La marquise de Vilers était tombée sur une banquette non loin de
l'endroit où le comte Gaston de Lavenay avait osé l'aborder.
Seulement elle avait été rejointe par sa jeune soeur, qu'accompagnait
Joseph.
Tony alla droit à elle.
--Madame, lui dit-il à voix basse, vous avez tout à craindre du comte
Gaston de Lavenay...
Elle tressaillit et le regarda.
Tony ajouta simplement:
--Jusqu'à ce que je l'aie tué.
La jeune femme étouffa un cri.
--Mais, qui êtes-vous, dit-elle, vous qui prenez ainsi ma défense?
--Un inconnu qui connaît toute votre histoire.
La marquise pâlit sous son masque.
--Vous étiez à Fraülen? dit-elle.
--Non, madame.
--Alors, mon mari vous a raconté?...
Tony regarda la marquise avec tristesse.
--Madame, dit-il, je suis un tout jeune homme presque un enfant, et
cependant, pardonnez-le-moi, j'ose, en ce moment, vous donner un
conseil...
--Mais, monsieur...
--Quittez le bal...
--Oh! fit la marquise, si j'avais su que mon mari n'y viendrait pas...
--Rentrez à votre hôtel et priez...
La marquise devint affreusement pâle...
--Mon Dieu! dit-elle.
--Rentrez, madame, acheva Tony, et priez Dieu... Il est miséricordieux
et il protège les faibles contre les forts, les bons contre les
méchants.
La marquise, éperdue, fixa longtemps ses regards sur les yeux clairs et
profonds du jeune homme et n'osa point l'interroger.
--Réjane, dit-elle à sa soeur, viens.
Elle fut forcée de l'appeler une seconde fois. Celle-ci, qui semblait
plongée dans un rêve, n'avait rien entendu. C'est que la jeune enfant,
depuis une heure, avait, elle aussi, son secret.
Nous avons peu parlé d'elle. Pourquoi? Parce qu'on parle mal des anges.
Sur terre, un ange ne fait pas de bruit; il aime dans la paix et ne
songe qu'au bonheur tranquille de ceux qui l'entourent. Or Réjane était
vraiment angélique.
Restée au couvent jusqu'au mariage de sa soeur, elle en avait été
retirée par la marquise, quelques jours après l'installation définitive
de celle-ci à Paris. A l'hôtel de Vilers, c'était Réjane qui, sans qu'on
le lui eût jamais demandé, veillait à ce que tous les ordres donnés par
sa soeur ou par son beau-frère fussent toujours strictement exécutés.
Elle avait étudié leurs petites habitudes et ne laissait en aucun temps
rien à souhaiter au marquis ou à la marquise.
Aussi cette dernière fut-elle bien étonnée d'avoir à lui dire deux fois:
--Viens.
Que s'était-il donc passé? Nous allons le dire. Réjane jouera,
d'ailleurs, dans l'épouvantable drame que nous nous sommes donné la
mission de raconter, un rôle trop important pour que nous la laissions
plus longtemps dans l'ombre.
Le comte de Lavenay n'était point venu seul au bal de l'Opéra. Ses amis,
Albert de Maurevailles et Marc de Lacy y promenaient également leurs
manteaux rouges et y cherchaient, chacun de son côté, la marquise,
pendant que Lavenay la trouvait à l'endroit que nous connaissons.
Au moment où madame de Vilers faisait vis-à-vis à Tony, un flot de
curieux sépara d'elle Joseph et Réjane, puis, jetant le vieux valet de
chambre sur une banquette, repoussa dans le couloir la pauvre enfant
affolée.
Dans ce couloir, un gigantesque tambour-maître paradait, à moitié gris,
devant les femmes qui l'admiraient et les hommes qui l'applaudissaient.
Réjane vint s'échouer contre lui.
Quand il s'agit de se faire remarquer, tous les moyens sont bons.
Le tambour-maître confia sa canne à un voisin et, asseyant la jeune
fille sur sa main, la brandit en l'air et la secoua, comme il eût fait
de sa canne.
La foule trépignait d'aise. Quant à Réjane, stupéfaite, effrayée, elle
allait s'évanouir.
Tout à coup, le tambour-maître reçut en pleine poitrine un formidable
coup de poing.
--Misérable! lui cria une voix.
Et celui, qui avait frappé et parlé, lui arracha l'enfant, la saisit
dans ses bras et, jouant des coudes, la porta dans la salle des
rafraîchissements où il lui administra un cordial.
C'était Maurevailles.
--Oh! monsieur, vous êtes bon, lui dit l'enfant, et je vous remercie.
Et, ce disant, elle le regarda longuement, comme pour se souvenir à
jamais des traits de son bienfaiteur.
Hélas, c'en était fait! Elle venait de graver pour toujours le portrait
de celui-ci dans son coeur.
La tendre enfant qui, jusqu'à ce moment fatal, avait ignoré l'amour,
allait aimer, pour son malheur éternel, l'un des hommes qui avaient juré
de tuer M. de Vilers et de posséder la marquise!
Quelques instants après, celui-ci la remettait entre les mains de
Joseph, sans qu'elle eût osé lui demander son nom, et c'est cette
timidité qu'elle se reprochait pendant que sa soeur l'appelait en
vain...
A la fin pourtant, elle reconnut la voix de la marquise et se leva
soudain.
Tony aida les deux femmes et Joseph à sortir du bal.
Au moment où elle montait en litière, la marquise lui saisit vivement le
bras.
--Oh! dites-moi tout, fit-elle. Dites-moi la vérité... si terrible
qu'elle soit.
--Aujourd'hui je ne puis, dit Tony.
--Pourquoi?
Il n'hésita point à mentir, tant l'endroit lui semblait déplacé pour
apprendre à la marquise une si horrible nouvelle, et répondit:
--Je ne la connais pas suffisamment. Mais je la connaîtrai demain et je
vous en ferai part. Je vous le promets.
Et, certain que les Hommes Rouges ne pourraient attenter à la marquise,
puisqu'il les avait vus dans le bal en sortant, il salua sa protégée
et revint se poster à la porte de l'Opéra pour les empêcher au besoin,
autant que Dieu le lui permettrait, de se mettre à sa poursuite.
Quel ne fut pas son étonnement quand il trouva sous le péristyle la
bonne mame Toinon!
La pauvre femme faisait pour lui ce qu'il faisait pour la marquise.
--Ah! viens, s'écria-t-elle avec effroi en le revoyant seul auprès
d'elle. Si tu savais ce que j'ai entendu!!!
Et, bon gré mal gré, elle l'entraîna vers la rue des Jeux-Neufs.
Chemin faisant, Tony, de nouveau enserré dans les bras de mame Toinon,
lui demanda naturellement des explications sur son redoublement de
terreur.
--Ah! mon pauvre ami, dit-elle, dans quelles aventures t'es-tu jeté!
--Mais enfin qu'y a-t-il?
--Il y a que, au moment où tu reconduisais tes grandes dames, deux
hommes sont venus rejoindre l'oiseau qui voulait te tuer.
--Qu'est-ce que cela fait? répliqua tranquillement Tony.
--Ce que ça fait? Ah! tiens, tu m'épouvantes. Tu cours à la mort, pour
sûr. Ils étaient vêtus de rouge, comme lui.
--De rouge? Alors c'étaient les marquis de Maurevailles et de Lacy...
--Comme tu nous défiles leurs noms! Ils ne savent pas le tien, eux, mais
s'ils te tenaient!
--Qu'avez-vous donc entendu?
--Voici. Quand tu es passé devant eux, celui que tu sais a raconté ton
affaire aux autres. Sais-tu aussi ce que le grand a répondu? Il a dit:
«Puisque ce petit-là veut nous gêner, tu as eu tort de ne pas en finir
avec lui.» A quoi l'autre a répliqué: «Veux-tu que je lui cherche
querelle? Dans une seconde ce sera fait.--Non, a riposté notre oiseau,
j'ai réfléchi. Il y a un lieutenant de police à Paris. Il pourrait se
fâcher à la fin. Attendons une occasion meilleure.» J'espère que tu te
tiendras tranquille maintenant?
--Je n'en ai plus le droit.
--Tu me feras mourir.
Et, jusqu'à la maison, la pauvre femme se répandit en jérémiades
désespérées!