Le comte et Tony gagnèrent la porte, quittèrent l'Opéra et s'en allèrent
jusqu'au premier réverbère; là, le comte tira son épée.
Tony l'imita.
Mais, avant de tomber en garde, le comte regarda de nouveau son jeune
adversaire.
--C'est singulier, dit-il; je ne vous ai jamais vu!...
--Je vous connais, moi, répondit Tony.
--Qui êtes-vous?
--Peu vous importe!
--Cependant...
--Faut-il vous répéter, une fois de plus, que vous êtes un lâche?
Le comte rugit.
--Un lâche et un assassin!...
--En garde, donc! s'écria le comte hors de lui.
--Je suis l'exécuteur testamentaire du marquis de Vilers, que vous avez
tué ce soir, dit Tony en croisant le fer, et je me suis juré de vous
tuer, vous, Maurevailles et Marc de Lacy!...
Et Tony, qui n'avait jamais touché une épée et se trouvait en présence
de l'un des bretteurs les plus renommés de ce temps, Tony fondit sur son
adversaire avec cette impétuosité, cette vaillance brutale de ceux qui
n'ont point été initiés aux galantes finesses de l'escrime... Aussi,
avec son inexpérience et sa jeunesse, semblait-il prédestiné à trouver
la mort dans ce combat qu'il avait provoqué.
Le comte Gaston de Lavenay était un tireur habile et prudent qui s'était
fait une réputation terrible dans les gardes-françaises.
C'était lui qui avait tué le marquis Van Hop, un Hollandais fameux, qui
longtemps, à Versailles, avait semé l'effroi parmi les gentilshommes.
Tony allait donc mourir.
Cependant mame Toinon, qui avait un peu perdu de vue le sort de son
client, le pauvre marquis de Vilers, et qui n'était venue à l'Opéra
que pour s'y amuser très consciencieusement, mame Toinon, disons-nous,
s'était longtemps complue à écouter les paroles du beau mousquetaire,
qui persistait à la considérer comme une femme de qualité.
Mais, au bout d'une demi-heure, après avoir dansé et valsé, la
costumière se prit à songer à Tony.
Où était-il?
Elle le chercha longtemps à travers le bal, et, pour la première fois
peut-être, elle éprouva un bizarre sentiment de jalousie.
--Comment!... Le bambin, se dit-elle, oserait-il s'amuser sans moi?
Et, parcourant les salles, elle inspecta les groupes et les coins. Nous
savons qu'en ce moment Tony était sur le point de partager le sort du
marquis de Vilers.
Tout à coup, arrivée sur le lieu même où avait eu lieu la provocation,
elle vit et entendit quantité de gens qui, avec force gestes, se
racontaient et interprétaient à leur façon la scène que nous avons
racontée.
Elle bondit et, de ses deux bras écartant la foule, se plaça au milieu
du groupe stupéfait; puis, s'adressant à celui qui semblait en savoir le
plus:
--Vous dites, demanda-t-elle, qu'un jeune homme a jeté tout à l'heure
son gant au visage d'un seigneur?...
--Oui. J'étais à deux pas.
--Et ce jeune homme était un beau petit blond tout poudré?
--Parfaitement.
--Déguisé en mousquetaire?
--C'est cela.
--Et ils sont sortis ensemble?
--Par le foyer d'entrée.
Grâce au même mouvement par lequel elle avait fendu la foule, mame
Toinon se fit de nouveau place et, relevant ses paniers, descendit
quatre à quatre les marches de l'escalier.
Il était trois heures du matin. Tous ceux qui devaient venir à l'Opéra
étaient déjà entrés. Aucun des danseurs ne songeait encore à se retirer.
Mame Toinon ne rencontra donc personne à qui elle pût demander de quel
côté s'étaient dirigés les deux hommes.
Est-ce son instinct, est-ce la Providence qui la guida?
Une minute après, elle tombait comme la foudre entre les deux
adversaires qui ne l'avaient même pas vue venir, et, entourant de l'un
de ses bras son petit Tony, s'écriait en agitant l'autre sous le nez du
comte abasourdi:
--Vous moquez-vous du monde? Est-ce que vous croyez que c'est vous qui
allez me le tuer? Mais je vous tuerais plutôt, savez-vous?
Tout en étreignant contre elle l'adoré de son coeur, la commère lui
arracha de la main son épée et se mit bravement en garde à sa place.
Le comte commençait à trouver la scène fort amusante. Son adversaire
improvisée continua:
--Il faudrait savoir, entendez-vous, que ce petit-là est mon enfant
d'adoption, mon commis, et qu'on ne s'appelle pas pour rien mame Toinon,
costumière, qui a même une boutique joliment achalandée.
A ces mots, le comte, qui naturellement avait abaissé son épée depuis
l'invasion de cette singulière femme, ne se tint plus de rire.
--Un commis, lui, oh! c'est trop drôle! Et moi qui avais pris son
déguisement pour son costume ordinaire! Et la marquise qui l'appelait
_chevalier_! Ah! ah! ah! j'en rirai longtemps. Mais je ne me bats pas
avec les commis, mon petit ami. Les injures de tes pareils ne nous
salissent pas, nous autres...
Tony écumait de rage, mais le bras gauche de «mame Toinon» était
véritablement un étau, duquel il lui fut impossible de se dégager,
pendant que le comte, toujours riant aux éclats, remettait son épée au
fourreau, puis s'éloignait...
Alors mame Toinon embrassa son commis, puis le regarda avec amour à la
lueur du réverbère.
Tony pleurait.
--Il a raison, dit-il en sanglotant, je ne suis qu'un courtaud de
boutique...
Il s'opéra en lui comme une révolution.
L'histoire qu'il avait lue, l'avait initié aux moeurs et à la vie des
gentilshommes. Il se sentit rougir à la pensée que la marquise de
Vilers, elle aussi, quand elle le reconnaîtrait, ne verrait peut-être en
lui que le commis de mame Toinon.
Il se frappa sur le coeur et dit:
--Cela changera!
À partir de ce moment, l'avenir de l'enfant était-il donc
irrévocablement décidé?
Toutefois, pensant à la marquise, il se souvint qu'elle était restée au
bal.
--Adieu, dit-il à mame Toinon.
--Où veux-tu aller encore?
--A l'Opéra.
--Pour y rencontrer une nouvelle affaire?
--Pour y accomplir un devoir.
En prononçant ces mots, il avait l'air si vaillant que mame Toinon vit
qu'il serait inutile de lutter contre sa volonté.
--Adieu, fit-elle.
Et notre héros, qui se trouvait de prime abord au niveau des
circonstances, remit fort galamment son épée au fourreau, rajusta ses
habits un peu en désordre et rentra dans le bal.
Mais, à vingt pas derrière lui, se glissait mame Toinon.