Quant à moi, lut encore le commis à mame Toinon, j'éprouvai, pendant que
la comtesse plongeait sa jolie main dans le chapeau de Maurevailles, un
supplice qu'il me serait impossible de décrire.
La jeune fille, souriante et calme, retira sa main et nous montra un des
quatre rouleaux de papier.
--Voici le nom du gagnant, dit-elle.
Et elle s'apprêtait à dérouler le papier; mais Gaston de Lavenay
l'arrêta d'un geste.
--Pas encore! murmura-t-il.
La jeune fille le regarda avec étonnement.
--C'est pour la suite du pari, dit Marc de Lacy.
--Comtesse, ajouta Maurevailles, veuillez garder un moment ce billet.
Il s'approcha d'une cheminée et jeta les trois autres noms dans le feu.
Puis il revint vers nous.
--M'expliquerez-vous cette énigme? demanda la belle Hongroise en se
tournant vers moi.
Mais Maurevailles prit encore la parole et dit:
--Comtesse, nous nous sommes fixé un but tous les quatre.
--Ah!
--Ce but doit être la récompense de celui dont le nom se trouve roulé
entre vos jolis doigts.
--Eh bien?
--Mais chacun de nous doit le poursuivre.
--Je ne comprends pas, dit naïvement la jeune fille.
--C'est peut-être une énigme, ajouta Gaston de Lavenay, qui avait fini
par sourire.
--Et cette énigme?
--Nous devons concourir à la déchiffrer tous les quatre.
--Je comprends de moins en moins.
--Eh bien, dit Maurevailles, voulez-vous nous donner huit jours pour
vous l'expliquer!
--Oh! de grand coeur...
--Et, en attendant, gardez ce billet sans l'ouvrir.
--Par sainte Haydée, ma patronne, je le jure, répondit la jeune fille.
Une Hongroise mourrait plutôt que de trahir son serment.
Nos trois amis s'inclinèrent, laissant le billet aux mains de la
comtesse Haydée, et je demeurai seul avec elle une minute encore.
--Qu'est-ce que cette nébuleuse plaisanterie?
--Je ne sais...
--Comment! fit-elle.
--Ou plutôt, ajoutai-je me remettant tout à fait de mon trouble, je ne
puis vous l'expliquer aujourd'hui.
--C'est juste, me dit-elle; comme vos amis, vous êtes lié par un serment
sans doute?
--Oui, comtesse.
Elle me sourit.
--Soit, dit-elle, gardez votre secret, mais n'oubliez pas que je vous
attends dans une heure. Adieu.
Elle me tendit le bout de ses doigts à la façon orientale et me quitta
pour rejoindre son père.
Quant à moi, je voulais me perdre dans la foule et m'esquiver; mais
Gaston de Lavenay me rejoignit.
Il passa son bras sous le mien.
--J'ai à te parler, marquis, me dit-il.
--Que veux-tu?
--Nous avons recueilli un nouveau renseignement.
--Sur qui?
--Sur _elle_, parbleu!
--Voyons?
--Elle va chaque dimanche, au matin, avant le jour, entendre la messe
dans une petite chapelle située au milieu des bois. C'est un voeu
qu'elle a fait.
--Ah! fis-je avec une indifférence affectée.
--Un seul serviteur l'accompagne.
--Eh bien?
--Tu comprends que le moment est propice.
--Pourquoi?
--Mais pour l'enlever.
--C'est juste, balbutiai-je.
--Ah ça! me dit Gaston, mais tu es idiot, mon cher, depuis une heure.
--Tu trouves?
--Tu es amoureux fou, stupide.
--Toi aussi.
--D'accord; mais je n'oublie pas nos conventions, tandis que toi...
--Je ne parais pas m'en souvenir, veux-tu dire?
--Précisément.
Je fis un violent effort sur moi-même et je répondis:
--Pardonne-moi, mais je viens d'éprouver une violente contrariété et
j'ai l'esprit à tout autre chose qu'à nos amours.
--Qu'as-tu donc?
--J'ai aperçu dans le bal un officier autrichien que j'ai connu à Paris
avant la guerre et je désire le trouver.
--Une querelle?
--Peut-être...
--Mais, c'est jour de trêve...
--Oh! pas pour des affaires particulières... j'ai mes raisons.
--Veux-tu que je t'accompagne?
--C'est inutile. Au revoir...
Et grâce à ce prétexte, je me débarrassai de Gaston, m'élançai au plus
épais de la foule et parvins à gagner la porte. Dix minutes après,
j'étais assis sur le seuil extérieur de la petite maison isolée au
bord du Danube, que la comtesse Haydée m'avait assignée comme lieu de
rendez-vous.
J'attendis environ une heure dans la plus vive anxiété.
Pourquoi la jeune Hongroise m'avait-elle donné rendez-vous? Pourquoi
avait-elle besoin de me voir et _n'avait-elle foi qu'en moi?_
A l'émotion que de telles pensées devaient faire naître dans mon coeur,
joignez le souvenir de ce serment infâme que j'avais prêté et de cette
loterie étrange à laquelle j'avais consenti.
Depuis une heure, mes amis m'étaient devenus odieux.
Il me semblait que ces trois hommes formaient entre _elle_ et moi une
barrière infranchissable.
Toutes ces réflexions tumultueuses torturaient mon esprit, lorsque je
vis se mouvoir dans l'éloignement une forme humaine.
La nuit était assez sombre, et je ne pus distinguer tout d'abord à qui
j'avais affaire.
Cependant j'entendis un pas léger résonner sur le sol glacé et bientôt
je pus me convaincre que la personne qui venait à moi était une femme.
Cette femme était enveloppée dans une mante épaisse qui lui cachait
entièrement le visage.
Je crus que c'était la comtesse elle-même et j'allai vers elle.
Mais une voix qui m'était inconnue me dit, en mauvais français:
--Qui êtes-vous?
--Je suis le marquis de Vilers.
--C'est bien, reprit la voix, on vous attend.
--Où?
--Suivez-moi. _Elle_ n'a pu venir ici.
La femme inconnue me prit alors par la main et me fît remonter les bords
du Danube vers la ville, où nous pénétrâmes par une ruelle tortueuse et
sombre.
--Où me conduisez-vous? demandai-je.
--Venez toujours, répondit la femme encapuchonnée.
Nous cheminâmes ainsi de ruelle en ruelle pendant un quart d'heure
environ.
Puis, la femme s'arrêta.
J'essayai alors de m'orienter, et je cherchai à savoir où je me
trouvais. J'étais sur le seuil d'une porte bâtarde, sous les murs d'une
maison noire et de sinistre apparence.
Un moment je crus à un guet-apens.
Mais je n'étais pas homme à reculer et me contentai de porter sous mon
manteau la main à la garde de mon épée.
La femme souleva un marteau qui rendit à l'intérieur un bruit sourd; une
minute s'écoula, puis la porte s'ouvrit.
--Venez, répéta l'inconnue.
J'avais devant moi un corridor ténébreux.
La femme encapuchonnée me prit par la main et m'entraîna. Je fis en ce
moment une réflexion bizarre.
Peut-être un rival malheureux avait-il entendu la comtesse Haydée
lorsqu'elle m'assignait un rendez-vous, et, ivre de jalousie, me
tendait-il un piège?
Mais je serais allé au bout du monde et je n'en continuai pas moins à
marcher.
Tout à coup, à l'extrémité du corridor, nous atteignîmes une porte.
La femme encapuchonnée poussa cette porte, et, lorsque celle-ci fut
ouverte, je demeurai, ébloui.