LE DUEL IMPROVISÉ

Un soir de janvier de l'année 1746, il y avait bal à l'Opéra.

--Toute la cour y sera, s'était dit madame Toinon, costumière et loueuse

d'habits, qui logeait dans la rue des Jeux-Neufs, aujourd'hui des

_Jeûneurs_, à l'enseigne de la _Batte d'Arlequin_.

Et elle avait ajouté:

--Allons, Tony, fais tes préparatifs, tu m'y conduiras. Je t'habillerai

en gentilhomme.

--Et vous, patronne, comment serez-vous?

--Je me mettrai en marquise.

--Avec des mouches?

--Mais dame!

--Et des paniers?

--Comme ça!...

Et mame Toinon arrondit ses deux bras en les éloignant le plus possible

de son corps, de façon à témoigner de l'ampleur de ses futurs paniers.

Or mame Toinon était une jolie brune, accorte et souriante, qui n'avait

guère plus de trente-quatre ans, en paraissait vingt-huit tous les

soirs, et était la coqueluche de son quartier. Mame Toinon était veuve;

elle n'avait pas d'enfant et n'avait pas voulu se remarier.

Mais elle avait trouvé un matin, sur le seuil de sa porte, un pauvre

petit garçon de huit ans qui grelottait et pleurait, et elle l'avait

recueilli.

L'enfant abandonné ne savait ni le nom de son père, ni celui de sa mère;

il savait seulement qu'on l'appelait Tony.

Il paraissait avoir éprouvé un violent effroi qui lui avait fait perdre

la mémoire.

Tout ce que mame Toinon en put tirer, c'est que des hommes masqués

avaient voulu le tuer.

La costumière prit l'enfant chez elle et l'adopta.

A partir de ce moment, elle ne songea plus à se remarier, et les

mauvaises langues de son quartier prétendirent que l'enfant recueilli

était son fils, un péché mignon de première jeunesse dont le mari

n'avait jamais rien su. Or, à l'époque où commence cette histoire, Tony

avait à peine seize ans, mais il était grand et fort, admirablement bien

pris et d'une charmante figure, pleine de malice et d'esprit.

On ne l'appelait dans la rue que le _beau commis à mame Toinon_.

--Ainsi, vous allez au bal? demanda-t-il à sa mère d'adoption.

--Tiens, pourquoi pas? répondit-elle en se jetant un coup d'oeil

passablement admirateur dans la petite glace placée au-dessus du

comptoir. Je ne suis pas encore trop déchirée pour une femme de

trente-quatre ans, et je pense que la poudre ne va pas toujours aussi

bien à de véritables marquises.

Puis mame Toinon, qui, on le voit, n'était pas précisément la modestie

en personne, regarda du haut en bas son commis.

--Et toi, dit-elle, mon petit, sais-tu que tu seras charmant avec ce bel

habit bleu de ciel à paillettes, cette veste rouge et cette culotte de

satin blanc, que j'ai fait faire dernièrement pour ce gentilhomme de

province?...

--Ah! oui, dit Tony, et qui vous a laissé le tout pour compte, sous

prétexte que vous ne vouliez pas lui faire crédit?

--Justement.

--Et vous croyez que cela m'ira?

--A ravir.

Tony, à son tour, se mira dans la glace et ne fut pas trop désolé de

l'examen.

--Tu seras à croquer, ajouta mame Toinon, en fixant sur son fils adoptif

des regards qui n'étaient peut-être pas très maternels.

--Faudra-t-il me faire poudrer?

--Mais sans doute.

--Et à quelle heure irons-nous?

--Tout au commencement. A minuit. Tu me feras danser, j'imagine?

--C'est que je ne sais pas trop bien.

--Bah! Je te montrerai!...

--Et qui gardera la boutique?

--Babet, donc.

Babet était l'unique servante de mame Toinon,--une vieille fille honnête

et désagréable, qui baissait les yeux et s'efforçait de rougir quand un

homme la regardait par hasard.

Tandis qu'ils causaient, un chaland entra dans la boutique. C'était un

gentilhomme d'environ trente ans, de belle prestance, aux airs hautains,

et posant avec impertinence le poing sur la garde de son épée qu'il

portait en verrouil. Il salua mame Toinon de la main, d'un air familier

et protecteur et lui prit même un peu le menton.

--Toujours jolie et toujours veuve! dit-il.

--Ah! monsieur le marquis, répondit la costumière, qui ne se fâcha point

des petites libertés que le gentilhomme prenait avec elle, vous m'avez

dit cela souvent, à pareil jour, ce qui est à la fois une preuve que je

vieillis et que vous êtes toujours jeune.

--Plaît-il? fît le gentilhomme. On dirait que vous tournez une phrase

comme M. de Marivaux lui-même, Toinon?

--Mais non, monseigneur. Je vieillis, puisqu'il y a déjà longtemps que

vous m'avez dit la même chose; et vous êtes toujours jeune, puisque vous

revenez, comme jadis, à l'approche du bal de l'Opéra.

Et Toinon prit une pose un peu railleuse.

--Nous nous amusons donc encore? dit-elle; nous courons les femmes de la

bourgeoisie?... les caméristes?... les grisettes?...

--Silence, madame Toinon, ces choses-là étaient bonnes autrefois.

--Hein?

--Je suis marié.

Mame Toinon leva les mains au ciel avec une expression lamentable.

--Ah! mon Dieu, dit-elle, la malheureuse!...

--Tu ne sais ce que tu dis, ma brave Toinon. Le diable s'est fait

ermite, et j'adore ma femme.

--Est-elle riche, au moins?

--Très riche.

--Jeune?

--Vingt ans.

--Jolie?

--Comme un ange.

--Et vous allez au bal de l'Opéra, seigneur Dieu! car, puisque je vous

vois, c'est que...

--Chut! dit le marquis, c'est que ma femme et sa soeur ont eu un

singulier caprice.

Mame Toinon regarda le marquis.

--Ces dames, continua-t-il, ont imaginé de s'en aller ce soir au bal de

l'Opéra, déguisées en bergères.

--Et vous les accompagnerez, sans doute?

--Naturellement.

--Déguisé en berger?

--Ou en faune, je ne suis pas encore bien fixé. Je viens donc vous

prier, ma chère Toinon, de m'envoyer, le plus tôt possible, plusieurs

costumes complets de bergères. Ces dames choisiront.

La costumière regarda Tony. Tony se tenait immobile dans le coin le plus

obscur de la boutique depuis l'entrée du marquis.

--Mon mignon, lui dit mame Toinon, tu iras chez M. le marquis.

--Mais, fit ce dernier, il est bien plus simple que ce garçon vienne

avec moi tout de suite.

--Comme vous voudrez, monsieur le marquis.

Mame Toinon, en un clin d'oeil, eut assorti des étoffes, empli trois

grands cartons et appelé, du seuil de sa porte, un commissionnaire; puis

elle se pencha à l'oreille de son cher commis et lui dit:

--Reviens au plus vite. Il faut que tu te fasses poudrer et que tu te

costumes.

Le commissionnaire plaça les cartons sur ses crochets et s'apprêta à

suivre le client de mame Toinon.

--De quel côté allons-nous, monsieur le marquis? demanda Tony.

--Dans l'île Saint-Louis.

Alors le jeune homme, voulant éviter au grand seigneur l'ennui de

cheminer côte à côte avec un commissionnaire, invita ce dernier à

prendre les rues de traverse et à aller attendre à l'entrée de la rue

Saint-Louis-en-l'Isle.

Le marquis, lui, se prit à questionner Tony, tout en marchant. Tony

était peu timide; il avait l'esprit alerte et souple, un peu moqueur, de

l'enfant de Paris; il s'était toujours plu en la compagnie de gens de

qualité, lesquels affluaient dans la boutique de mame Toinon, et, le

gentilhomme lui ayant quelque peu lâché la bride, le commis se mit à

jaser de choses et d'autres.

Le marquis le regarda tout à coup attentivement.

--Tu as la figure fine, dit-il, le pied petit, la main blanche et

délicate.

Tony rougit.

--Tu es peut-être le péché mignon d'un homme de qualité.

--Je ne sais pas, répondit Tony; mais ce que je sais bien, c'est que si

je n'aimais pas tant maman Toinon, je me ferais soldat.

--Ah! et que voudrais-tu être?

--Garde-française. On a un bel habit blanc à parements bleus.

Le marquis se mit à rire.

--Bon! dit-il, tu ignores, je parie, que je suis précisément capitaine

aux gardes-françaises.

--Vous, monseigneur?

--Moi, et si tu veux t'enrôler...

Tony allait répondre, sans doute, qu'il aimait trop mame Toinon pour

se séparer d'elle; mais il n'en eut pas le temps, car un troisième

personnage vint se mêler à la conversation.

En ce moment le marquis et Tony atteignaient l'extrémité de la rue

Saint-Louis-au-Marais et s'apprêtaient à tourner l'angle nord de la

place Royale.

Bien qu'il fût à peu près nuit, un gentilhomme, qui cheminait en sens

contraire, avait aperçu le marquis et était venu droit à lui, juste au

moment où Tony méditait sur la réponse qu'il avait à faire.

A la vue de ce personnage, qui portait d'ailleurs un costume rouge assez

étrange, le marquis recula d'un pas et porta la main à la garde de son

épée.

--Bonsoir, marquis!

--Bonsoir, comte!

Les deux gentilshommes se saluèrent comme se saluent deux adversaires.

--Je ne vous savais pas à Paris, comte, ricana le marquis.

--J'y suis depuis une heure.

--Ah!

--Et vous devinez que j'y suis venu pour vous.

--Naturellement.

--Allons, fit l'inconnu d'un ton railleur, je vois que vous me comprenez

à merveille.

--Certainement. Quelle est votre heure, comte?

--Celle-ci.

--Et... le lieu?

--La place est déserte. Nous y serons chez nous.

--Ah! pardon, dit le marquis, j'aimerais assez remettre la partie à

demain.

--C'est impossible, marquis.

--Cependant, j'ai promis à ma femme de la conduire au bal de l'Opéra

cette nuit.

L'inconnu répondit sèchement.

--J'en suis désolé; mais voilà quatre ans que je vous cherche, en

Bohême, en Autriche, en Espagne, partout, et je suis pressé de vous

tuer.

--Ainsi, vous me refusez?

--Positivement.

--Mais nous n'avons pas de seconds.

--Nous nous en passerons. Venez, marquis, et flamberge au vent, s'il

vous plaît!

Le marquis avait déjà oublié Tony, qui, à deux pas de distance, avait

assistera cette provocation.

--Eh bien, soit, dit le marquis avec colère, venez!

Et tous deux se prirent à marcher d'un pas rapide et gagnèrent l'angle

le plus obscur de la place.

Tony avait toujours entendu dire, dans le quartier Montmartre, par les

bourgeois de sens que les petites gens ne se doivent point mêler des

querelles des grands. Aussi se tint-il prudemment à l'écart. Cependant,

comme la prudence n'excluait pas chez lui la curiosité, il ne perdit

point de vue le marquis et son adversaire.

L'un et l'autre mirent l'épée à la main, et le cliquetis du fer

froissant le fer arriva jusqu'à l'oreille de Tony.

Le combat fut long; chacun des deux gentilshommes laissa échapper à

diverses reprises une exclamation de colère qui attestait une blessure;

puis, tout à coup, le commis de mame Toinon entendit un grand cri...

Et tout aussitôt l'un des deux adversaires chancela, tournoya un moment

sur lui-même et tomba à la renverse.

Quant à l'autre, il remit son épée au fourreau, s'enveloppa

soigneusement dans son manteau et s'éloigna d'un pas rapide, comme si de

rien n'était.

Alors Tony accourut.

Le client de mame Toinon gisait dans une mare de sang...

Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris · 第 7 / 180 题