I
De longs mois se sont écoulés.
Le gros Mareuil achève de déjeuner, seul, dans sa garçonnière de la rue
de Varenne, servi par son valet de chambre, les yeux sur un journal
dressé contre sa carafe, quand un coup de sonnette le fait tressauter.
Tout de suite, avant que le domestique ait fait un mouvement pour aller
ouvrir:
--Si c'est un raseur, je n'y suis pas!
--Oui, monsieur.
Le valet sort et revient avec une carte.
En jetant les yeux sur cette carte, Mareuil fait un mouvement de
surprise tellement violent qu'il renverse à demi la carafe contre
laquelle est installé son journal.
--Sapristi! s'écrie-t-il, voilà qui est fort! Mais, dans cette Afrique,
on ne sait jamais ni qui meurt ni qui vit.
Avec un coup d'oeil à son domestique:
--Fais entrer! fais entrer tout de suite!
La porte s'ouvre, et Jacques de Brécourt entre, l'air souffrant encore,
et blême sous son teint bronzé par le soleil et les fatigues.
Mareuil pousse un cri:
--Brécourt! vivant!
--Tu me croyais mort?
--Mais tout le monde ici te croit mort! Tout le monde a lu dans le
journal....
--Mon assassinat?
--Dame! Et on ne savait pas que tu en avais réchappé. Aucun journal n'en
a parlé.
--On n'a pas jugé à propos, sans doute, de porter aux populations la
nouvelle de ma résurrection.
--Une résurrection, en effet. Et une vraie, et si je m'attendais à voir
quelqu'un....
--Ce n'est pas moi?
--Pas en ce monde, du moins. Et tu ne préviens pas!
--Je voulais arriver sans crier gare, pour me renseigner sur ce qui se
passe, et je te saurai gré, jusqu'à nouvel ordre....
--De ne pas dire que je t'ai vu?
--Oui.
--Ainsi, tu n'as averti personne?
--Personne.
--Eh bien! tu vas en causer une surprise! Mais assieds-toi. Nous restons
là debout. Tu as déjeuné?
--Oui, dans le train.
Mareuil avait approché un siège près de la table.
Jacques s'y laissa tomber.
--Tu vas, dit son ami, me raconter tes aventures, car tu as dû en avoir
de ces aventures!
--Pas précisément, à part la tentative d'assassinat dont j'ai été
victime.
--Un cigare?
--Je veux bien.
--Et du café?
--Volontiers.
--Servez, Jean, commanda Mareuil au domestique.
Celui-ci apporta sur le bout de la table une boîte de cigares, du café,
des liqueurs.
--Tu as lu dans les journaux, commença Jacques de Brécourt, ce qui s'est
passé?
--Vaguement. Un domestique nègre qui s'était introduit sous ta tente
pour te voler.
--Et qui, m'ayant entendu crier, m'a plongé son yatagan dans la
poitrine.
--Oui. C'est ce qu'ont dit les journaux.
--On m'a trouvé, le lendemain, râlant, et on croyait bien que je n'en
reviendrais pas. Comme on ne pouvait pas me transporter, la caravane
s'est arrêtée plusieurs jours. Cartier a été très bon pour moi. Tous, du
reste, ont été très dévoués. Mais on ne pouvait pas retarder
indéfiniment, pour moi, l'expédition. On a attendu que je fusse
transportable, et on m'a évacué sur notre possession la plus voisine, en
attendant que je rencontre une autre caravane qui me rapatrierait; car
je ne pouvais plus suivre l'expédition, où je n'étais plus qu'une
non-valeur.
--Tu m'as l'air, du reste, dit Mareuil, un peu patraque encore.
--Oh! je ne suis pas encore bien remis, et je ne sais pas même si je me
remettrai jamais complètement.
--Le scélérat ne t'avait pas raté.
--Son couteau m'a traversé presque de part en part.
--Et qu'est-il devenu, ce bandit?
--On l'a fusillé.
--On devait le pendre.
--On a trouvé la fusillade plus commode. On manque d'arbres dans le
désert.
--Ah! vous étiez dans le désert?
--En plein désert.
--Mon pauvre ami! Ah! je ne comptais guère te revoir!
--Alors, je te fais l'effet d'un revenant?
--Tout à fait.
La conversation tomba.
On voyait que Jacques brûlait de poser des questions à son ami. Mais il
hésitait, redoutant sans doute d'apprendre quelque funeste nouvelle.
Il y avait plus de trois mois que la nouvelle de sa mort était parvenue
en France.
Que s'était-il passé depuis lors?
Mademoiselle de Frémilly avait dû en être informée comme les autres, et,
depuis longtemps peut-être, elle ne pensait plus à lui. Jacques était
venu chez Mareuil surtout pour entendre parler d'elle, et il n'osait
même pas prononcer son nom.
Son ami non plus n'avait pas l'air de se douter de ce qui lui tenait le
plus au coeur, et pourtant il connaissait l'amour de Jacques, il savait
les raisons pour lesquelles il était parti.
Enfin, Jacques n'y tint plus.
Il se décida à prononcer le nom qui, depuis qu'il était là, brûlait ses
lèvres, et qui n'avait jamais cessé d'être en son coeur.
Il demanda à Mareuil s'il avait des nouvelles de ces dames de Frémilly.
Le gros homme eut un sursaut.
--Des nouvelles? Ah! je crois bien, des flottes! Et qui vont bien te
surprendre!
--Elles sont à Paris?
--Non. Elles n'y sont pas venues depuis que tu es parti. Elles sont
restées en leur château de Marconnay. Je ne les ai pas vues, mais j'ai
été mis au courant de tout ce qui s'est passé d'une façon bien drôle.
--Et que s'est-il donc passé? demanda Jacques, devenu pâle d'inquiétude.
--Dame! tu dois bien t'en douter un peu.
--M'en douter!
--Et je ne savais pas, moi, que tu étais en de tels termes avec
mademoiselle de Frémilly.
--Nous étions fiancés, dit Jacques, qui ne cherchait pas à cacher la
surprise que lui causaient les paroles de son ami.
--Mieux que cela, il paraît.
--Je ne te comprends pas.
--Il est inutile, maintenant, de faire le cachottier avec moi. Je te dis
que j'ai été mis au courant de tout.
--Mais de quoi?
--Tu étais l'amant de mademoiselle de Frémilly.
--Moi?
--Il est inutile de prendre ces airs effarés. Je te dis que je sais
tout.
--Et moi, je te dis que c'est là une infâme calomnie, que jamais
Laurence n'a été ma maîtresse.
--Qui donc, alors?
--Comment?...
--Car il est certain que mademoiselle de Frémilly a eu un amant.
--C'est faux!
--Elle a un enfant.
--Laurence!
--Mademoiselle de Frémilly.
--C'est faux!
--Je te jure que rien n'est plus vrai!
--Ah! fit le pauvre Jacques, comme frappé à mort, j'aurais dû ne pas
revenir!
Et Mareuil le vit tout à coup si livide, qu'il se précipita pour lui
venir en aide.
--Mais qu'as-tu?
--Tu m'as tué!
--En t'apprenant....
--En m'apprenant que Laurence a eu un amant, un enfant. Et si ce n'était
pas toi qui me dis cela, ah! je ne laisserais pas vivant celui qui
aurait prononcé devant moi de telles paroles!
Mareuil contemplait son ami d'un air presque épouvanté.
Il se disait:
--Il n'est pas bien remis encore ... la fièvre, le soleil....
Jacques vit à son air quelles étaient ses pensées.
Il murmura:
--Tu me crois fou, n'est-ce pas? Non, je ne suis pas fou! C'est si
atroce, ce que j'apprends là!
--Mais, mon pauvre ami, dit Mareuil, ne te donne pas la peine de jouer
cette comédie pour moi.
--Une comédie!
--Je te dis que je suis renseigné, que c'est ton ami lui-même, celui à
qui tu as fait tes confidences....
--J'ai fait des confidences, moi?
--Un nommé Régulus Boulard.
--C'est un ancien camarade, en effet.
--Eh bien! c'est Régulus Boulard qui m'a tout appris.
--Mais quoi? répéta le malheureux Jacques qui s'affolait.
--Que tu avais été l'amant de mademoiselle de Frémilly.
--Je te répète que c'est faux, que c'est un infâme mensonge.
--Laisse-moi parler, au moins!
--Je ne puis pas entendre dire devant moi, sans protester, d'aussi
infâmes calomnies.
--Alors, cet homme m'aurait menti?
--S'il t'a dit cela, il t'a menti, odieusement menti!
--Il est venu me voir de ta part.
--De ma part!
--Il m'a prié de l'aider dans la mission dont tu l'avais chargé.
--Quelle mission?
--Si par hasard tu venais à succomber....
Jacques porta la main à son front.
--Je ne sais pas, dit-il, si c'est toi qui es fou ou moi, mais il y en a
un de nous deux, sûrement, qui n'a pas son bon sens.
--Ce n'est pas moi, sûrement, dit Mareuil. Je suis très calme. Et si tu
veux m'écouter avec un peu de patience....
--Puis-je entendre, sans bondir d'horreur, de pareilles choses!
--Tu bondiras après. Mais laisse-moi achever.
--Va, parle, car il y a là quelque chose d'infâme et qui me surpasse.
--Donc, ce Régulus Boulard, quand il eut appris ta mort par les
journaux, comme moi, est venu me trouver, et, en grande confidence, il
m'a dit ceci: «Mon ami Jacques de Brécourt m'a confié, avant de partir,
un secret que je vais, à mon tour, confier à votre honneur. Je sais que
vous êtes le plus intime ami de Jacques, que vous connaissez également
mademoiselle de Frémilly, qu'il allait épouser. Eh bien! voici ce qu'il
m'a dit: il m'a avoué qu'il avait eu des relations avec mademoiselle de
Frémilly.»
Jacques se leva, plus blême qu'un mort.
--Ce misérable t'a dit cela?
--Je te le jure. Je ne me rappelle pas les paroles exactement, mais c'en
est le sens, certainement.
--Mais, fit Jacques, c'est le plus odieux, le plus inqualifiable des
mensonges!
--Tu n'as pas dit cela à cet homme?
--Comment l'aurais-je dit, puisque rien n'est vrai?
--Alors, fit Mareuil, je ne comprends plus.
--Et moi, crois-tu que je comprends? ou plutôt, je comprends qu'il y a
là quelque manoeuvre indigne.... Comme on me croyait mort.... Mais
continue, mon ami, continue, fit le pauvre Jacques, qui se laissa
retomber sur son siège, sans voix et comme hébété.
Mareuil, pour le remettre, lui offrit un verre de liqueur.
Il refusa tout.
Il avait laissé tomber son cigare.
Il y a des infamies qui déconcertent et laissent sans énergie et sans
courage les plus résolus.