Il y avait plusieurs semaines déjà que Régulus Boulard combinait le plan
qu'il venait d'essayer de mettre à exécution. Cette idée le hantait que
la jeune fille qui avait été victime de sa brutalité, là-bas, dans ce
château perdu du Poitou, devait être enceinte, et qu'on s'en était
aperçu. Il songeait au désarroi que cette découverte avait jeté sans
doute dans la maison. Il devinait la honte de la jeune fille, le
désespoir de sa grand'mère, toute réparation lui paraissant impossible,
puisque celui qu'elles accusaient infailliblement toutes les deux ne
reviendrait plus peut-être.
Alors, il apparaissait, lui, beau de délicatesse et grand de dévouement,
prêt à endosser la faute d'un autre, car il se garderait bien d'avouer
son crime, tout disposé à rendre l'honneur à celle qui l'avait perdu. Il
était de famille honorable. On n'avait rien à lui reprocher que sa
situation intime. Il aurait l'air, aux yeux des deux femmes désolées,
d'un ange sauveur. Telles sont du moins les illusions qu'il se faisait.
Lui qui aimait tant les beaux rôles, il en avait là un superbe à jouer.
Il ne pensait pas qu'on se douterait de sa liaison avec Noémie et que
celle-ci avait parlé de cette liaison. Il s'était posé près de madame de
Frémilly et de sa petite-fille comme un ami, un protecteur même de la
pauvre femme, encore un beau rôle. Puis, s'il y avait de la part de la
baronne ou de Laurence un peu de résistance, il comptait sur son
physique pour «enlever l'affaire», comme il disait.
Il comptait sur Noémie, qui devait être bien maintenant avec les
châtelaines de Marconnay, pour parler de lui favorablement et lui ouvrir
les portes du château.
Il était disposé à reconnaître l'enfant qui allait naître et qui serait
le sien, et celui de Noémie, qu'on croyait l'enfant de l'autre.
Cette combinaison, qu'il expliquerait à son ancienne maîtresse, devait
lui gagner sûrement l'appui de celle-ci, qui verrait là un avenir pour
son fils.
Et, hanté de ces rêves, il était parti de Paris plein d'espoir.
L'accueil fait par Noémie à la combinaison, la disparition imprévue de
madame et de mademoiselle de Frémilly l'avaient un peu décontenancé sans
le faire cependant renoncer à ses projets.
D'abord il était sûr que ses prévisions s'étaient réalisées, que
Laurence allait devenir mère. C'est pour cela qu'elle avait quitté le
château avec la baronne.
Elle avait été dans quelque pays perdu cacher un déshonneur, dont elles
ne s'expliquaient sans doute pas la cause, et dont on devait accuser le
disparu, ce Jacques de Brécourt qui avait fait la cour à Laurence, et
qui était considéré déjà comme son fiancé.
La haine de la grand mère pour le suborneur devait s'être accrue encore;
et elle ne devait plus avoir pour lui que des malédictions.
Donc les affaires du misérable--du moins il le croyait--allaient le
mieux du monde. Il n'y avait plus, supposait-il, qu'à attendre.
L'hostilité de Noémie, sa colère, ses injures, ses menaces, n'étaient
pas capables de l'effrayer. Il avait apaisé dans l'âme de la malheureuse
femme d'autres révoltes, et il savait comment la prendre.
Il rentra à Paris, plus certain que jamais de la réussite.
* * * * *
A la villa des Chênes-Verts, la vie continuait plus morne et plus
triste, sans incidents.
La baronne de Frémilly et sa petite-fille se voyaient à peine et ne se
parlaient plus.
La grand'mère n'avait plus à l'adresse de la pauvre enfant que des
regards courroucés, et ne sentait venir à ses lèvres que des injures.
Le printemps s'avançait, et était, cette année-là, particulièrement
beau: une mer moirée de lumière sous un ciel splendidement pur.
Autour des malheureuses femmes, si tristes et si sombres, tout
resplendissait, tout étincelait. Les fleurs des parterres étaient toutes
épanouies, et les arbustes rares et les arbres fruitiers étaient chargés
de neiges roses ou blanches, qui embaumaient l'air de leurs odeurs
douces et pénétrantes.
Puis, après un mois tout entier de beau temps, vers la fin de juin, le
ciel se couvrit tout à coup, la mer devint houleuse, de grands coups de
vent secouèrent les arbres.
Et, pendant une furieuse nuit de tempête, où les rafales semblaient
vouloir emporter la villa, où une pluie, mêlée de grêle, battait les
vitres avec violence, où l'on entendait de loin la mer hurler
furieusement, les premières douleurs de l'enfantement prirent
l'infortunée Laurence.
Elle ignorait ce qui allait se passer, et pourquoi elle souffrait ainsi.
Elle s'était jetée sur un canapé, où elle se tordait comme un ver, et
bientôt elle ne put retenir, malgré de surhumains efforts, de
déchirantes plaintes, qui trouèrent le silence intérieur de la demeure.
Au dehors, tous les bruits étaient déchaînés, ce qui empêcha longtemps
la baronne d'entendre sa petite-fille.
Ce fut une des deux domestiques qui vint la prévenir.
--Je crois, dit-elle, que mademoiselle est malade.
Madame de Frémilly, livide, se leva du fauteuil sur lequel elle était
assise, un livre à la main.
Elle jeta son livre et écouta.
Une plainte aiguë, sinistre, couvrit pour un instant les bruits
extérieurs de la tempête.
La baronne dit:
--C'est ma petite-fille?
--Les plaintes viennent de la chambre de mademoiselle.
--Et vous n'avez pas été voir?
--J'ai voulu prévenir madame.
--Bien, j'y vais. Venez avec moi!
--Oui, madame.
Elles sortirent toutes les deux.
Quand elles apparurent dans la chambre, Laurence, qui gisait écroulée,
en proie à des tortures sans nom, fit un effort surhumain et se dressa,
spectrale, les traits convulsés, effrayante.
La baronne avait compris.
Elle dit à sa servante:
--Allez chercher un médecin tout de suite.
--Oui, madame.
Et quand elle fut seule avec Laurence, la grand'mère dit à sa
petite-fille:
--Eh bien! tu ne nieras plus. Il va venir!
Laurence ne répondit pas.
Elle porta les mains à son flanc, qui se déchirait, et gémit:
--Oh! je souffre! Il me semble que je vais mourir!
--Non, tu ne mourras pas. Tu connais le mot de l'Ecriture: «La femme
enfantera dans la douleur.» C'est l'enfant qui va venir. Tu vas être
mère!
--L'enfant! bégaya la pauvre Laurence.
Et une douleur nouvelle, plus terrible que toutes les autres, arrêta la
parole sur ses lèvres et lui arracha de plus rauques gémissements.
Madame de Frémilly répéta, impassible:
--Tu ne nieras plus, tu ne nieras plus!
--Oh! grand'mère, grand'mère, supplia la pauvre enfant. Laissez-moi
mourir en paix!
--Je te dis que tu ne mourras pas! On ne meurt pas de ces douleurs. Tu
vivras assez pour porter la croix de ta honte!
--Grand'mère!
--Car tu ne diras plus maintenant que tu es innocente! Qu'il est
innocent. Ah! le maudit!
Un coup de tonnerre épouvantable ébranla à ce moment le ciel, la maison
tout entière. Au-dessus de la mer mugissante, un éclair embrasa tout de
son aveuglante lueur. La baronne, épouvantée, se signa involontairement.
Et Laurence n'eut pas la force de pousser un cri que la souffrance
allait lui arracher.
Elle devint plus blême et resta comme foudroyée.
--C'est la colère de Dieu, dit l'implacable baronne, qui tonne sur ta
tête coupable!
Laurence répéta:
--Je vais mourir, grand'mère, je vais mourir. Ayez pitié de moi!
--Dis-moi que c'est lui!
--Non, jamais.
--Oh! qu'il soit maudit, lui et ses enfants jusqu'à la dixième
génération!
Et madame de Frémilly étendit au-dessus de la tête de sa petite-fille sa
main droite et décharnée, qui semblait commander à la foudre.
Laurence poussa un cri et s'évanouit.
* * * * *
A la même heure, à l'autre bout du monde, et comme si la fatalité
obéissait à ses imprécations, sous la tente où Jacques de Brécourt
dormait d'un profond sommeil de plomb, après une journée de marche et de
fatigue, un homme s'introduisait, rampant comme une couleuvre. C'était
un domestique noir de l'escorte.
On ne voyait dans l'obscurité grise que la blancheur de ses dents et du
globe de ses yeux.
Il avait des mouvements félins et souples et semblait voir au milieu des
ténèbres, car il ne se heurtait à aucun des objets qui encombraient la
tente. Ses pas étaient moelleux et doux, et il retenait son souffle.
On eût dit une ombre allant et venant, une ombre impalpable, sans corps,
tant ses mouvements étaient silencieux.
Que voulait-il? Que cherchait-il?
Il s'approcha de la couchette du dormeur, mit la main sous le traversin
de cette couchette, y prit un objet qui semblait assez lourd, une sorte
de cassette. Mais, à ce moment, la couchette remua.
Jacques se dressa en sursaut.
Et, sans avoir rien vu, cria:
--Qui vive?...
L'homme jeta un cri involontaire.
Puis, se ruant sur la couche avant que le dormeur eût pu faire un
mouvement ou appeler, il lui plongea dans la poitrine un long couteau,
qu'il tenait caché dans une de ses manches.
Un flot de sang jaillit, mais Jacques ne poussa pas une plainte.
L'homme serra le coffret contre sa poitrine, et disparut à travers la
nuit, sans bruit, comme il était venu.