IV

En apercevant devant elle la baronne de Frémilly et sa fille, Noémie

tomba à genoux.

--Ah! pardon, s'écria-t-elle, pardon!

Et des larmes, comme des gouttes d'eau rapides et pressées, tombaient de

ses yeux.

Madame de Frémilly lui tendit la main.

--Relevez-vous, pauvre femme.

Et, en la regardant, blême, chétive et maigre, elle fut prise d'une

immense pitié.

Et elle pensa:

--C'est une victime de cet homme!

Noémie n'osait lever les yeux ni sur elle ni sur sa fille.

Elle se sentait, pour ce qu'elle avait fait, indigne de pardon.

Mais pouvait-elle le dire, avouer son mensonge, son infamie?

Le mal était fait.

Mademoiselle de Frémilly et son fiancé étaient séparés sans doute pour

toujours.

Elle songea à son fils.

--Je suis indigne, murmura-t-elle, de vos bontés et surtout des bontés

que vous avez eues pour mon fils, que vous avez accueilli parmi vous.

La baronne dit:

--Qu'avez-vous fait, pauvre femme? On vous a trompée.

Et Laurence:

--On vous a abandonnée.

Noémie ne répondit pas.

C'était le mensonge qu'on lui rappelait, l'horrible et odieux mensonge,

l'imposture!

Elle courba la tête.

Des larmes plus amères tombèrent de ses yeux.

Et pour détourner la conversation, elle dit:

--Je voudrais voir mon fils.

--Il doit dormir, dit Laurence.

Mais elle prit la main de la malheureuse, et l'entraînant:

--Venez!

En sentant cette main douce, cette main pure de la jeune fille qu'elle

avait si outrageusement trahie, Noémie ne put s'empêcher de tressaillir.

Elle fut sur le point de tomber à genoux de nouveau, de tout dire.

L'idée que peut-être on la chasserait avec son fils la retint.

Elle se sentait trop faible maintenant pour gagner la vie de l'enfant.

Puis, si elle allait mourir, il resterait donc seul, sans secours de

personne, haï et méprisé.

Elle retint sur ses lèvres l'aveu prêt à sortir.

Et elle suivit Laurence.

Dans une petite chambre claire, sur un berceau tout blanc, l'enfant

dormait déjà, les joues rosées. Près du berceau, Agathe était assise.

Madame de Frémilly la renvoya.

Alors, Noémie, qui n'avait pas osé avancer, qui n'avait pas voulu,

devant une étrangère, faire connaître sa maternité, Noémie s'approcha du

berceau.

Et en silence, extasiée, elle contempla son fils.

Il n'avait plus la figure souffreteuse d'autrefois. Il était devenu

frais et beau, un sourire heureux errait sur ses lèvres closes.

Une reconnaissance infinie emplit le coeur de la mère. Et, se tournant

vers madame de Frémilly et Laurence:

--Comme vous avez été bonnes pour lui! dit-elle.

Il y eut un silence.

Noémie continuait à regarder l'enfant dormir, puis ces mots tombèrent de

ses lèvres, sans qu'elle eût conscience de ce qu'elle disait.

--Je ne voudrais plus le quitter!

--Et qui vous forcerait, dit madame de Frémilly, à le quitter?

--Je serai, dit la pauvre femme, votre servante. Jamais personne ne se

doutera que je suis sa mère, car il ne faut pas, n'est-ce pas, qu'on le

sache?

--Cela vaudra mieux, en effet, dit la baronne, pour éviter des

commentaires, des commérages.

--Je ferai la leçon au petit, et jamais, j'en suis sûr, il ne trahira

notre secret. Mais qu'on me laisse près de lui, et je vous bénirai!

Noémie s'était agenouillée et elle joignait les mains comme pour une

prière.

Madame de Frémilly, émue, dit:

--Vous serez sa gardienne. Vous vivrez près de lui.

--Oh! madame, comment vous remercier?

--Je vais faire dresser un lit pour vous dans sa chambre.

--Je dormirai près de lui!

--Ni le jour, ni la nuit vous ne serez séparés.

--O ciel, comment reconnaître jamais de telles bontés!

Noémie ne savait plus que dire.

Aucun mot ne lui venait plus.

Mais à ce moment ses yeux tombèrent sur Laurence de Frémilly.

Elle la vit pâle, souffrante, très affaiblie.

Et elle eut peur.

Si le crime du monstre avait laissé ses traces, mis dans le sein de

cette enfant les preuves de la souillure involontairement subie!

Un long frisson la traversa.

Elle serait là. Peut-être aurait-on besoin d'elle un jour, de son

témoignage, et peut-être pourrait-elle rendre service à celles qui se

montraient si bonnes pour elle et pour son fils.

L'enfant dormait toujours.

Il était dans son premier sommeil. La légère agitation produite autour

de lui ne l'avait pas troublé.

Madame de Frémilly atteignit le cordon de la sonnette.

Et, quand Agathe se fut montrée:

--C'est madame, dit-elle en désignant Noémie, toute tremblante d'émotion

et de bonheur, c'est madame qui désormais veillera sur l'enfant.

--Bien, madame la baronne.

--Vous allez donner des ordres pour qu'on dresse dans cette chambre un

lit pour elle.

--Oui, madame.

Et, en s'éloignant, Agathe jeta sur la nouvelle venue un regard chargé

de curiosité.

Noémie alla prendre la main de madame de Frémilly et la baisa avec

tendresse et respect, sans un mot, l'âme bouleversée de trop de remords

pour pouvoir parler.

Puis, quand elle fut seule, avec son fils, le lit dressé, prêt à la

recevoir, seule avec son fils, que le bruit n'avait pas éveillé, elle

tomba à genoux près de son berceau.

--O mon enfant! s'écria-t-elle, vivons pour elles tous les deux, pour

réparer le mal fait déjà! Que toutes les heures de notre vie y soient

consacrées désormais!

Comme la mère achevait ces paroles, les yeux de l'enfant s'ouvrirent.

Il eut un grand geste de surprise, et ses lèvres laissèrent échapper ce

mot:

--Maman!

Noémie réprima un cri.

--Mon fils!

Et elle saisit le petit, le couvrit de caresses et de baisers fous.

--Ah! tu m'as reconnue, mon mignon! Et tu ne t'attendais pas à me voir!

Qu'as-tu pensé?

--J'ai pensé, maman, que je rêvais.

Un bien beau rêve, maman!

--Non, mon chéri, tu ne rêves pas. C'est bien moi, ta mère, qui suis

près de toi. Et je ne te quitterai plus, plus jamais.

L'enfant eut un petit mouvement de frayeur.

--Tu vas m'emmener?

--Non, mon chéri. Nous resterons ici.

--Ici?

--Oui; je coucherai près de toi, dans la même chambre, et, ni jour ni

nuit, nous ne nous quitterons.

--Et nous n'irons plus là-bas?

--Où, là-bas?

--Près de cet homme.

--A Paris? Non, jamais. Nous ne reverrons plus ce misérable.

--Ah! que je vais être heureux, maman! Je l'étais déjà. Mais c'était toi

qui me manquais.

--Moi? mon chéri. Tu m'aimes donc?

--Oh! oui, maman!

--Eh bien, nous ne nous quitterons plus.

--Ah! que je suis heureux!

--Pourtant, fit la mère, écoute bien, mon mignon, ce que je vais te

dire.

--Oui, maman.

--Et tâche de me comprendre. Il ne faut pas que l'on sache ici que je

suis ta mère, que tu es mon fils.

--Bien, maman.

--Il ne faudra jamais m'appeler maman devant le monde.

--Oui, maman, je tâcherai.

--Il faut le faire, mon chéri, pour que nous ne nous quittions plus.

Sans cela, nous serions peut-être obligés de nous séparer encore.

--Oh! alors, maman, je ne l'oublierai pas! Ils continuèrent longtemps

encore à causer ainsi et à s'embrasser. Puis, Noémie songea à se

coucher. Elle était brisée de fatigue.

Elle borda avec soin son enfant.

--Dors, mon mignon, dit-elle. Il est tard maintenant. Je vais dormir

ici, là, près de toi. Mes yeux ne te quitteront pas.

--Et demain matin, quand nous serons réveillés, tu voudras bien, petite

mère....

--Quoi, mon chéri?

--Que j'aille dans ton lit, comme autrefois?

--Ah! je crois bien!

--Dès que tu seras réveillée, tu m'appelleras. Mais je serai réveillé le

premier, tu verras.

--Non, dors bien.

La mère déposa sur le front de l'enfant un dernier baiser; puis, après

avoir éteint la lumière, elle se déshabilla silencieusement et se

coucha.

Jamais encore elle ne s'était sentie aussi heureuse.

Cependant, Laurence était restée quelque temps dans la chambre de sa

mère pour causer avec elle.

Elle lui dit:

--Que vous êtes bonne, ma mère, de garder ainsi près de vous cette

malheureuse femme et son enfant!

--J'avais peur que sa vue ne te fût pénible.

--A moi, ma mère?

--Elle a été aimée....

--De Jacques?... Oh! je ne suis pas jalouse? Si je ne dois plus revoir

Jacques, comme c'est probable, nous servirons de famille à cette pauvre

femme abandonnée et à son enfant.

--Tu répareras, dans ta charité sublime, les fautes d'un autre.

La baronne resta un instant silencieuse.

Puis, se rapprochant de sa petite-fille:

--L'aimes-tu toujours? demanda-t-elle.

--Toujours, grand'mère, répondit Laurence.

Elle ajouta:

--Je ne comprends pas que l'on aime deux fois dans la vie.

--Pourtant, il ne t'aime pas, lui.

--Il ne m'aime pas?

--S'il t'avait aimée, il ne serait pas parti ainsi.

--Il est venu, grand'mère, et vous l'avez chassé.

Madame de Frémilly frissonna et ne répondit rien.

--Tu m'en veux? demanda-t-elle au bout d'un instant à sa petite-fille.

--Puis-je t'en vouloir, grand'mère? fit celle-ci. Ce que tu as fait, tu

l'as fait pour mon bien. Je souffrirai, mais je ne saurais t'en vouloir.

--Tu es un ange! dit madame de Frémilly en embrassant sa petite-fille.

Puis elle la renvoya.

Elle était incapable de supporter plus longtemps sa vue.

Elle s'en voulait de l'avoir rendue malheureuse.

Si elle ne s'était pas montrée si sévère, Jacques serait là, près

d'elle. Ils s'aimeraient et ils seraient heureux, tandis que leur

existence était vouée, pour toujours peut-être, à cause d'elle, au

malheur et aux larmes.

Elle ne croyait plus du tout aux paroles du médecin, à la séduction dont

Laurence aurait été victime. On ne pouvait pas mentir avec ces yeux de

loyauté et d'innocence!

V

La confiance était revenue tout entière au coeur de la baronne de

Frémilly. Elle ne doutait plus de la loyauté et de la sincérité de sa

petite-fille. Le médecin s'était trompé. Et elle en était maintenant si

convaincue, qu'elle ne désirait même pas le revoir pour qu'il se livrât

à un examen nouveau.

Sa déception, quand la vérité lui serait révélée, démontrée,

irréfutable, cette fois, n'en devait être que plus terrible, la chute du

haut de ses illusions plus profonde.

En ce sombre château de Marconnay, où la grand'mère et la petite-fille

s'étaient enfermées, on ne recevait pas de visites.

Madame de Frémilly, vivant à Paris depuis longtemps, n'avait conservé

dans ce coin du Poitou aucune relation.

Elles vivaient donc seules, toutes les deux, ne sortant pas. Souvent

Laurence s'attardait, avec Noémie, dans la chambre de l'enfant, dont le

babil l'amusait. Car le petit, maintenant qu'il n'était plus paralysé

par la présence du terrible Régulus Boulard, qu'il se sentait heureux et

choyé, était devenu gai et causeur.

La jeune fille avait essayé, à plusieurs reprises, de parler à la mère

de celui qu'elle croyait avoir été son amant, et auquel elle ne pouvait

s'empêcher de penser. Mais la pauvre femme, qui n'en pouvait rien dire

et que cette conversation gênait, car elle lui rappelait son criminel

mensonge, évitait de répondre, et Laurence, de peur de raviver son

chagrin, du moins elle le pensait ainsi, n'insistait pas.

Un après-midi, comme elle était avec Noémie dans la chambre du petit,

dont les fenêtres donnaient sur la grande cour la précédant, elle vit,

avec surprise, entrer dans cette cour une sorte de grande berline,

démodée, qu'elle n'avait jamais vue encore, et elle eut un petit

frémissement.

Qui donc leur arrivait là? Une visite? Et qui?

Elle continua à regarder, et elle vit descendre de la voiture, arrêtée

au bas du perron, une vieille femme endimanchée qu'elle ne connaissait

pas.

Et, un instant après, une servante montait la prévenir que madame la

baronne la priait de descendre au salon.

Plus de doute. C'était une visite.

Elle courut à son cabinet de toilette, s'arrangea à la hâte et alla

rejoindre sa grand'mère.

Dans le salon, près de la cheminée, se tenait la vieille dame qu'elle

avait vue arriver, et à qui la baronne de Frémilly la présenta aussitôt.

--Laurence, ma petite-fille.

Et à Laurence:

--Madame de La Boujatière, une voisine, une ancienne camarade.

Et la visiteuse tourna, du côté de Laurence, une figure parcheminée et

ridée, ornée d'un nez très pointu, percée de petits yeux aigus, dont

elle abritait l'éclat derrière les verres d'un face-à-main en écaille.

Elle fut tout de suite antipathique à Laurence.

Pourtant, elle se montra d'une amabilité bruyante.

Ayant dévisagé, en s'aidant de son face-à-main, la jeune fille qui

entrait, elle s'écria:

--C'est votre petite-fille? Elle est charmante.

Et presque aussitôt:

--C'est un crime de l'avoir enfermée, si jolie et si jeune, en ce nid de

hiboux.

Puis, s'adressant à Laurence:

--Vous ne vous ennuyez pas un peu ici, mon enfant, surtout à cette

saison?

--Je ne m'ennuie jamais, madame, répondit la jeune fille, quand je suis

auprès de ma grand'mère.

--Vous ne regrettez pas Paris et ses fêtes? Paris est superbe, à cette

époque. Je m'en souviens. Lorsque j'avais votre âge, j'habitais Paris.

Nous ne passions pas une soirée à la maison. Quand ce n'était pas jour

d'Opéra, nous avions les dîners, les bals.

--Même à Paris, dit la baronne, nous sortions peu, Laurence et moi.

--Vous n'aimez pas le monde?

--Pas beaucoup, je vous l'avoue.

--Moi, je l'ai adoré. Et je n'aurais pas quitté Paris de mon bon gré.

Mais, des revers de fortune ont obligé mon mari à changer son genre de

vie et à venir se réfugier dans son château, qui n'est pas bien plus gai

que le vôtre, et où nous menons, comme vous, une vie de reclus. Mon mari

chasse, s'occupe de surveiller ses terres. Moi, je lis ou je me nourris

de mes souvenirs.

--Il y a longtemps, demanda la baronne de Frémilly, que vous êtes fixés

à La Boujatière?

--Près de vingt ans.

--Et, depuis vingt ans, nous ne nous étions pas vues!

--Oui, il y a bien cela. Mais je n'ai pas oublié que nous avons été en

pension ensemble, que nous avons même un instant été très intimes.

--C'est vrai, dit la baronne, dont l'esprit sembla se reporter aux temps

très anciens qu'on lui rappelait, et qui resta un moment toute rêveuse.

La visiteuse reprit:

--J'ai su, ma chère amie, que vous n'avez pas été toujours très

heureuse.

--Je ne l'ai jamais été, dit la baronne.

--J'ai connu votre mari. Un bel homme.

--Un monstre!...

--C'est ce que l'on m'avait dit. Moi, le mien n'est pas très

intelligent. Il s'est laissé manger sottement sa fortune par un tas

d'aigrefins, mais il est bon, et je n'ai pas eu le courage de lui en

vouloir.

La conversation tombait.

Madame de Frémilly en profita pour sonner et commander d'apporter le

thé.

--J'espère, dit madame de La Boujatière, que nous nous reverrons,

maintenant que nous avons renoué connaissance?

--Assurément, dit la baronne aimablement.

--On s'ennuie trop de ne voir personne. Il n'y a pas, autour de nous,

trois personnes à fréquenter. Les Forzon ont quitté le pays à la suite

de je ne sais quel drame. Le château de Vançay est désert. Presque

toutes nos anciennes familles ont émigré ou se sont éteintes.

--Oui, la noblesse diminue peu à peu, dit la baronne. Avec cela, on se

perd de vue. Parions que si je n'étais pas venue vous voir, vous

n'auriez jamais songé qu'il y avait à La Boujatière, derrière les murs

gris du vieux château, une ancienne amie de pension?

--J'avoue, dit madame de Frémilly, que je n'y aurais pas pensé.

La servante entrait avec le thé sur un plateau.

Laurence prit les tasses et servit elle-même la visiteuse et sa

grand'mère.

Puis, la servante ayant oublié les liqueurs, elle sortit pour aller les

chercher dans le placard où les enfermait la baronne.

Quand elle eut disparu, madame de La Boujatière se rapprocha de son

amie, et, à demi-voix:

--Elle n'est pas mariée, votre petite?

--Non, fit la baronne, surprise. Pourquoi?

--J'aurais juré qu'elle était enceinte.

Madame de Frémilly devint pâle comme la mort.

--Enceinte, Laurence?

--Elle en a le masque.

--Le masque?

--Vous n'avez pas remarqué ces taches près des tempes?

--Du tout.

--Puis, il y a l'élargissement des hanches. Mais je me suis trompée. Je

ne savais pas qu'elle n'était pas mariée.

En prononçant ces paroles, madame de La Boujatière avait regardé à la

dérobée madame de Frémilly, et elle fut surprise de l'altération

soudaine de ses traits.

--Tiens, tiens, pensa-t-elle, il y a quelque chose. Et c'est peut-être

pour cela qu'elles sont venues, en pleine saison, se cacher si loin de

Paris.

Mais elle n'insista pas.

--On se fait souvent des idées, murmura-t-elle.

Madame de Frémilly ne répondit pas.

Elle était trop troublée pour parler.

Tous ses doutes la reprenaient, et plus terribles.

Et alors elle ne savait plus que penser de la duplicité, de l'hypocrisie

de sa petite-fille, si c'était vrai.

Et pourquoi ne serait-ce pas vrai?

Cela avait frappé l'oeil exercé et malveillant de son amie.

Et elle qui ne s'était aperçue de rien, sans doute parce qu'elle voyait

Laurence tous les jours et qu'elle ne voulait pas se rendre à

l'évidence!

Mais cela était visible, pourtant.

Le médecin s'en était aperçu, et voilà qu'une étrangère, qui voyait

Laurence pour la première fois, en était frappée.

Peut-être les domestiques s'en étaient-ils aperçus aussi.

En tous cas, demain, si c'était vrai, ce serait visible à tous les yeux.

La honte de Laurence serait publique.

Madame de Frémilly avait reçu de cette découverte un tel coup, qu'elle

restait comme assommée.

Elle ne répondit même plus à la visiteuse.

Et celle-ci prit le parti de prendre congé.

Elle se leva au moment où Laurence rentrait.

--Vous partez déjà, madame? s'écria la jeune fille.

Elle se tourna vers sa grand'mère pour lui dire qu'elle ne trouvait pas

la clef du placard et que c'était pour cela qu'elle s'était attardée.

Mais elle vit la figure de celle-ci si livide qu'elle resta saisie et

sans voix.

Elle demanda:

--Qu'avez-vous, grand'mère?

--Rien. Pourquoi?

--Vous êtes toute pâle.

--Ce n'est rien; la chaleur, sans doute.

Madame de La Boujatière tendit la main.

--Mon mari doit être impatient.

Elle s'adressa à la baronne:

--On vous verra bientôt, chère amie?

--Oui, bientôt, répondit machinalement madame de Frémilly.

En parlant, elle regardait Laurence.

Les détails dont avait parlé madame de La Boujatière, et qu'elle n'avait

pas remarqués encore, la frappaient maintenant.

Oui, le masque. Laurence avait le masque.

Tout était vrai.

Oh! l'horreur!...

L'horrible, l'atroce menteuse!

Elle semblait, candide encore, ignorer tout, avec sa figure d'ange.

L'épouvantable comédie!

Cette fille aurait trompé Dieu!

--Voulez-vous me permettre de vous embrasser, mon enfant?

C'était madame de La Boujatière qui parlait à Laurence.

Celle-ci tendit ses joues.

La vieille femme y posa un baiser glacé; puis elle se retira.

Que pensait-elle?

C'est ce que se demanda la baronne de Frémilly quand elle eut disparu.

Elle s'était laissée tomber sur un fauteuil, et elle restait morne,

l'oeil atone.

Laurence courut à elle.

--Je suis sûre, grand'mère, fit-elle, que vous avez quelque chose. Que

vous a dit cette femme?

--Rien, rien, répondit la grand'mère brusquement, laisse-moi!

--Que je vous laisse? Mais si vous êtes souffrante?

--Je n'ai besoin de personne. Va-t'en!

--Comme vous me parlez! Que vous ai-je fait?

Laurence avait des larmes dans les yeux.

Madame de Frémilly sentit qu'elle allait se laisser attendrir, se

laisser tromper encore, et elle la repoussa.

La jeune fille s'éloigna en pleurant.

Quand elle fut seule, madame de Frémilly se leva, courut au cordon de

sonnette, et au domestique qui se présenta à son appel.

--Qu'on parte à Poitiers tout de suite, ordonna-t-elle, chercher le

médecin, et qu'on l'amène ici ce soir, cette nuit, à quelque heure que

ce soit, je l'attendrai!

--Oui, madame la baronne.

--Allez!

Et la malheureuse grand'mère retomba sur son fauteuil, plus morte que

vive. Ce n'était plus la faute de sa petite-fille qui l'accablait ainsi,

mais la scélératesse et le manque de coeur que dénotait son obstiné

mensonge. Elle voulait la démasquer, la forcer à avouer sa perfidie.

Mais, pour cela, il lui fallait des preuves, et elle allait les demander

au médecin.

Le lys noir · 第 24 / 53 题