IV

Pour Madame de Frémilly, la partie la plus dure restait à accomplir. Ce

n'était pas de fermer sa porte à l'amoureux Jacques, mais de faire

connaître sa décision à sa petite-fille. Bien qu'elle eût le coeur bon

et compatissant, la douleur des hommes, dont elle avait conservé en son

coeur la méfiance, à la duplicité desquels elle croyait toujours, la

touchait peu. Mais déchirer elle-même, de ses propres mains, le coeur de

son enfant adorée, de l'enfant dont elle aurait voulu, au prix de sa vie

et de tout son sang, assurer l'absolue, la complète félicité, voilà ce

qui lui coûtait, ce qui emplissait à l'avance son âme d'appréhensions et

même d'une sorte de douloureuse terreur. Pourtant il le fallait. Il

était nécessaire que Laurence ne revît plus cet homme.

Elle ne dormit pas, et dès le jour paru, dès que les domestiques furent

éveillés, elle donna ses ordres. Elle fit tout préparer pour partir le

matin même à la première heure.

Elle possédait un château dans le Poitou, un vieux et austère château,

où elle allait quelquefois, à l'entrée de l'automne, passer un mois ou

deux.

Elle allait s'y réfugier avec sa petite-fille.

Là Laurence pourrait, dans la solitude, laisser saigner sa douleur comme

on laisse saigner une plaie ouverte.

Et quand elle crut que la jeune fille devait être éveillée, elle passa

dans sa chambre.

Laurence ouvrit les yeux en entendant pousser sa porte, et ses lèvres

s'épanouirent en un sourire quand elle vit que c'était sa grand'mère qui

entrait.

Mais celle-ci était grave et triste.... Elle ne sourit pas à son enfant,

à cette enfant dont elle se croyait, étant sa grand'mère, deux fois la

mère.

Elle était tout à ce qu'elle venait faire là dans cette chambre, à

l'exécution cruelle à laquelle elle allait procéder, et qui, par avance,

torturait si douloureusement son coeur aimant.

Comme il faisait jour à peine dans la chambre assombrie par les rideaux,

elle alla ouvrir la fenêtre, les persiennes.

Et un rayon pâle de soleil entra dans la pièce, faisant étinceler les

délicats bibelots de la cheminée et mettant de lumineuses taches sur les

vases et les statuettes.

Ce rayon vint frapper Laurence au front et se jouer dans ses boucles

soyeuses et dorées, qu'il rendit presque transparentes.

Comme elle était jolie ainsi, rosée par le sommeil, toute éclairée de la

joie intérieure qui l'inondait!

Mme de Frémilly ne put s'empêcher de le remarquer et son coeur se serra

davantage.

Elle avait des yeux d'un noir bleu, d'une douceur extraordinaire ... le

teint le plus éblouissant qu'il fût possible de rêver pour une fille

d'Eve à qui Dieu semblait avoir départi toutes les perfections.

Mais ce qui avivait encore cette beauté, ce qui en mettait en valeur,

pour parler comme les peintres, toutes ses exquises perfections, c'était

l'amour, le bonheur qui en débordaient et qui l'éclairaient comme une

lumière enfermée dans un globe de cristal, dont elle fait un éclatant

soleil.

Et c'est sur ce bonheur, sur cet amour que la femme qui aimait le mieux

cette enfant allait tout à l'heure porter une main sacrilège et n'en

plus laisser que d'informes débris.

La première pensée de Laurence s'éveillant fut pour l'homme qui était

désormais tout pour elle. La première parole qui sortit de ses lèvres

fut pour parler de lui.

Elle demanda:

--Il est resté tard?

--Non, ma chérie, répondit-elle.

--Qu'aviez-vous donc, grand'mère, à lui dire que je ne dusse pas

entendre, comme si maintenant quelque secret pouvait subsister entre moi

et celui qui bientôt va être mon mari!

Elle répéta ces mots: mon mari! avec une sorte d'adoration et d'extase

qui fit passer un frisson de glace dans toute la chair de la grand'mère.

--Mon Dieu, comme elle l'aime! pensa-t-elle.

Elle ajouta, toujours mentalement:

--Je vais la tuer!

Et elle hésitait à parler. Elle ne savait comment, par quels mots

tendres, assez doux, annoncer le malheur à cette douce enfant, qui ne

vivait, à qui la vie ne souriait que depuis qu'elle aimait.

Laurence, qui avait perdu de bonne heure son père, sa mère, avait eu une

enfance triste.

Toutes ses affections, avant de connaître M. de Brécourt, s'étaient

enroulées comme des lianes fleuries autour de sa grand'mère et s'y

étaient attachées, formant un faisceau odorant et coloré.

Et elle n'avait aimé personne en dehors de sa grand'mère, jusqu'au jour

où Jacques de Brécourt, tout radieux et tout triomphant, était apparu

dans sa vie.

Alors le faisceau s'était dédoublé.

Une partie des lianes affectueuses s'était détachée et enroulée autour

de Jacques sans que madame de Frémilly pût penser cependant qu'elle

était moins aimée.

Elle l'était tout autant en effet, mais la somme d'affection que pouvait

contenir le coeur de Laurence s'était dédoublée et Jacques de Brécourt

n'avait pas eu la plus petite part.

Avant de connaître Jacques, la beauté de Laurence, pourtant déjà

remarquable, avait quelque chose de languissant et de morne.

Il lui manquait l'illumination que l'amour peut donner et qu'il lui

donna en effet, et c'est ce changement, qu'elle avait remarqué, qui

avait fixé madame de Frémilly sur les sentiments de sa petite-fille et

sur l'étendue de ces sentiments.

Et c'est à partir de ce moment, pendant que l'enfant s'épanouissait à

ses côtés, que son visage de grand'mère, que la crainte avait commencé à

assombrir, s'était renfrogné, devenu soudain plus craintif et plus

grave.

On comprend dès lors ce que devait souffrir la pauvre grand'mère au pied

de ce lit sur lequel reposait sans défiance, la joie au coeur, le tendre

agneau si adoré auquel elle allait peut-être porter le coup mortel!

Elle fit un effort, raidit son âme et dit:

--Je vais t'annoncer une nouvelle qui va te surprendre, ma chérie.

--Quoi donc? demanda Laurence qui avait pâli, pressentant elle ne savait

quoi.

Et elle ajouta aussitôt:

--Il s'agit de lui?

--Non, de nous.--Nous allons partir.

--Partir!... s'écria Laurence.

--J'ai donné des ordres pour partir ce matin même pour notre château de

Marconnay.

--Pour Marconnay ... en hiver?

--Oui, ma chérie.

--Et lui?

--C'est pour t'éloigner de lui.

Laurence jeta un cri.

--M'éloigner?

--Oui, ma chérie, te séparer de cet homme qui ne peut plus être ton

mari.

Laurence se dressa sur son lit, livide, d'une pâleur de spectre.

Elle s'écria:

Ai-je bien entendu! Je ne suis pas le jouet d'un rêve, d'un

cauchemar?... C'est bien vous, grand'mère, qui me parlez?

Madame de Frémilly soupira:

--Hélas!

C'est bien vous, poursuivit Laurence, qui me dites qu'il faut

m'éloigner ... me séparer de Jacques?...

--Oui, mon enfant, oui, fit la grand'mère, essayant de saisir dans ses

bras sa petite-fille et de l'envelopper de ses caresses pour que le coup

porté fût moins rude.

Elle ajouta:

--Il faut oublier cet homme.

--Cet homme! murmura Laurence ... comme vous parlez de lui!

Elle demanda:

--Qu'a-t-il donc fait?

--Je ne puis pas te le dire, mon enfant ... pas encore ... mais crois-en

ta grand'mère, ta grand'mère qui t'adore, qui aurait préféré mourir que

de te faire l'ombre d'un chagrin, il n'est pas digne de toi et il faut

l'oublier!

Laurence soupira: L'oublier!

Elle ajouta, violente, ardente:

--Oublie-t-on le soleil quand il vous a échauffé de ses rayons? Est-ce

que la fleur à qui il a donné la couleur et la vie l'oublie?... Est-ce

vous, grand'mère, qui me parlez ainsi?

--Moi, mon enfant, moi qui connais les hommes, qui ai souffert par eux.

--J'aimerais mieux souffrir par Jacques et n'être pas séparée de lui!

--Pourtant, s'il te trompait, s'il ne t'aimait pas.... S'il en aimait

une autre.... Et si tu le voyais?

--J'essaierais de le ramener à moi.

--Mais tu souffrirais cruellement.

--Moins cruellement que si j'en étais séparée.

Et puis, reprit l'enfant, ce n'est pas vrai. Jacques ne peut pas en

aimer une autre. J'ai foi en lui. Je connais son âme, comme il connaît

la mienne. Avouez-moi que c'est pour m'éprouver, grand'mère, ce que vous

venez de me dire, que nous ne partons pas, que nous ne nous éloignons

pas de Jacques.

--Je l'ai chassé! dit madame de Frémilly, impitoyable.

--Jacques!

--Je l'ai chassé de notre maison et il n'y remettra plus les pieds.

En entendant ces cruelles paroles, rendues plus cruelles encore par le

ton dont elles avaient été dites, Laurence poussa un faible cri,

semblable à celui d'une brebis dont un couteau vient d'ouvrir la gorge,

et elle retomba sur son lit, si pâle, les lèvres si décolorées, que

madame de Frémilly la crut morte.

Elle se jeta sur elle en sanglotant et en criant:

--Ma chérie, ma petite-fille.... Je l'ai tuée, je l'ai tuée!...

Elle sonna à tour de bras pour appeler au secours.

Les servantes accoururent de tous les côtés.

Et madame de Frémilly leur cria, affolés:

--Un médecin, vite! vite!

--Mademoiselle est malade?

--Oui, allez!

Mais déjà Laurence avait ouvert les yeux. Une légère rougeur colora ses

joues.... Elle entoura en pleurant le cou de sa grand'mère.

--Ah! grand'mère, grand'mère! gémit-elle. Elle ne pouvait pas dire autre

chose.... Elle ne trouvait pas de mots pour exprimer ce qu'elle

ressentait, pour dire l'intensité de sa douleur.

La grand'mère, qui mêla ses larmes aux siennes, dit:

--Pleure, mon enfant, pleure, ma petite-fille, cela te fera du bien.

--Je l'aime tant! soupira la malheureuse.

--Oui, tu l'aimes beaucoup.

--De toute mon âme.

--Quel malheur! mon Dieu, quel malheur! soupira la pauvre grand'mère.

Laurence dit:

--Je ne le verrai plus?

--Non, il ne faut plus le revoir.

--Qu'a-t-il fait?

--Il te mentait, comme tous les hommes.

--Il me mentait?

--En te disant qu'il t'aimait.

--Oh! non, grand'mère, je ne le croirai jamais.

--C'est une autre femme, dit madame de Frémilly, qu'il aimait.

--Une autre femme?

--Qu'il allait voir en sortant de chez toi, en sortant de te faire des

serments qu'il lui avait déjà faits à elle.

--Oh! grand'mère, je ne croirai jamais cela!

--C'est cette femme qui est venue, que j'ai vue, cette femme aimée de M.

de Brécourt.

--Et si elle vous avait menti, grand'mère?

Pour toute réponse, madame de Frémilly sortit de son sein la

photographie que la visiteuse lui avait remise.

Laurence la fixa un instant de ses yeux hagards, comprit, et tout son

sang sembla se tarir dans ses veines. Elle devint si pâle que sa

grand'mère crut qu'elle allait s'évanouir de nouveau et s'élança pour la

recevoir dans ses bras. Mais Laurence ne perdit pas connaissance, cette

fois.

Elle se raidit, continua à regarder l'image avec une expression

horrifiée. Toute sa foi l'abandonnait, et toutes ses illusions

s'effeuillaient.

On eût dit que son coeur, ouvert à l'amour, au bonheur, s'était refermé

soudain et desséché comme une tendre fleur qu'un vent aride vient de

brûler.

Elle ne croyait plus à rien, puisqu'elle avait été trompée par lui, par

lui qu'elle mettait au-dessus de tous les hommes, à qui elle attribuait

toutes les vertus, dans lequel elle avait eu foi comme en Dieu lui-même.

Elle demanda d'une voix mourante:

--Il aime cette femme?

--Il l'a aimée ... il l'aime peut-être encore ... il allait la

trahir ... l'abandonner pour toi, elle et son enfant.

--Ainsi cet enfant?...

--C'est son fils. C'est leur fils. Tu avais volé à cette femme son

soutien, le père de son enfant.

Laurence n'en entendit pas davantage.

Elle courba le front, ce beau front si resplendissant quand la lumière

de l'amour l'éclairait, et maintenant tout assombri, et elle dit:

--Partons, grand'mère.

--Quand, ma chérie?

--Tout de suite.

--Je vais donner des ordres, dit madame de Frémilly.

Une heure après, elles avaient quitté toutes les deux l'hôtel de la rue

Caumartin.

Et quand M. Mareuil, l'ami de Jacques de Brécourt, qui s'y était

présenté l'après-midi, revint vers celui-ci, qui l'attendait avec une

impatience plus facile à comprendre qu'à exprimer, il ne put que lui

dire ceci:

--Je n'ai vu personne.

--Elles ne t'ont pas reçu?

--Elles sont parties.

--Parties? s'écria Jacques, qui se leva tout blême, effrayant à voir.

--Toutes les deux, dans la matinée, paraît-il.

--Elle l'emmène, fit Brécourt. Elle l'emmène pour que je ne la revoie

plus. Tout est fini. Elle veut nous séparer, nous séparer à jamais!

Et le pauvre garçon se laissa tomber accablé sur un siège près de lui.

Il ajouta:

--Elle l'emmène. Et elle ne m'aime pas, elle, puisqu'elle l'a suivie ...

puisqu'elle a obéi sans résistance, sans m'avoir averti, sans un mot,

sans rien. Hier, elle ne m'a rien laissé soupçonner ... et pourtant elle

savait, elle devait savoir. Que s'est-il passé?

--Je ne sais rien de plus, dit Mareuil. Elles sont parties brusquement.

Personne ne s'y attendait.

--Elle est partie et je reste là, ignorant tout, sans qu'on m'ait

expliqué....

Il demanda:

--On ne sait pas où elles sont allées?

--Dans un de leurs châteaux, en Poitou.

--A Marconnay.... Ah! je les poursuivrai jusque-là et je saurai pourquoi

elles m'ont abandonné.

--Les femmes sont changeantes, dit le sceptique Mareuil.... Peut-être ne

t'aime-t-on plus.

--Peut-être, fit Jacques de Brécourt assombri.

--Et alors, dit son ami, tout ce que tu feras....

--C'est possible, en effet, qu'elle ne m'aime plus, murmura Brécourt, et

alors je n'aurai plus qu'à mourir!

Il cessa de parler et resta abîmé dans ses réflexions, plus sombres et

plus menaçantes que les plus sinistres ciels d'orage.

Il en sortit quelques instants après pour dire:

--Oh! si elle en aimait un autre!

--Eh bien? interrogea Mareuil.

--Je le tuerais! fit Jacques avec violence.

--Tu deviens tragique, dit Mareuil, comme un amant de mélodrame.

--C'est peut-être que jamais amant de mélodrame n'a aimé une femme comme

j'aime Laurence.

--Bah! tu feras comme les autres, tu te consoleras, et dans un an tu n'y

penseras plus.

--Non, dit Jacques, car je serai mort.

--Tu es sinistre, fit Mareuil.... Viens avec moi au tir, cela te

distraira.... Il y a une poule.... Tu tirais bien autrefois. Tires-tu

toujours?

--Je ne sais pas. Je vais partir.

--Où?

--Là-bas.

--A Marconnay?

--Oui. Je veux en avoir le coeur net. Je la verrai. Elle

m'expliquera....

--On ne te recevra pas.

--Je pénétrerai de force jusqu'à elle.

--Une escalade?

--S'il le faut. Elle ne peut pas me laisser ainsi, après les serments

qu'elle m'a faits, les rêves qu'elle m'a laissé entrevoir. Il faut que

je sache ce qui l'a changée, pourquoi, à la veille même de notre

mariage, on me chasse de chez elle sans raison; car on m'a chassé,

Mareuil, chassé, comme si j'avais commis quelque acte indigne. Je ne

puis pas supporter un tel affront, si je pouvais à la rigueur me

consoler de mon amour perdu; mais je ne m'en consolerai pas et cela

m'est plus sensible, hélas! que l'affront subi. Mais qu'ai-je fait? Qui

a pu éteindre en son coeur la flamme dont elle brûlait pour moi et dont

elle semblait heureuse de brûler, elle me l'a dit! Je ne la soupçonne

pas, je n'y comprends rien. Mon esprit se perd. Et je ne vois, je ne

comprends qu'une chose, c'est que je ne puis rester ainsi dans cette

incertitude, dans ces tortures, et que j'irais chercher, fût-ce au fond

des enfers, le mot de cette énigme!

--Je n'essaierai pas de te retenir, dit Mareuil; je conçois ton état

d'âme, bien que je le trouve un peu exagéré; mais quand on aime!...

--Je vais prendre le train, ce soir, déclara Jacques, et demain, je

l'espère, je serai fixé.

V

Jacques de Brécourt ne devait être fixé ni le lendemain, ni les jours

suivants. Mais avant de raconter ce qui se passa au château de

Marconnay, nous allons suivre d'autres personnages dont le rôle, encore

obscur, devait avoir sur la suite de cette histoire de si tragiques

conséquences.

La visiteuse mystérieuse de madame de Frémilly s'était éloignée avec

l'homme qu'elle avait rejoint, et avec qui elle avait eu le court

entretien que nous avons reproduit, du côté de Montmartre. Elle avait

pris la place de la Trinité, monté la rue Blanche et suivi le boulevard

extérieur jusqu'à l'entrée du passage de l'Elysée-des-Beaux-Arts, ruelle

étroite, obscure même en plein jour, et où la bise sifflait, l'hiver,

lamentablement. Elle était, nous l'avons dit, entièrement vêtue de noir,

l'air humble et assez convenable, la figure souffreteuse et triste. Elle

ne parlait plus. Elle marchait docilement aux côtés de son compagnon,

qui, satisfait sans doute de la réussite de son odieuse machination,

portait haut la tête et avait l'air de s'offrir à l'admiration de tous

les passants. C'était un homme encore jeune et de visage déjà flétri,

portant de longs cheveux et dont la mise annonçait une détresse cachée.

Il était vêtu, en effet, d'un paletot dont l'étoffe était abominablement

râpée aux coutures et dont le col était orné d'une fourrure bon marché

et usée où le cuir apparaissait par endroits. Il était coiffé d'un

chapeau de feutre à larges ailes, décoloré par les pluies, ce qui ne

l'empêchait pas d'avoir la démarche hautaine de l'homme qui se croit le

point de mire de tous les regards. Son nom était aussi prétentieux que

toute sa personne, il se nommait Régulus Boulard et était

aide-préparateur chez un grand photographe du boulevard. Sa compagne

s'appelait Noémie Dartel.

A l'entrée du passage, Régulus demanda à Noémie:

--Tu as pris la clef?

--Oui.

--Et tu l'as enfermé?

--Le petit? A double tour.

--Et qu'est-ce qu'il a dit?

--Il pleurait.

--Il geint toujours.

--Dame! il s'ennuie, cet enfant, à ne pas sortir.

--Tu ne voudrais pourtant pas que je le ballade sur les boulevards.

--Non, mais de temps en temps on pourrait lui faire prendre l'air.

--Pour lui donner des goûts de vagabondage. Non non, laisse-moi

l'élever. Je sais ce qu'il faut aux enfants. Et j'en ferai un homme!

--Son pauvre père, gémit Noémie, qui l'aimait tant!

--Pourquoi l'a-t-il abandonné?

--Ce n'est pas lui qui l'a abandonné, c'est moi qui l'ai emmené.

--Oui, à la suite de vos histoires. Je n'ai pas à y mettre le nez, mais

pour le moment, c'est moi qui nourris le gosse, et c'est bien le moins

que je l'élève à ma façon.

--Je ne dis rien, mon ami.

--Mais si; à t'entendre, on croirait que je martyrise ce petit. Fais-moi

passer tout de suite pour un bourreau d'enfant.

Noémie ne répondit pas. Elle savait trop ce qu'elle devait penser des

tendresses de l'homme auquel elle avait associé sa vie.

Du reste, le couple était arrivé devant l'hôtel meublé où il occupait un

logement plus que modeste situé sous les toits.

Il s'engagea dans un escalier étroit qui restait noir, même en plein

jour, et si froid qu'en mettant le pied sur les premières marches,

Régulus et Noémie sentirent un frisson parcourir leur corps.

On eût dit qu'ils pénétraient dans l'humidité glacée d'une cave.

Ils hâtèrent le pas et montèrent jusqu'au cinquième sans rencontrer

personne.

Comme ils arrivaient devant leur porte, ils perçurent de lointains et

faibles gémissements.

Régulus se tourna vers sa compagne, l'air farouche.

--Il gémit encore?

Noémie avait pâli.

--Oui, dit-elle, je crois qu'il pleure toujours.

--Attends, dit le préparateur, je vais sécher ses larmes, passe-moi la

clef!

--Je t'en prie, fit la femme en joignant les mains, ne le bats pas! J'ai

fait tout ce que tu as voulu.

--Quoi donc?

--Cette démarche. Et je t'assure qu'elle m'a coûté; je savais que je

commettais une infamie! Et si ce n'avait pas été pour mon enfant....

--Eh bien?

--Je ne t'aurais pas obéi.

--J'aurais voulu voir ça! fit Régulus menaçant.

Et il introduisit la clef dans la serrure.

Au bruit fait à la porte, les plaintes avaient cessé brusquement.

Noémie dit aussitôt:

--Tu vois, il ne pleure plus.

--Parce qu'il m'a entendu.

Il pénétra dans une pièce pauvrement meublée, aux tentures fanées et

usées.

Il traversa vivement pour aller vers une porte percée au fond de cette

pièce, et qu'il ouvrit avec une autre clef que Noémie lui avait donnée.

Et alors un spectacle lamentable frappa les regards du misérable et de

sa compagne.

Sur une sorte de grabat aux couvertures pourries de crasse et de saleté,

un enfant était étendu, amaigri et décharné comme un petit squelette.

Il pouvait avoir de quatre à cinq ans.

Les traits étaient délicats et fins.

En voyant la porte s'ouvrir, il s'était mis à trembler de froid et de

peur.

L'air était glacial dans la pièce étroite, qui ne prenait jour que par

une petite lucarne donnant sur le mur de la maison voisine, et il y

faisait constamment nuit.

--Ah! s'écria-t-il, tu gémis, quand nous ne sommes pas là, pour attirer

l'attention des voisins! Attends, je vais, moi, te faire pleurer pour

quelque chose!

Il leva le fouet.

Noémie arrêta son mouvement.

--Je t'en supplie!

Puis, s'adressant à l'enfant:

--N'est-ce pas, Daly, tu ne le feras plus, tu ne pleureras plus?

Pourquoi pleurais-tu?

--J'ai peur, maman, quand je suis seul.

--Mais, mon enfant, je ne puis pas passer ma vie à te garder. Il faut

que je travaille, que je sorte.

--Pourquoi ne m'emmènes-tu pas avec toi?

--Parce que ce n'est pas possible, mon pauvre petit.

--En voilà assez! fit brusquement le préparateur. Pas tant

d'explications!

Et, cinglant d'un coup sec le visage de l'enfant:

--Voilà, fit-il, pour t'apprendre à être sage une autre fois.

Le petit poussa des cris affreux.

Dans la pénombre, la mère aperçut sur le visage pâle de légères taches

rouges.

C'était du sang.

Elle devint folle.

--Misérable! hurla-t-elle, en se tournant vers Régulus.... Tu veux donc

me le tuer? Et pourtant, tu sais ce que tu m'avais promis. Mais je vois

maintenait ce que vaut ta parole. Et je ne te céderai plus, je ne

servirai plus tes basses rancunes.

Le préparateur haussa les épaules.

--Tais ton bec, fit-il rudement.

Et il leva de nouveau son fouet.

--Tu me frapperais, moi aussi?

--Je me gênerais.

--Lâche! frapper une femme et un enfant!

--Assez, hurla Régulus, assez!

Et son regard devint si féroce que Noémie ne répliqua plus.

Elle prit son enfant dans ses bras et s'efforça de le consoler.

Régulus passa dans l'autre pièce.

Il jeta sur un meuble son large chapeau.

Et il passa, d'un geste prétentieux, et qui lui était habituel, sa main

dans son épaisse et longue chevelure.

Puis il dit d'un ton rude:

--Tu ferais mieux d'allumer le feu que de passer ton temps à des

jérémiades. J'ai faim, moi, et rien n'est prêt!

--Il faut bien, dit la mère, que je panse mon fils.

--Qu'est-ce qu'il a?

--Il saigne.

--Quelque écorchure! La belle affaire!

--Ah! fit la mère, tu n'as pas de coeur!

--Pourquoi en aurais-je?... Pour souffrir?... Ah! ça m'aurait fait une

belle jambe avec la vie que le sort m'a faite. Une vie de chien passée à

traîner la misère, où rien ne m'a réussi, où tout m'a claqué dans la

main, la fortune, le bonheur. Le bonheur! J'étais né pour être heureux,

mais il y a un homme qui a été comme mon mauvais génie, c'est ce

Brécourt dont j'ai essayé de me venger. Depuis que j'ai l'âge de raison,

je suis jaloux de lui, je l'ai trouvé constamment sur mes pas,

réussissant où j'échouais, me souillant pour ainsi dire au nez et à la

barbe tout ce qui pouvait m'arriver d'heureux.

Il rejeta ses cheveux en arrière, fit une pause, et se campant devant

Noémie qui venait d'entrer dans la pièce, tenant son enfant dans les

bras:

--Ah! tu veux, savoir pourquoi je t'ai envoyée là-bas! Pourquoi je t'ai

fait faire ce que tu considères comme une infamie? Je vais te le dire,

je vais te dire pourquoi je hais ce Brécourt, et pourquoi j'ai voulu, à

mon tour, lui faire du mal. Cela a commencé au collège d'abord. Il était

riche, j'étais pauvre. Il était bien habillé, j'avais presque des

haillons dont j'étais honteux devant les autres. Tu n'as pas connu, toi,

ces humiliations d'être élevé dans un milieu au-dessus de la position

qu'on peut occuper, et où tout vous humilie. Mon père, un pauvre

littérateur, mort en laissant des dettes, avait obtenu pour moi une

bourse et j'étais élevé dans ce collège où tous les autre payaient, et

c'était moi qui essuyais, sans pouvoir me plaindre, toutes les

rebuffades et toutes les mauvaises humeurs des pions et de mes

camarades plus fortunés. Si j'essayais de me révolter, tout le monde me

tombait dessus. J'étais le souffre-douleur, la bête puante, que tout le

monde repoussait. Je ne travaillais pas. A quoi bon! Je passais mon

temps à ronger mon frein, à méditer des revanches sournoises contre mes

maîtres et contre mes camarades. Un de ceux-ci surtout me tirait l'oeil,

me faisait changer le sang en bile envieuse. C'était Brécourt. Beau,

riche, fort, choyé de tous, sa vie m'apparaissait aussi radieuse, aussi

joyeuse que la mienne était obscure et triste. Il ne me parlait jamais

et semblait m'ignorer. Mais j'étais sûr que si je formais un souhait, un

désir, Brécourt était là, pour me souffler ce que je souhaitais et ce

que je désirais.

Après le collège, je le perdis de vue. Puis, un jour, ayant besoin de

capitaux pour monter une affaire que je croyais appelée à un grand

avenir, je songeai à lui. Il était riche. Il pourrait peut-être me

prendre quelques actions.

Je me dirigeai vers l'hôtel qu'il habitait en ce moment avec sa mère

dans l'avenue des Champs-Elysées. Je fus reçu par un domestique en

culotte qui me demanda dédaigneusement mon nom après m'avoir dit qu'il

ne savait pas si M. Jacques était là.

--M. Jacques--Brécourt se nommait Jacques--menait déjà, au sortir à

peine du collège, ce qu'on appelle la haute vie.

Il avait équipages, chevaux de selle, des maîtresses que l'on citait. Il

faisait courir. Bref, il jetait l'or par les fenêtres.

Mais me recevrait-il? Se souviendrait-il de moi? J'en doutais.

Le domestique revint, et, à mon grand étonnement, me dit que M. Jacques

m'attendait.

Il me fit traverser plusieurs salons, tous plus luxueux les uns que les

autres, et m'introduisit dans une petite pièce, une sorte de fumoir,

décorée de têtes de cerf, d'attributs de chasse, et autres babioles, où

il me dit d'attendre.

Je m'assis sur un grand fauteuil en cuir de Cordoue et Jacques de

Brécourt parut presque aussitôt dans un élégant déshabillé du matin, la

cigarette à la bouche.

Il me fit asseoir, m'offrit un cigare, dit qu'il se rappelait

parfaitement le temps passé ensemble au bahut et me demanda ce que je

désirais.

Je lui expliquai aussi clairement que je le pus, car je me sentais un

peu mal à l'aise avec ma mise inélégante dans ce milieu si luxueux. Je

lui expliquai, dis-je, aussi clairement que je le pus, ce que je voulais

de lui.

Il m'écouta distraitement.

Et quand j'eus terminé, il me dit:

--Je ne m'occupe pas d'affaires et je n'ai aucune envie de m'en occuper.

Mais comme je ne veux pas que vous soyez venu pour rien....

Il tira de sa poche un billet de cinq cents francs et me le tendit.

Le rouge de la honte me monta au front.

Je vis dans cette offre humiliante une insulte qui n'était peut-être pas

dans la pensée de mon ancien camarade.

Et je repoussais le billet en disant:

--Mais je ne demande pas l'aumône.

Et je partis.

Je n'avais pas fait dix pas que je regrettai mon geste et surtout le

billet. Mais plus mes regrets étaient cuisants, plus saignante était la

blessure faite à mon amour-propre.

Je sortis, le coeur ulcéré, en jurant de me venger.

Me venger! Comment? comment atteindre un homme que sa position, sa

fortune mettaient si fort au-dessus de moi?

Je rongeai mon frein et n'y songeai plus.

Mon affaire tomba à l'eau. Je fus obligé, pour vivre, de chercher

quelque travail à faire. J'entrai chez un copiste, et c'est à ce

moment-là que je connus ta soeur.

Régulus s'arrêta. Il avait parlé âprement, avec une sorte de rage

concentrée qui avait remué et ramené à la surface toute la rancune

amassée en lui et qui y formait comme une lie d'amertume. Il était

épuisé.

Il passa la main sur son front.

--Cette fois, poursuivit-il ensuite, ce fut le comble. La goutte d'eau

qui fait déborder le vase allait tomber dans la coupe.

Il resta un moment silencieux comme pour recueillir ses pensées. Noémie,

son enfant sur les genoux, l'écoutait avec une sorte d'épouvante,

frissonnant sur le bord de l'abîme de cette âme qui s'ouvrait ainsi

devant elle.

Il reprit avec une nouvelle violence:

--Oui, la coupe devait déborder, et elle déborda!

C'est à cette époque que je rencontrai Aurore.

--Ma soeur?

--Oui. Tu venais de partir, toi, pour l'Amérique. Aurore vivait seule

avec sa mère. Elle travaillait chez une grande fleuriste du boulevard,

où je l'avais aperçue en passant. Elle était plus fraîche que les fleurs

qu'elle vendait, et son teint était plus éclatant. J'en devins fou. Je

connaissais ta mère. Je lui parlai. Elle ne demandait pas mieux que de

me voir épouser sa fille. Mais il fallait le consentement d'Aurore et

dès les premiers mots que je lui dis elle souffla sur mes espérances et

les éteignit. Elle ne m'aimait pas. Elle ne m'aimerait jamais. Son coeur

était pris déjà. Et sais-tu qui elle aimait? s'écria Régulus en

interrogeant avec force la pauvre et nonchalante Noémie.

--Comment le saurais-je? murmura celle-ci qui berçait les douleurs de

son fils.

--Elle aimait cet homme! fit avec un éclat de voix, qui fit résonner les

vitres de la misérable pièce, l'aide-préparateur de photographie.

Noémie, qui ne pensait plus à M. de Brécourt, demanda:

--Quel homme?

--Jacques de Brécourt.

--Ma soeur?

--Ta soeur. Où l'avait-elle vu? Lui avait-elle parlé seulement? Avait-il

seulement, lui, fait attention à elle? Je l'ignorais. Mais elle, elle en

était folle. Elle en avait perdu l'appétit et le sommeil. Elle ne voyait

que lui, ne pensait qu'à lui, et cela sans espoir! Car elle ne songeait

pas à devenir sa maîtresse, et peut-être, lui, n'aurait-il pas voulu

d'elle! Mais c'était comme un fait exprès. Je retrouvais ce misérable

sur mon chemin et me prenant le seul bien qui peut-être eût changé ma

destinée et fait un heureux du damné que je suis devenu!

Il s'arrêta encore.

Il allait et venait de long en large dans l'étroite pièce, misérablement

meublée, avec des mouvements de bras et de cheveux qui voulaient être

tragiques, mais qui frisaient souvent le ridicule.

Puis il continua, en scandant ses mots:

--Cet homme, que je haïssais déjà, que j'avais toujours envié, me volait

mon amour, mon bonheur, me réduisait, malgré lui, c'est vrai, à

l'abandon et au désespoir. Mais je ne lui en voulais pas moins, et si

j'avais pu, à ce moment, l'anéantir.... Mais je ne pouvais même pas le

provoquer, me poser en rival. C'était une célébrité de salles d'armes,

et je savais que souvent il avait, comme tireur, gagné des prix dans les

matches au pistolet. Or, je n'avais jamais tenu une épée, je n'avais eu

ni le temps ni le moyen d'apprendre les armes. Il m'aurait embroché

comme une mauviette ou massacré comme un lapin. Je dus me borner à

ronger mon frein, à essayer de détourner de lui la pensée d'Aurore.

J'aurais plutôt détourné un fleuve de son courant ou arrêté le soleil.

Et je n'avais réussi, en essayant de briser son idole, qu'à changer

l'indifférence d'Aurore pour moi en une véritable haine.

Elle me haïssait de l'aimer. Elle me haïssait de détester l'autre.

Et pourtant, je le sus à ce moment, lui, ne l'aimait, point, ne l'avait

peut-être jamais remarquée. Il l'ignorait. Mais Aurore n'en était que

mieux possédée.

Enfin, un jour--on t'a raconté cette histoire, sans t'en faire connaître

les causes, sans doute--Aurore ne rentra pas chez elle le soir.

Sa mère passa la nuit dans une angoisse sans nom, et, dès le lever du

jour, elle vint me faire part de son malheur.

--Elle est allée retrouver cet homme, dis-je aussitôt, car je ne pouvais

pas penser autre chose.

Et j'ajoutai, avec un sentiment d'amertume et de jalousie qui déborda

malgré moi:

--Elle est sa maîtresse. Elle a préféré le déshonneur à l'amour d'un

honnête homme!

Madame Dartel pleurait et murmurait, sans pouvoir dire autre chose:

--Je n'aurais pas cru ça d'elle. C'était une honnête fille. L'autre, je

ne dis pas.

--C'est de toi, fit Régulus en s'interrompant, qu'elle parlait.

--Oui, je sais, dit Noémie, elle ne m'aimait guère et n'avait pas

beaucoup d'estime pour moi.

--Mais, reprit le préparateur, ce n'était pas ce que nous croyions.

Aurore n'était pas coupable. Elle s'était noyée, noyée du désespoir de

n'être pas aimée. On avait retrouvé son corps dans la Seine, sous un

bateau de blanchisseur. Et des sergents de ville, au moment où nous

méditions de nous rendre chez M. de Brécourt pour lui redemander celle

qu'il avait perdue, des sergents de ville, dis-je, vinrent nous en

prévenir.

Ta mère était habillée, prête à partir.

Une idée de vengeance me passa par l'esprit.

--Il faut, lui dis-je, aller quand même chez cet homme.

--Pourquoi faire?

--Pour lui dire de venir contempler sa victime. Ce sera son châtiment!

Ta mère hésitait.

--Je l'entraînai presque malgré elle jusque dans l'hôtel de Jacques de

Brécourt, qu'elle emplit de ses gémissements et de ses pleurs.

Au bruit que nous faisions tous les deux, car madame Dartel larmoyait et

moi je bousculais les domestiques qui ne voulaient pas nous laisser

passer, une porte s'ouvrit et Jacques de Brécourt parut.

Il fut très étonné en nous voyant.

Il ne connaissait pas madame Dartel.

Il ne connaissait pas sa fille, comme je m'en convainquis à ce moment,

et il nous regardait tour à tour, d'un air ahuri, cette dame en noir

pauvrement mise et qui pleurait, et moi, son ancien camarade qu'il

n'avait pas revu depuis le jour où je lui avais jeté pour ainsi dire à

la figure le billet de banque qu'il m'offrait.

Et il demanda, sans cacher sa surprise:

--Qu'est-ce qu'il y a?

Puis s'adressant à madame Dartel:

--Que voulez-vous, madame?

Celle-ci, qui avait senti, en apercevant celui qu'elle prenait pour le

séducteur de son enfant, tout son chagrin et toute sa colère lui

revenir, répondit durement:

--Je veux ma fille!

Jacques eut un sursaut.

--Votre fille?

--Ma fille que vous avez tuée, misérable!

Jacques regardait cette femme comme il eût regardé une folle.

Il croyait sans doute qu'elle l'était.

Je pensai que je devais intervenir.

Et je lui dis:

--La fille de cette malheureuse s'est noyée.

--Eh bien?

--Elle est folle de douleur! Il faut lui pardonner.

--Mais, fit mon ancien camarade, dont ces paroles n'avaient fait que

redoubler l'étonnement, que puis-je à cela?

--Cette jeune fille, expliquai-je, vous aimait.

--Moi!

--Vous.... Aurore Dartel.

--Je n'ai jamais, dit-il, connu personne de ce nom-là.

Et c'était vrai.

Jamais il n'avait vu même la malheureuse.

Je lui dis qui elle était, où elle travaillait.

Il ne la connaissait pas.

Il allait peut-être s'apitoyer sur le sort de cette petite, morte

d'amour pour lui sans qu'il le sût.

Mais j'entraînai madame Dartel et nous allâmes à la Morgue réclamer le

corps d'Aurore.

Je n'essayerai pas de décrire l'impression que je ressentis quand je vis

cette malheureuse, hier encore si rayonnante de jeunesse et de beauté,

et que j'avais tant aimée, le corps tuméfié, les lèvres couleur des

violettes de la mort.... Je me jetai sur ces pauvres restes décolorés et

boursouflés avec des gémissements et des sanglots qui auraient touché

le coeur le plus barbare, et je m'écriai, pensant à celui qui était

l'auteur, fût-ce involontaire, de cette mort, à celui qui me l'avait

prise, comme il m'avait pris tout ce que j'avais désiré.

--Ah! tu me paieras cher cette mort!

Et à partir de ce moment, je cherchai quelle vengeance je pourrais

exercer contre cet homme, qui m'avait été déjà si funeste et qui devait

me poursuivre, pensais-je, jusqu'à la mort.

Je n'avais rien trouvé, quand j'appris par les journaux le prochain

mariage de Jacques de Brécourt et de mademoiselle de Frémilly, mariage

d'amour, disait-on.

Il y avait alors plusieurs années que j'avais perdu Jacques de vue.

Je ne suivais plus sa vie, car je voulais l'oublier.

La nouvelle que je venais de lire raviva toute ma haine, tous mes désirs

de vengeance que je croyais éteints, mais qui n'étaient qu'assoupis.

Je ne l'avais pas revu.

Il m'avait oublié, lui, sans doute, depuis longtemps, quand il vint se

faire photographier dans la maison où je suis employé.

Me reconnut-il? Je n'en sais rien, mais il n'eut pas l'air de me voir,

et ce dédain accentua encore mon ressentiment.

Tu sais le reste, comment je fabriquai cette photographie.

--Et comment, dit Noémie sourdement, tu m'associas à cette infamie, à

laquelle j'ai eu la faiblesse de me prêter.

--Le regrettes-tu?

--Oui, car il me semble que cela me portera malheur, nous portera

malheur peut-être à tous les deux.

--Cela ne nous porterait malheur, dit Régulus, que si ça ne réussissait

pas, et même si je réussissais, si je tuais son amour comme il a tué le

mien, ce ne serait pas fini!

Et il eut, en prononçant ces paroles, un regard si effrayant de menace

et de haine, que la tremblante Noémie tressaillit de tout son corps et

le regarda avec des yeux blancs de terreur.

Le lys noir · 第 11 / 53 题