XLIX

Ce fut le valet de chambre qui vint regarder au lever du jour, et

remonta tout effaré vers Péra:

"Mademoiselle Mélek doit être morte, dit-il à son maître en le

réveillant; elles ont mis un signal bleu, que je viens de voir...."

Il avait eu plus d’une fois l’occasion de parler à cette petite Mélek,

par quelque fente de porte, lorsqu’il venait faire les dangereuses

commissions d’André; même elle lui avait montré gentiment son visage en

lui disant merci. Et pour lui c’était mademoiselle Mélek, tant il lui

avait trouvé l’air jeune.

André, informé une heure plus tard par Djénane qu’on l’emporterait à la

mosquée vers midi, descendit à Khassim-Pacha avant onze heures. Il avait

pris un fez et des vêtements d’homme du peuple, pour être plus sûr qu’on

ne le reconnaîtrait pas, car il voulait à un moment donné s’approcher

beaucoup, et essayer de remplir un pieux devoir d’Islam envers sa petite

amie.

D’abord il attendit à l’écart, dans le cimetière voisin de la maison. Et

bientôt il vit sortir le léger cercueil, porté à l’épaule par des gens

quelconques, ainsi que le veut l’usage en Turquie; un vieux châle

l’enveloppait exactement, un châle "Validé" à raies vertes et rouges, et

aux minutieux dessins de cachemire; un petit voile blanc était posé

dessus, du côté de la tête, pour indiquer que c’était une femme, et,

innovation surprenante, il y avait aussi un modeste bouquet de roses

épinglé au châle.

Chez les Turcs, on se hâte bien plus que chez nous d’enterrer les morts,

et on n’envoie point de lettres de faire-part. Vient qui veut, les

parents, les amis, chez qui la nouvelle s’est répandue, les voisins, les

domestiques. Jamais de femmes dans ces cortèges improvisés, et surtout

point de porteurs: ce sont les passants qui en font l’office.

Un beau soleil de novembre, une belle journée lumineuse et calme;

Stamboul, resplendissant là-bas et, prenant son grand air immuable, au-

dessus du léger brouillard d'automne qui enveloppait à ses pieds la

Corne-d’Or.

Bien souvent il passait d’une épaule à une autre, le cercueil de Mélek,

au gré des sens rencontrés en chemin et qui voulaient tous faire une

action pieuse en portant quelques minutes cette petite morte inconnue.

Devant, marchaient deux prêtres à turban vert; une centaine d’hommes

suivaient, des hommes de toutes classes; et il était venu aussi des

vieux derviches, avec leurs bonnets de mages, qui psalmodiaient en

route, à voix haute et lugubre,--comme ces cris de loups, les soirs

d’hiver dans les bois.

On se rendit à une antique mosquée, en dehors des maisons, presque à la

campagne, dans un bas-fond tout de suite sauvage. La petite Mélek fut

déposée sur les dalles de la cour, et les Imams, en voix de fausset très

douces, chantèrent les prières des morts.

Dix minutes à peine, et on se remit en marche pour descendre vers le

golfe, prendre ensuite des barques, et gagner l’autre rive, les grands

cimetières d’Eyoub où serait sa définitive demeure.

En approchant de la Corne-d’Or, dans les quartiers bas où il y avait

beaucoup de monde, le cortège se fit plus lent, à cause de tous ceux qui

voulurent en être. La petite Mélek fut portée là, à tour de rôle, par

une quantité de bateliers ou de matelots. André, qui avait hésité

jusqu’à cette heure, s’approcha enfin, rassuré par cette foule où il

était comme perdu, il toucha de la main le vieux châle "Validé", avança

l’épaule, et sentit le poids de sa petite amie s’y appuyer un peu le

temps de faire une vingtaine de pas avec elle vers la mer.

Après, il s’éloigna pour tout à fait, de peur que son obstination à

suivre ne fût remarquée...

L

Une semaine plus tard, les deux qui restaient, Djénane et Zeyneb

l’appelèrent à Sultan-Selim. Dans la toujours pareille petite maison si

humble, si cachée, si sombre, ils se retrouvèrent ensemble pour l’avant-

dernière fois de leur vie, elles toutes noires et invisibles, sous des

voiles également épais et également baissés.

Entre eux, il ne fut guère question que de celle qui était partie, celle

qui était "libérée", comme elles disaient, et André apprit tous les

détails de sa fin. Il lui sembla que leurs voix n’avaient point de

larmes sous les masques de gaze noire; toutes deux se montraient graves

et apaisées. De la part de Zeyneb, rien que de très normal dans ce

détachement-là, car elle n’appartenait pour ainsi dire plus à ce monde.

Mais Djénane l’étonnait d’être si tranquille. A un moment donné, croyant

bien faire, il lui dit avec beaucoup de douceur affectueuse: "On m’a

fait connaître Hamdi Bey, ce dernier vendredi à Yldiz; il est distingué,

élégant et de jolie figure." Mais elle coupa court, s’animant pour la

première fois: "Si vous voulez bien, André, nous ne parlerons pas de cet

homme." Il apprit alors par Zeyneb que dans la famille, si atterrée par

la mort de Mélek, on ne songeait plus à ce mariage pour le moment.

C’était vrai qu’il avait rencontré Hamdi Bey et l’avait trouvé tel.

Depuis lors, il s’efforçait même de se dire: "Je suis très heureux qu il

soit ainsi, le mari de ma chère petite amie." Mais cela sonnait faux,

car au contraire il souffrait davantage de l’avoir vu, d’avoir constaté

son charme extérieur et surtout sa jeunesse.

Après les avoir quittées, lorsqu’il refit, comme tant d’autres fois, la

si longue route entre cette maison et la sienne, Stamboul, plus que

jamais, lui produisit l’effet d’une ville qui s’en va, qui piteusement

s’occidentalise, et plonge dans la banalité, l’agitation, la laideur;

après ces rues encore immobiles, autour de Sultan-Selim, dès qu’il

atteignit les quartiers bas qui sont proches des ponts, il s’écoeura au

milieu du grouillement des foules qui, de ce côté, n’a point de cesse;

dans la boue, dans l’obscurité des ruelles étroites, dans le brouillard

froid du soir, tous ces empressés qui vendaient ou achetaient mille

pauvres choses pitoyables et d'immondes victuailles, n’étaient plus des

Turcs, mais un mélange de toutes les races levantines. Sauf le fez rouge

qu’ils portaient encore, la moitié d’entre eux n’avaient pas la dignité

de garder le costume national, et s’affublaient de ces loques

européennes, rebuts de nos grandes villes, qui se déversent ici à pleins

paquebots. Jamais aussi bien que cette fois il n’avait aperçu les

usines, qui fumaient déjà de place en place, ni les grandes maisons

bêtes, copies en plâtre de celles de nos faubourgs. "Je m’obstine à voir

Stamboul comme il n’est plus, se dit-il; il s’écroule, il est fini.

Maintenant il faut faire une complaisante et continuelle sélection de ce

qu’on y regarde, des coins que l’on y fréquente; sur la hauteur, les

mosquées tiennent encore, mais tous les bas quartiers sont déjà minés

par le "progrès", qui arrive grand train avec sa misère, son alcool, sa

désespérance et ses explosifs. Le mauvais souffle d’Occident a passé

aussi sur la ville des Khalifes; la voici "désenchantée" dans le même

sens que le seront bientôt toutes les femmes de ses harems....

Mais ensuite il songea, plus tristement encore: "Après tout, qu’est-ce

que ça peut me faire? Je ne suis déjà plus quelqu’un d’ici, moi; il y a

une date absolue, qui va arriver très vite, celle du 30 novembre, et qui

m’emmènera sans doute pour jamais. A part les humbles stèles blanches de

Nedjibé, là-bas, dont l’avenir m’inquiétera encore, que m’importera tout

le reste? Et moi-même d’ailleurs, dans cinq ans, dans dix ans si l’on

veut, que serai-je autre chose qu’un débris? La vie n’a pas de durée, et

la mienne est déjà en arrière de ma route, les choses de ce monde ne me

regarderont bientôt plus. Le Temps peut bien continuer sa course à

donner le vertige, emporter tout cet Orient que j’aimais, et toutes les

beautés de Circassie qui ont de grands yeux couleur de mer, emporter

toutes les races humaines et le monde entier, le cosmos immense; qu’est-

ce que ça me fera, puisque je ne le verrai pas, moi qui ai presque fini

à présent, et qui demain aurai perdu la conscience d’être....

A certains moments en revanche, il lui semblait que cette date du 30

novembre ne pourrait jamais arriver, tant il était chez lui à

Constantinople, ancré dans cette ville, et même ancré dans sa demeure où

rien encore n’avait été dérangé pour le départ. Et en continuant de

marcher parmi ces foules, tandis que s’allumaient d’innombrables

lanternes, au milieu des cris, des appels, des marchandages en toutes

les langues du Levant, il se sentait flotter à la dérive entre des

impressions contradictoires.

Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains · 第 98 / 119 题