DJÉNANE."

Ce jeudi-là, il sentit plus que jamais, dès son réveil, l'inquiétude de

son aspect. "Depuis l'année dernière, se disait-il, j'ai dû sensiblement

vieillir; il y a des fils argentés dans ma moustache, qui n'y étaient

pas quand elle est partie." Il eût donné beaucoup pour n'avoir jamais

troublé le repos de son amie; mais l'idée de déchoir physiquement à ses

yeux lui était quand même insupportable.

Les êtres comme lui, qui auraient pu être de grands mystiques mais n'ont

su trouver nulle part la lumière tant cherchée, se replient avec toute

leur ardeur déçue vers l'amour et la jeunesse, s'y accrochent en

désespérés quand ils les sentent fuir. Et alors commencent les puérils

et lamentables désespoirs, parce que les cheveux blanchissent et que les

yeux s'éteignent; on épie, dans la terreur désolée, le moment où les

femmes détourneront vers d'autres leur regard...

Le jeudi venu, André, à travers les désolations charmantes du Vieux-

Stamboul, sous le beau ciel de juin, s'achemina vers Sultan-Selim,

effrayé de la revoir, et peut-être plus encore d'être revu par elle...

En arrivant à l'impasse funèbre, levant les yeux, il aperçut tout de

suite la petite chose blanche indicatrice, qui se détachait sur les

bruns et les ocres sombres des maisons. Et, derrière la porte, il trouva

Mélek aux aguets:

"Elles sont là? demanda-t-il.

--Oui, _toutes deux_; elles vous attendent."

A l'entrée du petit harem, de plus en plus pauvre et fané, Zeyneb se

tenait le visage découvert.

Au fond, très dans l'ombre, Djénane, qui cependant vint à lui avec un

élan tout spontané, tout jeune, lui donner sa main. Elle était bien là;

il réentendit sa voix de musique lointaine... Mais les yeux couleur

d'eau profonde n'y étaient plus, ni les sourcils inclinés comme ceux des

madones de douleur, ni l'ovale pur, ni rien: le voile était retombé

aussi impénétrable qu'aux premiers jours; prise d'épouvante pour s'être

trop avancée, la petite princesse blanche se retirait dans sa tour

d'ivoire... Et André comprit dès l'abord que tout prière serait inutile,

que ce voile ne se relèverait plus jamais, à moins peut-être que ne

survînt quelque circonstance tragique et suprême. Il eut le sentiment

que, dans cette affection si défendue, la période légère et douce avait

pris fin. On marchait à partir d'aujourd'hui vers l'inévitable drame.

Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains · 第 88 / 119 题