Déjà le 8 mai!... Il lut cette lettre à sa fenêtre, par un long
crépuscule tiède qui invitait à s'attarder là, devant l'immense
déploiement des lointains et du ciel. Chez lui, on n'était vraiment plus
à Péra; très loin de la "grand-rue" tapageuse, on dominait ce bois de
vieux cyprès odorants, qui est enclavé dans la ville et s'appelle le
petit champ-des-morts, et on avait Stamboul, avec ses dômes, dressé en
face de soi sur tout l'horizon.
La nuit descendit peu à peu sur la Turquie, une nuit sans lune, mais
très étoilée. Stamboul, dans l'obscurité, se drapa de magnificence,
redevint comme chaque soir une imposante découpure d'ombre sur le ciel.
Et la clameur des chiens, le heurt du bâton ferré des veilleurs,
commencèrent de s'entendre dans le silence. Et puis, ce fut l'heure des
muezzins, et, de toute cette ville fantastique, étalée là-bas, s'éleva
l'habituelle symphonie des vocalises en mineur, hautes, faciles et
pures, ailées comme la prière même.
La première nuit, cette année, qui fut une vraie nuit de langueur et
d'enchantement. André, de sa fenêtre, l'accueillit avec moins de joie
que de mélancolie: son _dernier_ été commençait...
Le lendemain, à son ambassade, on lui annonça comme très prochaine
l'installation de tous les ans à Thérapia. Pour lui, cela équivalait
presque au grand départ de Constantinople, puisqu'il n'y reviendrait que
pour quelques tristes journées, à la fin de la saison, avant de quitter
définitivement la Turquie.
D'ailleurs, Turcs et Levantins s'agitaient déjà pour l'émigration
annuelle vers le Bosphore ou les îles. Partout, le long du détroit, rive
d'Europe et rive d'Asie, les maisons se rouvraient; sur les quais de
pierre ou de marbre, se démenaient les eunuques préparant la
villégiature de leurs maîtresses, apportant, à pleins caïques
peinturlurés et dorés, les tentures de soie, les matelas pour les
divans, les coussins à broderies. C'était bien l'été, venu pour André
plus vite que d'habitude, et qui fuirait certainement plus vite encore,
puisque toujours les durées semblent de plus en plus diminuer de
longueur, à mesure que l'on avance dans la vie.