André se sentit nerveux après avoir lu. Le reproche était enfantin et ne
tenait pas debout, puisqu'il n'avait parmi les femmes turques d'autres
amies que ces trois-là. Mais c'est le ton général, qui n'allait plus.
"Cette fois, il n'y a pas à se le dissimuler, se dit-il, voici une vraie
fausse note, un grand éclat discord, au milieu de ces trois amitiés
soeurs, dont je m'obstinais à croire la pure harmonie tellement
inaltérable... Pauvre petite Djénane, est-ce possible pourtant?"
Il essaya d'envisager cette situation nouvelle, qui lui parut sans
issue. "_Cela ne peut pas être_, se dit il, _cela ne sera jamais, parce
que je ne veux pas que cela soit. Voilà pour ce qui me concerne; de mon
côté, la question est tranchée._" Et quand on s'est prononcé d'une façon
aussi nette envers soi-même, cela protège bien contre les pensées
troubles et les alanguissements perfides.
Son mérite à se parler ainsi n'était d'ailleurs pas très grand, car il
avait la conviction absolue que Djénane, même l'aimât-elle, resterait
toujours intangible. Il connaissait à présent cette petite créature à la
fois confiante et hautaine, audacieuse et immaculée: elle était capable
de se livrer loin à un ami qu'elle jugeait décidé à ne pas sortir de son
rôle de grand aîné fraternel, mais sans doute elle eût laissé retomber à
jamais son voile sur son visage, avec une déception irrémédiable, rien
que pour une pression de main un peu prolongée ou tremblante...
L'aventure ne lui en paraissait pas moins pleine de menaces. Et des
phrases, dites autrefois par elle et qui l'avaient à peine frappé, lui
revenaient à la mémoire aujourd'hui avec des résonances graves: "L'amour
d'une musulmane pour un étranger n'a d'autre issue que la fuite ou la
mort."
Mais le lendemain, par un beau temps presque déjà printanier, tout lui
sembla beaucoup moins sérieux. Comme l'autre fois, il se dit qu'il y
avait peut-être pas mal de "littérature" dans cette lettre, et surtout
de l'exagération orientale. Depuis quelques années du reste, pour lui
faire entendre qu'on l'aimait, il fallait de lui prouver jusqu'à
l'évidence,--tant le chiffre de son âge lui était constamment présent
à l'esprit, en obsession cruelle...
Et, le coeur plus léger qu'hier, il se rendit à Stamboul, à Sultan-
Selim, où l'attendaient Zeyneb et Mélek qu'il lui tardait de revoir.
Stamboul, toujours diversement superbe dans le lointain, était ce jour-
là pitoyable à voir de près, sous l'humidité et la boue des grands
dégels, et l'impasse où s'ouvrait la maisonnette des rendez-vous, avait
des plaques de neige encore, le long des murs à l'ombre.
Dans l'humble petit harem, où il faisait froid, elles le reçurent le
voile relevé, confiantes et affectueuses, comme on reçoit un grand frère
qui revient de voyage. Et tout de suite, il fut frappé de l'altération
de leurs traits. Le visage de Zeyneb, qui restait toujours la finesse et
la perfection mêmes, avait pris une pâleur de cire, les yeux s'étaient
agrandis et les lèvres décolorées: l'hiver, très rude cette année-là en
Orient, avait dû aggraver beaucoup le mal qu'elle dédaignait de soigner.
Quant à Mélek, pâlie elle aussi, un pli douloureux au front, on la
sentait concentrée, presque tragique, mûrie soudain pour quelque
résistance suprême.
"Ils veulent encore me marier! dit-elle, âprement et sans plus en
réponse à l'interrogation muette qu'elle avait devinée dans les yeux
d'André.
--Et vous? demanda-t-il à Zeyneb.
--Oh! moi... j'ai la délivrance là, sous ma main", répondit-elle en
touchant sa poitrine, que soulevait de temps à autre une petite toux
sinistre.
Toutes deux se préoccupaient de cette lettre de Djénane, qui hier venait
de passer par leurs mains, et qui était _cachetée_, chose sans précédent
entre elles où il n'y avait jamais eu un mystère.
"Que pouvait-elle bien vous dire?
--Mon Dieu!... Rien... Des enfantillages... Je ne sais quels absurdes
caquets de harem, dont elle s'est émue bien à tort...
--Ah! sans doute l'histoire de cette nouvelle inspiratrice de votre
livre, qui aurait surgi, en dehors de nous?...
--Justement. Et ça ne tient pas debout, je vous assure; car, en dehors
de vous trois et des quelques vagues fantômes à qui vous m'avez vous
même présenté...
--Nous n'y avons jamais cru, ni ma soeur, ni moi... Mais elle, là-bas,
loin de tout... Dans la réclusion, qu'est-ce que vous voulez, on se
monte la tête...
--Et elle se l'est montée si bien qu'elle m'en veut très
sérieusement...
--Pas à mort, toujours, interrompit Mélek, ou du moins cela n'en a pas
l'air... Tenez, regardez plutôt ce qu'elle m'écrit ce matin..."
Elle lui tendit ce passage de lettre, après avoir replié la feuille, sur
la suite que sans doute il ne devait pas lire:
"Dites-lui que je pense à lui sans cesse, que ma seule joie au monde est
son souvenir. Ici, je vous envie, c'est tout ce que je fais; je vous
envie pour les moments que vous passez ensemble, pour ce qu'il vous
donne de sa présence; je vous envie de ce que vous êtes si près de lui,
de ce que vous pouvez _voir_ son regard, de ce que vous pouvez serrer sa
main. Ne m'oubliez pas quand vous êtes ensemble; je veux ma part de vos
réunions et de leur danger."
"Évidemment, conclut-il, en rendant la lettre pliée, cela n'a pas l'air
d'une haine bien mortelle..."
Il avait fait son possible pour parler d'un ton léger, mais ces quelques
phrases, communiquées par Mélek, le laissaient plus convaincu et plus
troublé que la longue lettre violente à lui adressée. Pas de
"littérature" là-dedans; c'était tout simple, et si clair!... Et avec
quelle candeur elle écrivait à ses cousines ces phrases transparentes,
quand elle avait pris la peine de cacheter si soigneusement ses grands
reproches amoureux de l'autre jour!
Ainsi avait décidément tourné, contre son attente, cette étrange et
paisible amitié de l'année dernière, avec trois femmes, qui, au début,
ne devaient former qu'une indissoluble petite trinité, _une seule âme, à
jamais sans visage_. Ce résultat l'épouvantait bien, mais le charmait
aussi; en ce moment, il se sentait incapable de dire s'il préférait que
ce fût ainsi ou que ce ne fût pas...
"Quand revient-elle? demanda-t-il.
--Aux premiers jours de mai, répondit Zeyneb. Nous devons nous
réinstaller, comme l'année dernière, dans notre yali de la côte d'Asie.
Nos humbles projets sont d'y passer encore un dernier été ensemble, si
la volonté de nos maîtres ne vient pas nous séparer par quelque mariage
avant l'automne. Je dis dernier, parce que moi, l'hiver sans doute
m'emportera, et, dans tous les cas, les deux autres, l'été prochain,
seront remariées.
--Ça, on verra bien!" dit Mélek, avec un sombre défi.
Pour André également, ce serait le dernier été du Bosphore. Son poste à
l'ambassade prenait fin en novembre, et il était décidé à suivre
passivement sa destinée, un peu par fatalisme, et puis aussi parce qu'il
y a des choses qu'il vaut mieux ne pas s'entêter à prolonger, surtout
lorsqu'elles ne sauraient avoir que des solutions douloureuses ou
coupables. Il entrevoyait donc, avec beaucoup de mélancolie, le
recommencement de cette saison enchantée au Bosphore, où l'on circule en
caïque sur l'eau bleue, le long des deux rives aux maisons grillagées,
ou bien dans la Vallée-du-Grand-Seigneur et dans les montagnes de la
côte d'Asie, tapissées de bruyères roses. Tout cela reviendrait une
suprême fois, mais pour finir sans aucune espérance de retour. Sur les
rendez-vous avec ses trois amies, pèserait, comme l'année dernière, la
continuelle attente des délations, des espionnages capables en une
minute de le séparer d'elles pour jamais, de plus, cette certitude de ne
pas revoir l'été suivant serait là pour donner plus d'angoisse à la
fuite des beaux jours d'août et de septembre, à la floraison des
colchiques violets, à la jonchée de feuilles des platanes, à la première
pluie d'octobre. Et puis surtout, il y aurait cet élément nouveau si
imprévu, l'amour de Djénane, qui, même incomplètement avoué, même tenu
en bride comme elle en serait capable avec sa petite main de fer, ne
manquerait pas de rendre plus haletante et plus cruelle la fin de ce
rêve oriental.