Et Mélek, chargée de faire passer cette lettre en France, avait ajouté
sous la même enveloppe ces réflexions qui lui étaient venues:
"En songeant longuement à vous, notre ami, j'ai trouvé, j'en suis sûre,
plusieurs des causes de votre souffrance. Oh! je vous connais
maintenant, allez! D'abord vous voulez toujours tout éterniser, et vous
ne jouissez jamais pleinement de rien, parce que vous vous dites: "Cela
va finir." Et puis la vie vous a tellement comblé, vous avez eu tant de
choses bonnes dans les mains, tant de choses dont une seule suffirait au
bonheur d'un autre, que vous les avez toutes laissé tomber, parce qu'il
y en avait surabondance. Mais votre plus grand mal, c'est qu'on vous a
trop aimé et qu'on vous l'a trop dit; on vous a trop fait sentir que
vous étiez indispensable aux existences dans lesquelles vous
apparaissiez; on est toujours venu au-devant de vous; jamais vous n'avez
eu besoin de faire aucun pas dans le chemin d'aucun sentiment: chaque
fois, vous avez attendu. A présent vous sentez que tout est vide, parce
que vous _n'aimez pas vous-même_, vous vous laissez aimer. Croyez-moi,
aimez à votre tour, n'importe, une quelconque de vos innombrables
amoureuses, et vous verrez comme ça vous guérira.