XXV

Ils se rencontrèrent beaucoup, pendant toute cette délicieuse fin de

l'été. Aux Eaux-Douces d'Asie, chaque semaine au moins une fois, leurs

caïques se frôlèrent, eux ne bronchant point, Zeyneb et Mélek, dont les

traits se voyaient un peu, osant à peine sourire à travers leurs gazes

noires. A Stamboul, chez la bonne nourrice, ils se revirent aussi; elles

étaient plus libres au Bosphore que dans leurs grandes maisons d'hiver à

Khassim-Pacha, trouvaient mille prétextes pour venir en ville et

semaient leurs esclaves en route; il est vrai, chaque entrevue nouvelle

nécessitait des tissus d'audaces et de ruses, qui toujours paraissaient

près de se rompre et de changer en drame l'innocente aventure, mais qui

toujours finissaient par réussir miraculeusement. Et le succès leur

donnait plus d'assurance, leur faisait imaginer de plus téméraires

entreprises. "Vous pourriez raconter cela dans le monde, à

Constantinople, s'amusaient-elles à lui dire, personne ne vous

croirait."

Dans la petite maison de Stamboul, quand ils étaient ensemble, à causer

comme de vieux amis, il arrivait maintenant que Zeyneb et Mélek

relevaient leur voile, montraient l'ovale entier de leur visage, les

cheveux seuls restant cachés sous la mante noire, et ainsi elles

ressemblaient à des petites nonnains, toutes jeunes et élégantes.

Djénane seule ne transigeait point; rien ne pouvait se deviner de ses

traits, aussi funèbrement enveloppés de noir que le premier jour, et,

lui, tremblait d'en faire la remarque, prévoyant quelque réponse absolue

qui enlèverait toute espérance de jamais connaître ses yeux.

Il osait aller quelquefois, le soir, après entente avec elles, les

écouter faire de la musique, par ces nuits immobiles et perfides du

Bosphore, qui n'ont pas un souffle, qui sont tièdes, enjôleuses, mais

vous imprègnent tout de suite d'une pénétrante rosée froide. Presque

chaque jour, l'été, le courant d'air violent de la Mer Noire passe dans

ce détroit et le blanchit d'écume; mais il ne manque jamais de s'apaiser

au coucher du soleil, comme si on fermait soudain les écluses du vent;

dès le crépuscule, rien n'agite plus les arbres sur les rives, tout

s'immobilise et se recueille; la surface de la mer devient un miroir

sans rides, pour les étoiles, pour la lune, pour les mille lumières des

maisons ou des palais; une langueur orientale se répand, avec

l'obscurité, sur ces bords extrêmes de l'Europe et de l'Asie qui se

regardent, et l'humidité continuelle de ces parages enveloppe les choses

d'une buée qui les harmonise et les grandit, les choses proches comme

les choses lointaines, les montagnes, les bois, les mosquées, les

villages turcs et les villages grecs, les petites baies asiatiques plus

silencieuses que celles de la côte européenne et plus figées chaque soir

dans leur calme absolu.

Entre Thérapia, où André habitait, et le yali de ses trois amies, il

fallait, à l'aviron, presque une demi-heure.

La première fois, il avait pris son caïque, et c'était toujours un

enchantement de circuler, la nuit, en cet équipage, de s'en aller ainsi

presque à toucher l'eau même, et comme étendu sur ce beau miroir bleu

pâle et argent que devenait la surface apaisée. La rive d'Europe, à

mesure qu'on s'en éloignait, reprenait, elle aussi, du mystère et de la

paix; tous ses feux traçaient sur le Bosphore d'innombrables petites

raies lumineuses qui avaient l'air de descendre jusqu'aux profondeurs

d'en dessous; ses musiques d'Orient dans les petits cafés en plein air,

les vocalises étranges de ses chanteurs continuaient de vous suivre,

portées et embellies par les sonorités de la mer; même les affreux

orchestres de Thérapia s'adoucissaient dans le lointain et dans la magie

nocturne, jusqu'à être agréables à entendre. Et, là-bas en face, il y

avait cette rive d'Asie, vers laquelle on se rendait, si voluptueusement

couché; ses fouillis d'épaisse verdure, ses collines tapissées d'arbres

faisaient des masses noires, qui paraissaient démesurément grandes au-

dessus de leurs reflets renversés; quant à ses lumières, plus discrètes

et plus rares, elles étaient projetées par des fenêtres garnies de

grillages, derrière lesquels on devinait la présence des femmes qu'il ne

faut pas voir.

Cette fois-là, en caïque, André n'osa pas s'arrêter sous les fenêtres

éclairées de ses amies, et il passa son chemin. Ses rameurs, dont les

broderies du reste brillaient trop à la lune, et pouvaient éveiller le

soupçon de quelque nègre aux aguets sur la rive, ses rameurs étaient des

Turcs, et, malgré leur dévouement, capables de le trahir, dans leur

indignation, s'ils avaient flairé la moindre connivence entre leur

maître européen et les femmes de ce harem.

Il revint les autres soirs dans la plus humble de ces barques de pêche

qui se répandent par milliers toutes les nuits sur le Bosphore. Ainsi il

put longuement s'arrêter, en faisant mine de tendre des filets; il

écouta Zeyneb qui chantait, accompagnée au piano par Mélek ou Djénane;

il connut sa jeune voix chaude. Une voix si belle et si naturellement

posée, surtout en ses notes graves,--et où l'on sentait par instants

une imperceptible fêlure, qui la rendait peut-être plus prenante encore,

en la marquant pour bientôt mourir.

Vers la mi-septembre, ils osèrent une chose inouïe: gravir ensemble une

colline toute rose de bruyères et se promener dans un bois. Cela se fit

sans encombre au-dessus de Béicos, le point de la côte d'Asie qui est en

face de Thérapia et qu'André avait adopté pour y venir chaque soir, au

déclin du soleil. Comment dire le charme de ce Béicos, qui fit plus tard

un de leurs lieux de rendez-vous les plus chers et les moins troublés

par la crainte... De Thérapia, si niaisement agité avec ses prétentions

mondaines, on arrive là, par contraste, dans le silence ombreux des

grands arbres, dans la paix réfléchie du temps passé. Un petit

débarcadère aux vieilles dalles blanches, et tout de suite on trouve une

plaine édénique, sous des platanes de quatre cents ans, qui n'ont plus

l'air d'appartenir à nos climats, tant ils ont pris avec les siècles des

formes de baobab ou de banian indien. C'est une plaine parfaitement

unie, qui est veloutée en automne d'une herbe plus fine que celle des

pelouses dans nos jardins les mieux soignés, une plaine qui a l'air

d'avoir été créée exprès pour les promenades de méditation et de sage

mélancolie; elle a juste la grandeur qu'il faut (une demi-lieu à peine)

pour rester intime, sans que l'on s'y sente prisonnier; elle est close

de tous côtés par des collines solitaires, couvertes de bois,--et les

Turcs, frappés de son charme unique, l'ont nommée "la Vallée-du-Grand-

Seigneur". On ne s'y doute point que le Bosphore est là tout près, avec

son va-et-vient qui dérangeait le recueillement; les collines vous le

cachent. On y est isolé de tout, et on n'y entend aucun bruit, si ce

n'est, à la tombée du soir, les chalumeaux des berges qui rassemblent

leurs chèvres, dans les montagnes alentour. Les majestueux platanes, qui

étendent sur la terre leurs racines comme d'énormes serpents, forment à

l'entrée de cette plaine une sorte de bois sacré; mais, plus loin, ils

s'espacent, puis se rangent en allée, pour laisser libres les grandes

pelouses où se promènent lentement, le soir, les musulmanes au voile

blanc. Il y a aussi un ruisseau qui coule dans cette Vallée-du-Grand-

Seigneur, un ruisseau frais, habité par des tortues; des petits ponts en

planches le traversent; sur ses bords, à l'ombre de quelques vieux

arbres, les marchands de café turc s'installent pour l'été dans des

cabanes, et c'est là que les hommes prennent place pour fumer leur

narguilé, le vendredi surtout, en regardant de loin les femmes voilées

qui vont et viennent sur cette prairie des longs rêves. Elles marchent

par groupes de trois, de quatre, de dix, ces femmes, un peu clairsemées

là, un peu perdues, car ces pelouses déploient pour elles de très vastes

tapis. Elles ont des vêtements tout d'une pièce et tout d'une couleur, -

- souvent des soies de Damas roses ou bleues, lamées d'or,--qui

tombent en plis à l'antique, et des mousselines blanches enveloppent

toutes les têtes; ces costumes, au milieu de ce site très particulier,

et cette quiétude charmée qu'elles ont dans l'allure, font songer, quand

approche le crépuscule, aux Ombres bienheureuses du paganisme se

promenant dans les Champs Élyséens...

André était un des fidèles habitués de la Vallé-du-Grand-Seigneur; il y

vivait presque journellement, depuis qu'il était censé résider à

Thérapia.

A l’heure fixée il avait débarqué là sous les platanes-baobabs, en

compagnie de Jean Renaud, chargé encore de faire le guet et s’amusant

toujours de ce rôle. Ses domestiques musulmans, impossibles en pareille

circonstance, il les avait laissés sur la rive d’Europe, pour n’amener

qu’un fidèle serviteur français qui lui apportait comme d’habitude un

fez turc dans un sac de voyage. Depuis ses intimités nouvelles, il était

coutumier de ces changements de coiffure qui avaient jusqu’ici conjuré

le danger, et qui se faisaient n'importe où, dans un fiacre, dans une

barque, ou simplement au milieu d’une rue déserte.

Il les vit arriver toutes les trois en talika, puis mettre pied à terre;

et, comme des petites personnes qui vont innocemment se promener, elles

prirent à travers la plaine, qui déjà, par places, devenait violette

sous la floraison des colchiques d’automne. Zeyneb et Mélek portaient le

yeldirmé léger que l'on tolère à la campagne et le voile de gaze blanche

qui laisse paraître les yeux; Djénane seule avait gardé le tcharchaf

noir des citadines, pour continuer d’être strictement invisible.

Quand elles s’engagèrent dans certain sentier, convenu entre eux, un

sentier qui grimpe vers la montagne, il les rejoignit, présenta Jean

Renaud,--à qui elles avaient désiré toucher le bout des doigts pour

s'excuser d’avoir préparé sa mort,--et qui fut envoyé en avant comme

éclaireur. Par l’exquise soirée qu’il faisait, ils montèrent gaiement au

milieu des châtaigniers et des chênes; l’herbe autour d’eux était pleine

de scabieuses. Bientôt ce fut la région des bruyères, et les dessous de

tous ces bois en devinrent entièrement roses. Et puis les lointains peu

à peu se découvrirent. De ce côté-ci du Bosphore, le côté asiatique,

c'étaient des forêts et des forêts: à perte de vue, sur les collines et

les montagnes, s’étendait ce superbe et sauvage manteau vert, qui abrite

encore ses brigands et ses ours. Ensuite ce fut la Mer Noire, qui tout à

coup se déploya infinie sous leurs pieds; d’un bleu plus décoloré et

plus septentrional que celui de la Marmara pourtant si voisine, elle

paraissait aujourd’hui doucereusement tranquille et pensive, au soleil

de ces derniers beaux jours d’été, comme si elle méditait déjà ses

continuelles fureurs et son tapage de l’hiver, pour quand recommencerait

à se lever le terrible vent de Russie.

Le but de leur promenade était une vieille mosquée des bois, lieu de

pèlerinage demi-abandonné, sur un plateau dominant cette mer des

tempêtes, et battu en plein par les souffles du Nord. Il y avait là,

dans une maison croulante, un petit café bien pauvre, tenu par un

bonhomme tout blanc. Ils s’assirent devant la porte, pour regarder

dormir au-dessous d’eux cette immensité pâle. Les quelques arbres, ici,

se penchaient échevelés, tous dans la même direction, ayant cédé à la

longue sous l’effort continu des mêmes rafales du large. L’air était vif

et pur.

Ils ne causèrent point du livre, ni de rien de précis. Il n’y avait

aujourd’hui que Zeyneb qui fût un peu grave; Djénane et Mélek étaient

toutes à la griserie de cette promenade en fraude, toutes à la

contemplation de cette âpre magnificence des montagnes et des falaises

qui dévalaient sous leurs pieds jusqu’à la mer. Pour être seules ici

avec André, les petites révoltées avaient dû semer dans les villages de

la route deux nègres et autant de négresses dont elles payaient le

silence; mais leurs audaces, qui jusqu'ici réussissaient toujours, ne

les gênaient plus du tout. Et le bonhomme à barbe blanche leur servit du

café dans ses vieilles tasses bleues, là, dehors, devant la triste Mer

Noire, ne doutant point d’avoir affaire à un bey authentique, en

pèlerinage avec les dames de son harem.

Cependant l’air ici devenait très frais, après la chaleur de la vallée,

et Zeyneb fut prise d’une petite toux qu’elle cherchait à dissimuler,

mais qui disait la même chose sinistre que la fêlure encore si légère de

sa jolie voix. Au regard échangé entre les deux autres, André comprit

qu’il y avait là un sujet d’anxiété déjà ancien; elles voulurent

resserrer les plis du costume sur la frêle poitrine, mais la malade, ou

la seulement menacée, haussa les épaules:

"Laissez donc, dit-elle, du ton de la plus tranquille indifférence. Eh!

mon Dieu, qu’est-ce que cela peut faire?”

Cette Zeyneb était la seule du trio qu’André croyait un peu connaître:

une désenchantée dans les deux sens de ce mot-la, une découragée de la

vie, ne désirant plus rien, n’attendant plus rien, mais résignée avec

une douceur inaltérable; une créature toute de lassitude et de

tendresse; exactement l’âme indiquée par son délicieux visage, si

régulier, et par ses yeux qui souriaient avec désespérance. Mélek au

contraire, qui semblait pourtant avoir un bon petit coeur, ne cessait de

se montrer fantasque à l’excès, violente, et puis enfant, capable de se

moquer, de rire de tout. Quant à Djénane, la plus exquise des trois,

combien elle restait mystérieuse, sous son éternel voile noir, si

compliquée, si frottée de toutes les littératures: avec cela, inégale, à

la fois soumise et altière, n’hésitant pas, par moments, à se livrer

avec une confiance presque déconcertante, et puis rentrant aussitôt

après dans sa tour d’ivoire pour y redevenir encore plus lointaine.

"Celle-là, songeait André, je ne démêle ni ce qu’elle me veut, ni

pourquoi elle m'est déjà chère; on dirait parfois qu’il y ait entre nous

des ressouvenirs en commun d’on ne sait quel passé.... Je ne commencerai

à la déchiffrer que le jour où j’aurai vu enfin quels yeux elle peut

bien avoir; mais j’ai peur qu’elle ne me les montre jamais.“

Il fallut redescendre de bonne heure vers la plaine de Béicos pour leur

laisser le temps de rassembler leurs esclaves et de rentrer avant la

nuit. Ils se replongèrent donc bientôt dans les sentiers du bois, et

elles voulurent qu’André leur donnât lui-même à chacune un brin de ces

bruyères qui faisaient la montagne toute rose; c’était pour le mettre à

leur corsage ce soir, par bravade enfantine, pendant le dîner en

compagnie des aïeules et des vieux ondes rigides.

En arrivant à la plaine, il les quitta par prudence, mais les suivit des

yeux, marchant un peu loin derrière elles. Peu de monde aujourd’hui,

dans cette Vallée-du-Grand-Seigneur où le soleil prenait déjà ses

nuances dorées du soir; seulement quelques femmes, la tête voilée de

blanc, assises par terre, en groupes espacés dans le lointain. Elles

s’en allaient, les trois petites audacieuses, d’un pas harmonieux et

lent, Zeyneb et Mélek drapées de soies à peine teintées, presque

blanches, marchant de chaque côté de Djénane toujours en élégie noire;

leurs vêtements traînaient sur la pelouse exquise, sur l’herbe courte et

fine, froissant les fleurs violettes des colchiques, promenant les

feuilles jaune d’or tombées déjà des platanes. Elles ressemblaient bien

à trois ombres élyséennes, traversant la vallée du grand repos; celle du

milieu, celle en deuil étant sans doute une ombre encore inconsolée de

l’amour terrestre...

Il les perdit de vue quand elles arrivèrent sous les grands platanes,

dans le bois sacré qui est à l’autre bout de cette plaine fermée. Le

soleil descendait derrière les collines, disparaissait lentement de cet

éden; le ciel prenait sa limpidité verte des beaux soirs d’été et les

tout petits nuages, qui le traversaient en queues de chat, ressemblaient

à des flammes orangées. Les autres ombres heureuses qui étaient restées

longtemps assises, çà et là, sur l’herbe fleurie de colchiques, se

levaient toutes pour s’en aller aussi, mais bien doucement comme il sied

à des ombres. Les flûtes des bergers dans le lointain commençaient leur

musiquette du temps passé pour faire rentrer les chèvres. Et tout ce

lieu se préparait à devenir infiniment solitaire, au pied de ces grands

bois, sous une nuit d’étoiles.

André Lhéry se dirigea à regret vers le Bosphore, qui apparut bientôt,

comme une nappe d’argent rose, entre les silhouettes déjà noires des

platanes géants du rivage. A ses rameurs, il recommanda de ne point se

presser: il regagnait sans aucune avidité la côte d’Europe, Thérapia où

les grands hôtels allumaient leurs feux électriques et accordaient (ou à

peu près), pour la soirée dite élégante, leurs orchestres de foire.

Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains · 第 51 / 119 题