MÉLEK."

Il ne se fit point prier pour "passer là". Le lendemain précisément se

trouvait être un vendredi, jour de promenade élégante aux Eaux-Douces

d'Asie où il ne manquait jamais de se rendre, et la vieille demeure de

Djénane, sans doute très facile à reconnaître, était sur le chemin.

Étendu dans son caïque, il passa aussi près que la discrétion put l'y

autoriser. Le yali, tout en bois suivant la coutume turque, un peu

déjeté par le temps, et peint à l'ocre

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sombre, avait grand air, mais combien triste et secret! Par la base, il

baignait presque dans le Bosphore, et les fenêtres de ses amies captives

surplombaient l'eau marine, qu'agitait l'éternel courant. Derrière,

c'étaient des jardins haut murés, qui montaient se perdre dans les bois

du coteau voisin.

Sous la maison s'ouvrait une de ces espèces d'antres voûtés, qui étaient

d'usage général dans le vieux temps pour remiser les embarcations des

maîtres, et André, comme il approchait, en vit sortir un beau caïque

équipé pour la promenade, rameurs en veste de velours bleu brodé d'or,

et long tapis de même velours, brodé pareillement, qui traînait dans

l'eau. Iraient-elles aux Eaux-Douces, elles aussi, ses petites amies?

Cela en avait tout l'air.

Il passa, en jetant un coup d'oeil aux grillages indiqués; des doigt

fins, chargés de bagues, en sortirent, et le coin d'un mouchoir de

dentelles. Rien qu'à la façon enfantine de remuer ces doigts-là et de

faire danser ce bout de mouchoir, André tout de suite reconnut Mélek.

A Constantinople, il y a des Eaux-Douces d'Europe: c'est, dans les

arbres et les prairies, une petite rivière où l'on vient en foule, les

vendredis de printemps. Et il y a les Eaux-Douces d'Asie: une rivière

encore plus en miniature, presque un ruisseau, qui coule des collines

asiatiques pour se jeter dans le Bosphore, et où l'on se réunit tous les

vendredis d'été.

A l'heure où André s'y rendait aujourd'hui, quantité d'autres caïques y

venaient aussi des deux rives, les uns amenant des dames voilées, les

autres des hommes en fez rouge. Au pied d'une fantastique citadelle du

moyen âge sarrasin, hérissée de tours et de créneaux, et près d'un

somptueux kiosque au quai de marbre, appartenant à Sa Majesté le Sultan,

s'ouvre ce petit cours d'eau privilégié qui attire chaque semaine tant

de belles mystérieuses.

Avant de s'engager là, entre les berges de roseaux et de fougères, André

s'était retourné pour voir si vraiment elles venaient aussi, ses amies,

et il avait cru reconnaître, là-bas, loin derrière lui, leurs trois

silhouettes en tcharchaf noir, et la livrée bleu et or de leurs

bateliers.

Déjà beaucoup de monde, quand il arriva; du monde sur l'eau; des barques

de toute forme et des livrées de toute couleur; du monde alentour, sur

ces pelouses presque trop fines et trop jolies qui s'arrangent en

amphithéâtre, comme exprès pour les gens qui veulent s'asseoir et

regarder ces barques passer. Çà et là, de grands arbres, à l'ombre

desquels des petits cafés venaient de s'établir, et où d'indolents

fumeurs de narguilés avaient étendu des nattes sur l'herbe pour s'y

reposer à l'orientale. Et des deux côtés, les collines boisées,

touffues, un peu sauvages, enfermaient tout cela entre leurs pentes

délicieusement vertes. C'étaient des femmes surtout, qui garnissaient

le haut des gradins naturels, sur les deux charmants petits rivages, et

rien n'est aussi harmonieux qu'une foule de femmes turques à la

campagne, sans tcharchafs sombres comme à la ville, mais en longs

vêtements toujours d'une seule couleur,--des roses, des bleus, des

bruns, des rouges,--chacune ayant la tête uniformément enveloppée d'un

voile en mousseline blanche.

L'étrangeté amusante de la promenade, c'est cet encombrement même, sur

une eau si tranquille, si enclose et enveloppée de verdure,--avec tant

de paires de jolis yeux qui observent alentour, par la fente des voiles.

Souvent on n'avance plus, les avirons se croisent, se mêlent, les

rameurs crient, les caïques se frôlent, et on est stationnaire les uns

près des autres, avec tout loisir de se regarder. Il y a des dames sans

visage qui restent une heure rangées contre la berge, leur caïque

presque dans les joncs et les fleurs d'eau, et qui détaillent avec un

face-à-main ceux qui passent. Il en est d'autres qui ne craignent pas de

se lancer dans la mêlée, mais toujours impassibles et énigmatiques sous

le voile baissé, tandis que se démènent leurs bateliers chamarrés d'or.

Et, si l'on fait cinq ou six cents mètres à peine, en remontant la

gentille rivière, on est dans l'épaisseur des branchages, entre des

arbres qui se penchent sur vous, on touche les galets blancs du fond, il

faut rebrousser chemin, alors on tourne à grand-peine, tant l'étroit

caïque a de longueur, et on redescend le fil de l'eau,--mais pour le

remonter ensuite, et puis le redescendre, comme qui ferait les cent pas

dans une allée.

Quand son caïque eut tourné, dans la petite nuit verte où le ruisseau

finit d'être navigable, André songea: "Je vais sûrement croiser mes

amies, qui ont dû arriver aux Eaux-Douces quelques minutes après moi."

Il ne regarda donc plus les femmes assises par groupes sur l'herbe, plus

les paires d'yeux noirs, gris ou bleus que montraient toutes ces têtes

enveloppées de blanc; il ne s'occupa que de ce qui arrivait à sa

rencontre sur l'eau. Un défilé encore si joli dans son ensemble, bien

que ce ne soit déjà plus comme aux vieux temps et qu'il faille parfois

tourner la tête pour ne pas voir les prétentieuses yoles américaines des

jeunes Turcs dans le train, ni les vulgaires barques de louage où des

Levantines exhibent d'ahurissants chapeaux. Cependant les caïques

dominent encore, et il y en avait aujourd'hui de remarquables, avec

leurs beaux rameurs aux vestes de velours très dorées; là-dedans

passaient, à demi étendues, des dames en tcharchaf plus ou moins

transparent, et quelques grandes élégantes, en yachmak comme pour se

rendre à Yldiz, laissant voir leur front et leurs yeux d'ombre.--Au

fait, comment donc n'étaient-elles pas aussi en yachmak, ses petites

amies, des fleurs d'élégance pourtant, au lieu d'arriver ici toutes

noires, telles qu'il les avait aperçues là-bas? Sans doute à cause de

l'obstination de Djénane à rester pour lui une invisible.

A un détour de la rivière, elles apparurent enfin. C'était bien cela:

trois sveltes fantômes, sur un tapis de velours bleu, qui accrochait les

algues en traînant dans l'eau ses franges d'or. Trois, c'est beaucoup

pour un caïque; deux étaient royalement assises à l'arrière sur la

banquette de velours, le même velours que le tapis et la livrée des

rameurs,--les aînées sans doute, celles-là,--et la troisième, la

plus enfant, se tenait accroupie à leurs pieds. Elles passèrent à le

toucher. Il reconnut d'abord, de si près, sous la gaze noire qui

aujourd'hui n'était pas triple, ces yeux rieurs de Mélek entrevus un

jour dans un escalier, et regarda vite les deux autres assises aux

bonnes places. L'une avait aussi un voile semi-transparent qui

permettait de deviner presque le visage tout jeune, d'une finesse et

d'une régularité exquises, mais laissant encore les yeux dans

l'imprécision. Il n'hésita pas: ce devrait être Zeyneb, qui consentait

enfin à être moins cachée, et la troisième, aussi parfaitement

indéchiffrable que toujours, c'était Djénane.

Il va sans dire, ils n'échangèrent ni un salut, ni un signe. Seule,

Mélek, la moins sévèrement voilée, lui sourit, mais si discrètement

qu'il fallait être tout près pour le voir.

Deux autres fois encore ils se croisèrent, et puis ce fut le temps de

s'en aller. Le soleil n'éclairait bientôt plus que la cime des collines

et des bois: on sentait la fraîcheur délicieuse qui montait de l'eau

avec le soir. La petite rivière et ses entours se dépeuplaient peu à

peu, pour redevenir solitaires jusqu'à la semaine prochaine; les caïques

se dispersaient sur tous les points du Bosphore, ramenant les belles

promeneuses qui, avant le crépuscule, doivent être de retour et

mélancoliquement enfermées dans tous ces harems disséminés le long du

rivage. André laissa partir ses amies bien avant lui, de peur d'avoir

l'air de les suivre; puis rentra en rasant le bord asiatique, très

lentement pour laisser reposer ses rameurs et voir se lever la lune.

Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains · 第 43 / 119 题