DJÉNANE."

Il avait souhaité cela depuis bien longtemps, pouvoir recommander la

tombe de Nedjibé à quelqu'un d'ici qui en aurait soin; surtout il avait

fait ce rêve, en apparence bien irréalisable, de la confier à des femmes

turques, soeurs de la petite morte par la race et par l'Islam. Donc, la

proposition de Djénane, non seulement l'attachait beaucoup à elle, mais

comblait son voeu, achevait de mettre sa conscience en repos vis-à-vis

des cimetières.

Et, dans l'admirable nuit, il songeait au passé et au présent; en

général, il lui semblait qu'entre la première phase, si enfantine, de sa

vie turque, et la période actuelle, le temps avait creusé un abîme; ce

soir, au contraire, était un des moments où il les voyait le plus

rapprochées comme en une suite ininterrompue. A se sentir là, encore si

vivant et jeune, quand elle, depuis si longtemps, n'était plus rien

qu'un peu de terre, parmi d'autre terre dans l'obscurité d'en dessous,

il éprouvait tantôt un remords déchirant et une honte, tantôt,--dans

son amour éperdu de la vie et de la jeunesse,--presque un sentiment

d'égoïste triomphe...

Et, pour la seconde fois, ce soir, il les associait dans son souvenir,

Nedjibé, Djénane: elles étaient du même pays d'ailleurs, toute deux

Circassiennes; la voix de l'une, à plusieurs reprises, lui avait rappelé

celle de l'autre; il y avait des mots turcs qu'elles prononçaient

pareillement...

Il s'aperçut tout à coup qu'il devait être fort tard, en entendant, du

côté des arbres en fouillis sombre, des sonnailles de mules,--ces

sonnailles toujours si argentines et claires dans les nuits de Stamboul:

l'arrivée des maraîchers, apportant les mannequins de fraises, de

fleurs, de fèves, de salades, de toutes ces choses de mai, que viennent

acheter de grand matin, autour des mosquées, les femmes du peuple au

voile blanc. Alors il regarda autour de lui et vit qu'il restait seul et

dernier fumeur sur cette place. Presque toutes les lanternes des petits

cafés s'étaient éteintes. La rosée se déposait sur ses épaules qui se

mouillaient, et un jeune garçon, debout derrière lui, adossé à un arbre,

attendait docilement qu'il eût fini, pour emporter le narguilé et fermer

sa porte.

Près de minuit. Il se leva pour redescendre vers les ponts de la Corne-

d'Or et passer sur l'autre rive où il demeurait. Plus aucune voiture

bien entendu, à une heure pareille. Avant de sortir du Vieux-Stamboul,

endormi sous la lune, un très long trajet à faire dans le silence, au

milieu d'une ville de rêve, aux maisons absolument muettes et closes, où

tout était comme figé maintenant par les rayons d'une grande lumière

spectrale trop blanche. Il fallait traverser des quartiers où les

petites rues descendaient, montaient, s'enlaçaient comme pour égarer le

passant attardé, qui n'eût trouvé personne du reste pour le remettre

dans son chemin; mais André en savait par coeur les détours. Il y avait

aussi des places pareilles à des solitudes, autour de mosquées qui

enchevêtraient leurs dômes et que la lune drapait d'immenses suaires

blancs. Et partout il y avait des cimetières, fermés par des grilles

antiques aux dessins arabes, avec des veilleuses à petite flamme jaune,

posées çà et là sur des tombes. Parfois des kiosques de marbre jetaient

par leurs fenêtres une vague lueur de lampe; mais c'étaient encore des

éclairages pour les morts et il valait mieux ne pas regarder là-dedans:

on n'aurait aperçu que des compagnies de hauts catafalques, rongés par

la vétuste et comme poudrés de cendre. Sur les pavés, des chiens, tous

fauves, dormaient par tribus, roulés en boule,--de ces chiens de

Turquie, aussi débonnaires que les musulmans qui les laissent vivre, et

incapables de se fâcher même si on leur marche dessus, pour peu qu'ils

comprennent qu'on ne l'a pas fait exprès. Aucun bruit, si ce n'est, à de

longs intervalles, le heurt, sur quelque pavé sonore, du bâton ferré

d'un veilleur. Le Vieux-Stamboul, avec toutes ses sépultures, dormait

dans sa paix religieuse, tel cette nuit qu'il y a trois cents ans.

Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains · 第 31 / 119 题