XI

Le lendemain, elle avait écrit à André:

"S'il fait beau jeudi, voulez-vous que nous nous rencontrions à Eyoub?

Vers deux heures, en caïque, nous arriverons aux degrés qui descendent

dans l'eau, juste au bout de l'avenue pavée de marbre qui mène à la

mosquée. Du petit café qui est là, vous pourrez nous voir débarquer, et,

n'est-ce pas, vous reconnaîtrez bien vos nouvelles amies, les trois

pauvres petits fantômes noirs de l'autre jour? Puisque vous portez

volontiers le fez, mettez-le, ce sera toujours moins dangereux. Nous

irons droit à la mosquée, où nous entrerons un moment. Vous nous aurez

attendues dans la cour. Alors, _marchez, nous vous suivrons_. Vous

connaissez Eyoub mieux que nous-mêmes; trouvez-y un coin (peut-être sur

les hauteurs du cimetière) où nous pourrons causer en paix."

Et il faisait très beau, ce jeudi-là, sous un ciel de haute mélancolie

bleue. Il faisait chaud tout à coup, après ce long hiver, et les

senteurs d'Orient, qui avaient dormi dans le froid, s'étaient partout

réveillées.

Recommander à André de mettre un fez pour aller à Eyoub était bien

inutile, car, en souvenir du passé, jamais il n'aurait voulu paraître

autrement dans ce quartier qui avait été le sien. Depuis son retour à

Constantinople, il revenait là pour la première fois, et, au sortir du

caïque, en posant le pied sur ces marches toujours les mêmes, avec

quelle émotion il reconnut toutes choses, dans ce recoin d'élection, si

épargné encore! Le vieux petit café, maisonnette de bois vermoulu,

s'avançant sur pilotis vers l'eau tranquille, n'avait pas changé depuis

l'époque de sa jeunesse. En compagnie de Jean Renaud, aussi coiffé d'un

fez, et qui avait la consigne de ne pas parler, quand il entra prendre

place dans l'antique petite salle, tout ouverte à l'air pur et à la

fraîcheur du golfe, il y avait là, sur les humbles divans recouverts

d'indienne bien lavée, des chats câlins sommeillant au soleil, et trois

ou quatre personnages en longue robe et turban qui contemplaient le ciel

bleu. Partout alentour régnaient cette immobilité, cette indifférence à

la fuite du temps, cette sagesse résignée et très douce, qui ne se

trouvent qu'en pays d'Islam, dans le rayonnement isolateur des mosquées

saintes et des grands cimetières.

Il s'assit sur les banquettes en indienne, avec son complice d'aventure

dangereuse, et bientôt leurs fumées de narguilé se mêlèrent à celles des

autres rêveurs; c'étaient des Imans, ces voisins de fumerie, qui les

avaient salués à la turque, ne les croyant point des étrangers, et André

s'amusait de leur méprise, favorable à ses projets.

Ils avaient là, bien sous leurs yeux, le tout petit débarcadère

tranquille, où sans doute elles allaient arriver; un bonhomme à barbe

blanche, qui en était le surveillant, y faisait une facile police, du

bout de sa gaffe dirigeant l'accostage des rares caïques, et on voyait

miroiter doucement l'eau de ce golfe très enclos, sans marée, toujours

baignant les marches séculaires.

C'est le bout du monde, ce fond de la Corne-d'Or; on n'y passe point

pour se rendre ailleurs, cela ne mène nulle part. Sur les berges non

plus, il n'y a point de route pour s'avancer plus loin; tout vient

mourir ici, le bras de mer et le mouvement de Constantinople; tout y est

vieux et délaissé, au pied de collines arides, d'une couleur brune de

désert, emplies de sépultures. Après ce petit café sur pilotis, où ils

attendaient, encore quelques maisonnettes en bois déjeté, un vieux

couvent de derviches tourneurs, et puis plus rien, que des pierres

tombales, dans une solitude.

Ils surveillaient les caïques légers, qui accostaient de temps à autre,

venant de la rive de Stamboul ou de celle de Khassim-Pacha, et amenaient

des fidèles pour la mosquée, pour les tombeaux, ou bien des habitants du

paisible faubourg. Ils virent débarquer deux derviches; ensuite des

dames-fantômes toutes noires, mais qui avaient la démarche lente et

courbée; et ensuite de pieux vieillards à turban vert. Au-dessus de

leurs têtes, les reflets du soleil sur la surface remuée venaient danser

au plafond de bois, et y dessiner comme les réseaux changeants d'une

moire, chaque fois qu'un nouveau caïque avait troublé le miroir de

l'eau.

Enfin, là-bas quelque chose se montra qui ressemblait beaucoup aux

visiteuses attendues: dans un caïque , sur le bleu lumineux du golfe,

trois petites silhouettes noires, qui, même dans le lointain, avaient de

la sveltesse et de l'élégance.

C'était bien cela. Tout près d'eux, elles descendirent, les reconnurent

sans doute à travers leurs triples voiles, et s'acheminèrent lentement

sur les dalles blanches, vers la mosquée. Eux, bien entendu, n'avaient

pas bronché, osant à peine les suivre des yeux dans cette avenue presque

toujours déserte, mais si sacrée, et environnée de tant d'éternels

sommeils.

Un long moment après, sans hâte, d'un air indifférent, André se leva,

et, lentement comme elles avaient fait, prit la belle avenue des morts,

--qui est bordée tantôt de kiosques funéraires, sortes de rotondes en

marbre blanc, tantôt d'arcades, comme des séries de portiques fermés par

des grilles de fer... Devant ces kiosques, si on s'arrête pour regarder

aux fenêtres, on voit à l'intérieur, dans la pénombre, des compagnies de

hauts catafalques vert-émir, que drapent des broderies anciennes. Et

derrière les grilles des arcades, ce sont des tombeaux à ciel ouvert,

que l'on aperçoit partout, en foule étonnamment pressée; des tombeaux

encore magnifiques, de grandes stèles en marbre qui se dressent les unes

à toucher les autres, mystérieusement exquises de forme, et couvertes

d'arabesques, d'inscriptions dorées, au milieu d'un fouillis de verdure,

de rosiers roses, de fleurs sauvages et de longues herbes. Entre les

dalles aussi de l'avenue sonore, les herbes poussent, et, quand on

approche de la mosquée, on est dans la pénombre verte, car les branches

des arbres forment une voûte.

En arrivant, André regarda dans la sainte cour, cherchant si elles

étaient là. Mais non, encore personne. Très ombreuse, cette cour, sous

des arceaux, sous des platanes centenaires; les vieilles faïences

brillaient çà et là sur les murailles, d'un reflet de soleil filtré

entre des feuilles; par terre se promenaient des pigeons et des cigognes

du voisinage, très en confiance dans ce lieu calme, où les hommes ne

songent qu'à prier. La lourde tenture qui masquait l'entrée du

sanctuaire se souleva pourtant, et les trois petits fantômes noirs

sortirent.

"Marchez, nous vous suivrons", avait écrit "Zahidé". Donc, il prit les

devants, d'un pas un peu indécis, s'engagea,--par des sentiers

funèbres et doux, toujours entre des arceaux grillés laissant voir la

multitude des pierre tombales,--dans une partie plus humble, plus

ancienne aussi et plus éboulée du cimetière, où les morts sont un peu

comme en forêt vierge. Et, arrivé tout de suite au pied de la colline,

il se mit à monter. A une vingtaine de pas, suivaient les trois petits

fantômes, et, beaucoup plus loin, Jean Renaud, chargé de faire le guet

et donner l'alarme.

Ils montaient, sans sortir pour cela des cimetières infinis, qui

couvrent toutes les hauteurs d'Eyoub. Et, peu à peu, un horizon de Mille

et une Nuits se déployait alentour; on allait bientôt revoir tout

Constantinople qui surgissait dans les lointains, au-dessus de

l'enchevêtrement des branches, comme pour monter avec eux. Ce n'était

plus un bocage, ainsi que dans le bas-fond autour du sanctuaire, une

mêlée d'arbustes et de plantes; non, sur cette colline, l'herbe

s'étendait rase, et il n'y avait, parmi les innombrables tombes, que des

cyprès géants qui laissaient entre eux beaucoup d'air, beaucoup de vue.

Ils étaient maintenant tout en haut de cette tranquille solitude; André

s'arrêta, et les trois sveltes formes noires sans visage l'entourèrent:

"Pensiez-vous nos revoir?" demandèrent-elles presque ensemble, de leur

gentilles voix charmeuses, en lui tendant la main.

A quoi André répondit un peu mélancoliquement:

"Est-ce que je savais, moi, si vous reviendriez?

--Eh bien! les revoilà, vos trois petites âmes en peine, qui ont toutes

les audaces... Et, où nous conduisez-vous?

--Mais, ici même, si vous voulez bien... Tenez, ce carré de tombes, il

est tout trouvé pour nous y asseoir... Je n'aperçois personne d'aucun

côté... Et puis, je suis en fez; nous parlerons turc si quelqu'un passe,

et on s'imaginera que vous vous promenez avec votre père...

--Oh! rectifia vivement "Zahidé", notre mari, vous voulez dire..."

Et André la remercia, d'un léger salut.

En Turquie, où les morts sont entourés de tant de respect, on n'hésite

pas à s'installer au-dessus d'eux, même sur leurs marbres, et beaucoup

de cimetières sont des lieux de promenade et de station à l'ombre, comme

chez nous les jardins et les squares.

"Cette fois, dit "Néchédil", en prenant place sur une stèle qui gisait

dans l'herbe, nous n'avons pas voulu vous donner rendez-vous très loin,

comme le premier jour: votre courtoisie à la fin se serait lassée.

--Un peu fanatique, cet Eyoub, peut-être, pour une aventure comme la

nôtre, observa "Zahidé"; mais vous l'aimez, vous y êtes chez vous... Et

nous aussi, nous l'aimons... et nous y serons chez nous, plus tard, car

c'est ici, quand notre heure sera venue, que nous désirons dormir."

André alors les regardait avec une stupeur nouvelle: était-ce possible,

ces trois petites créatures, dont il avait senti déjà le modernisme

extrême, qui lisaient madame de Noailles, et pouvaient à l'occasion

parler comme les jeunes Parisiennes trop dans le train des livres de

Gyp, ces petites fleurs du XXe siècle, étaient appelées, en tant que

musulmanes et sans doute de grande famille, à dormir un jour dans ce

bois sacré, là, en bas, parmi tous ces morts à turban des vieux siècles

de l'hégire; dans quelqu'un de ces inquiétants kiosques de marbre, elles

auraient leur catafalque en drap vert, garni d'un voile de la Mecque sur

quoi la poussière s'amasserait bientôt, et on viendrait le soir leur

allumer comme aux autres leur petite veilleuse... Oh! toujours ce

mystère d'Islam, sous lequel ces femmes restaient enveloppées, même en

plein jour, quand le ciel était bleu et quand brillait un soleil de

printemps...

Ils causaient, assis sur des tombes très anciennes, les pieds dans un

herbe fine, semée de ces fleurettes délicates qui sont amies des

terrains secs et tranquilles. Ils avaient là, pour leur conversation, un

site merveilleux, un site unique au monde, et consacré par tout un

passé. Quantité de précédentes générations, des empereurs byzantins et

des khalifes magnifiques avaient travaillé pendant des siècles à

composer pour eux seuls ce décor de féerie: c'était tout Stamboul, un

peu à vol d'oiseau et découpant son amas de mosquées sur le bleu

lointain de la mer; un Stamboul vu en raccourci, en enfilade, les dômes,

les minarets chevauchant les uns sur les autres en profusion confuse et

superbe, avec, par-derrière, la nappe immobile de la Marmara dessinant

son vertigineux cercle de lapis. Et aux premiers plans, tout près d'eux,

il y avait les milliers de stèles, les unes droites, avec leurs

arabesques dorées, leurs fleurs dorées, leurs inscriptions dorées; il y

avait les cyprès de quatre cents ans, aux troncs comme des piliers

d'église, et d'une couleur de pierre, et aux feuillages si sombres qui

montaient partout dans ce beau ciel comme des clochers noirs.

Elles semblaient presque gaies aujourd'hui, les trois petites âmes sans

figure, gaies parce qu'elle étaient jeunes, parce qu'elles avaient

réussi à s'échapper, qu'elles se sentaient libres pour une heure, et

parce que l'air ici était suave et léger, avec des odeurs de printemps.

"Répétez un peu nos noms, commanda "Ikbal", pour voir si vous ne vous

embrouillerez pas."

Et André, les montrant l'une après l'autre du bout de son doigt,

prononça comme un écolier qui récite docilement sa leçon: "Zahidé,

Néchédil, Ikbal."

"Oh! que c'est bien!... Mais nous ne nous appelons pas comme cela du

tout, vous savez?

--Je m'en doutais, croyez-le... D'autant plus que Néchédil, entre

autres, est un nom d'esclave.

--Néchédil... En effet, oui... Ah! vous êtes si fin que ça!"

Le radieux soleil tombait en plein sur leurs épais voiles, et André, à

la faveur de cet éclairage à outrance, essayait de découvrir quelque

chose de leurs traits. Mais non, rien. Trois ou quatre doubles de gaze

noire les rendaient indéchiffrables...

Un moment il se laissa dérouter par les modestes tcharchafs, en soie

noire un peu élimée, et les gants un peu défraîchis, qu'elles avaient

cru devoir prendre pour ne pas attirer l'attention: "Après tout, se dit-

il, peut-être ne sont-elles pas de si belles dames que je croyais, les

pauvres petites." Mais ses yeux tombèrent ensuite sur leurs souliers

très élégantes et leurs fins bas de soie... Et puis, cette haute culture

dont elles faisaient preuve, et cette parfaite aisance?...

"Eh bien! depuis l'autre jour, demanda l'une, n'avez-vous pas fait

quelques perquisitions pour nous "identifier"?

--Elles seraient commodes, les perquisitions, par exemple!... Et puis,

ça m'est égal!... J'ai trois petites amies charmantes; ça, je le sais,

et, comme indication, je m'en contente...

--Oh! à présent, proposa "Néchédil", nous pourrions bien lui dire qui

nous sommes... La confiance en lui, nous l'avons...

--Non, j'aime mieux pas, interrompit André.

--Gardons-nous-en bien, dit "Ikbal"... C'est tout notre

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charme à ses yeux, ça: notre petit mystère... Avouez-le, monsieur Lhéry,

si nous n'étions pas des musulmanes voilées, s'il ne fallait pas, à

chacun de nos rendez-vous, jouer notre vie,--et peut-être, vous aussi,

la vôtre,--vous diriez: "Qu'est-ce qu'elles me veulent, ces trois

petites sottes?" et vous ne viendriez plus.

--Mais non, voyons...

--Mais si... L'invraisemblance de l'aventure, et le danger, c'est bien

tout ce qui vous attire, allez!

--Non, je vous dis... plus maintenant...

--Soit, n'approfondissons pas,--conclut "Zahidé" qui depuis un moment

ne disait plus rien,--n'éclaircissons pas le débat; je préfère...

Mais, sans vous mettre au courant de notre état civil, monsieur Lhéry,

permettez qu'on vous apprenne nos noms vrais; tout en nous laissant

notre incognito, il me semble que cela nous rendra plus vos amies...

--Ça, je le veux bien, répondit-il, et je crois que je vous l'aurais

demandé... Des noms d'emprunt, c'est comme une barrière...

--Donc, voici. "Néchédil" s'appelle Zeyneb: le nom d'une dame pieuse et

sage, qui jadis à Bagdad enseignait la théologie; et cela lui va très

bien... "Ikbal" s'appelle Mélek (1), et comment ose-t-on usurper un nom

pareil, étant la petite peste qu'elle est?... Quant à moi, "Zahidé", je

m'appelle Djénane (2), et, si vous savez jamais mon histoire, vous

verrez quelle dérision, ce nom-là!... Allons, répétez à présent: Zeyneb,

Mélek, Djénane.

(1)Mélek signifie: ange (2)Djénane (qui s'écrit Djenan) signifie: Bien-

aimée.

--Inutile, je n'oublierai pas. D'ailleurs, puisque vous avez tant fait,

il vous reste à m'apprendre une chose essentielle: quand on vous parle,

est-ce _Madame_ qu'il faut vous dire, ou bien...

--Il faut nous dire rien du tout: Zeyneb, Mélek, Djénane, sans plus.

--Oh! cependant...

--Cela vous choque... Que voulez-vous, nous sommes des petites

barbares... Eh bien! alors, si vous y tenez, que ce soit _Madame,...

Madame_ à toutes les trois, hélas!... Mais nos relations déjà sont

tellement contraires à tous les protocoles!... Un peu plus ou un peu

moins, qu'importerait? Et puis, voyez combien notre amitié risque de

n'avoir pas de lendemain: un si terrible danger plane sur nos rencontres

que nous ne saurons même pas, en nous quittant tout à l'heure, si nous

nous reverrons jamais. Donc, pourquoi, pendant cet instant qui peut si

bien être sans retour dans notre existence, pourquoi ne pas nous donner

l'illusion que nous sommes pour vous d'intimes amies?"

Si étrange que ce fût, c'était présenté d'une manière parfaitement

honnête, franche et comme il faut, avec une pureté inattaquable, comme

d'âme à âme; André alors se rappela le danger, qu'il oubliait en effet,

tant ce lieu adorable avait des apparences de paix et de sécurité, et

tant cette journée de printemps était douce; il se rappela leur courage,

qu'il avait perdu de vue, leur courage d'être ici, leur audace de

désespérées, et, au lieu de sourire d'une telle demande, il sentit ce

qu'elle avait d'anxieux et de touchant.

"Je dirai comme vous voudrez, répondit-il, et je vous remercie... Mais

vous, en échange, vous supprimerez _Monsieur_, n'est-ce pas?

--Ah!... et comment dirons-nous donc?

--Mon Dieu, je ne sais pas trop... Je ne vous vois guère d'autre

ressource que de m'appeler André."

Alors Mélek, la plus enfant des trois:

--"Pour Djénane, ce ne sera pas la première fois que ça lui arrivera,

vous savez!

--Ma petite Mélek, de grâce!

--Si! laisse-moi lui conter... Vous n'imaginez pas ce que nous avons

déjà vécu avec vous, surtout elle, tenez! Et jadis, dans son journal de

jeune fille, écrit sous forme de lettre à votre intention, elle vous

appelait André tout le temps.

--C'est un enfant terrible, monsieur Lhéry; elle exagère beaucoup, je

vous assure...

--Ah! et la photo! reprit Mélek, passant brusquement d'un sujet à un

autre.

--Quelle photo? demanda-t-il.

--Vous, avec Djénane. C'est comme chose irréalisable, vous comprenez,

qu'elle a désiré l'avoir... Faisons vite, l'instant ne se retrouvera

peut-être jamais plus... Mets-toi près de lui, Djénane."

Djénane, avec sa grâce languide, sa flexibilité harmonieuse, se leva

pour s'approcher.

"Savez-vous à quoi vous ressemblez? lui dit André. A une élégie, dans

tout ce noir qui est léger et qui traîne... et avec la tête penchée,

comme je vous vois là, parmi ces tombes."

Dans sa voix même, il y avait de l'élégie, dès qu'elle prononçait une

phrase un peu mélancolique; le timbre en était musical, infiniment doux,

et pourtant brisé et comme lointain.

Mais cette petite élégie vivante pouvait tout à coup devenir très gaie,

moqueuse, et faire des réflexions impayables; on la sentait capable

d'enfantillage et de fou rire.

Près d'André, elle se posait gravement, sans faire mine de relever ses

voiles:

"Comment, mais vous allez rester ainsi, toute noire, sans visage?

--Bien entendu! En silhouette. Les âmes, vous savez, n'ont pas besoin

d'avoir une figure..."

Et Mélek, retirant, de dessous son tcharchaf d'austère musulmane, un

petit kodak du tout dernier système, les mit en joue: tac! une première

épreuve; tac! une seconde...

Ils ne se doutaient pas combien, plus tard, par la suite imprévue des

jours, elles leur deviendraient chères et douloureuses, ces vagues

petites images, prises en s'amusant, dans un tel lieu, à un instant où

il y avait fête de soleil et de renouveau...

Par précaution, Mélek allait prendre un cliché de plus, quand ils

aperçurent une paire de grosses moustaches sous un bonnet rouge, qui

surgissaient tout près d'eux, derrière des stèles: un passant, stupéfait

d'entendre parler une langue inconnue et de voir des Turcs faire des

photographies dans un saint cimetière.

Pourtant il s'en alla sans protester, mais avec un air de dire: Attendez

un peu, je reviens; on va éclaircir cette affaire-là... Comme la

première fois, le rendez-vous finit donc par une fuite des trois gentils

fantômes, une fuite éperdue. Et il était temps, car, au bas de la

colline, ce personnage ameutait du monde.

Une heure après, quand André et son ami se furent assurés, en épiant de

très loin, que les trois petites Turques avaient réussi, par des chemins

détournés, à gagner sans encombre une des échelles de la Corne-d'Or et à

prendre un caïque, ils s'embarquèrent eux-mêmes, à une échelle

différente, pour s'éloigner d'Eyoub.

C'était maintenant la sécurité et le calme, dans cette barque effilée,

où ils venaient de s'asseoir presque couchés, à la manière de

Constantinople, et ils descendaient ce golfe, tout enclavé dans

l'immense ville, à l'heure où la féerie du soir battait son plein. Leur

batelier les menait en suivant la rive de Stamboul, dans cette ombre

colossale que les amas de maisons et de mosquées projettent, au déclin

du soleil, depuis des siècles, sur cette eau toujours captive et

tranquille. Stamboul au-dessus d'eux commençait de s'assombrir et de

s'unifier, étalant comme tous les soirs la magnificence de ses coupoles

contre le couchant ivre de lumière; Stamboul redevenait dominateur,

lourd de souvenirs, oppressant comme aux grandes époques de son passé,

et, sous cette belle nappe réfléchissante qu'était la surface de la mer,

on devinait, entassés au fond, les cadavres et le déchet de deux

civilisations somptueuses... Si Stamboul était sombre, en revanche les

quartiers qui s'étageaient sur la rive opposée, Khassim-Pacha, Tershané,

Galata, avaient l'air de s'incendier, et même le banal Péra, perché tout

en haut et enveloppé de rayons couleur de cuivre, jouait son rôle dans

cet émerveillement des fins de jour. Il n'y a guère d'autre ville au

monde, qui arrive à se magnifier ainsi, dans les lointains et les

éclairages propices, pour produire tout à coup grand spectacle et

apothéose.

Pour André Lhéry, ces trajets en caïque le long de la berge, dans

l'ombre de Stamboul, avaient été presque quotidiens jadis, quand il

habitait au bout de la Corne-d'Or. En ce moment, il lui semblait que

c'était hier, ce temps-là; l'intervalle de vingt-cinq années n'existait

plus; il se rappelait jusqu'à d'insignifiantes choses, des détails

oubliés, il avait peine à croire qu'en rebroussant chemin vers Eyoub, il

ne retrouverait pas à la place ancienne sa maison clandestine, les

visages autrefois connus. Et, sans s'expliquer pourquoi, il associait un

peu l'humble petite Circassienne, qui dormait sous sa stèle tombée, à

cette Djénane apparue si nouvellement dans sa vie; il avait presque le

sentiment sacrilège que celle-ci était une continuation de celle-là, et,

à cette heure magique où tout était bien-être et beauté, enchantement et

oubli, il n'éprouvait aucun remords de les confondre un peu... Que lui

voulaient-elles, les trois petites Turques d'aujourd'hui? Comment

finirait ce jeu qui le charmait et qui était plein de périls? Elles

n'avaient presque rien dit, que des choses enfantines ou quelconques, et

cependant elles le tenaient déjà, au moins par un lien de sollicitude

affectueuse... C'étaient leurs voix peut-être; surtout celle de Djénane,

une voix qui avait l'air de venir _d'ailleurs_, du passé peut-être, qui

différait, on ne savait par quoi, des habituels sons terrestres...

Ils avançaient toujours; ils allaient comme étendus sur l'eau même, tant

on en est près dans ces minces caïques presque sans rebords. Ils avaient

dépassé la mosquée de Soliman, qui trône au-dessus de toutes les autres,

au point culminant de Stamboul, dominant tout de ses coupoles géantes.

Ils avaient franchi cette partie de la Corne-d'Or où des voiliers

d'autrefois stationnent toujours en multitude serrée: hautes carènes à

peinturlures, inextricable forêt de mâts grêles portant tous le

croissant de l'Islam sur leurs pavillons rouges. Le golfe commençait de

s'ouvrir devant eux sur l'échappée plus large du Bosphore et de la

Marmara, où les paquebots sans nombre leur apparaissaient, transfigurés

par l'éloignement favorable. Et maintenant c'était la côte d'Asie qui

entrait brusquement en scène avec splendeur; une autre ville encore,

Scutari donnait cette illusion, de presque chaque soir, qu'il y avait le

feu dans ses vieux quartiers asiatiques: les petites vitres de ses

fenêtres turques, les petites vitres par myriades, reflétant chacune la

suprême fulguration du soleil à moitié disparu, auraient fait croire, si

l'on n'eût été avisé de ce trompe-l'oeil coutumier, qu'à l'intérieur

toutes les maisons étaient en flammes.

Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains · 第 18 / 119 题