VIII

L'histoire de "Zahidé" depuis son mariage jusqu'à l'arrivée d'André

Lhéry.

Les caresses du jeune bey, qui lui étaient devenues de plus en plus

douces, avaient peu à peu endormi ses projets de rébellion. Tout en

réservant son âme, elle avait donné très complètement son corps à ce

joli maître, bien qu'il ne fût qu'un grand enfant gâté, d'un égoïsme

dissimulé sous beaucoup de grâce mondaine et de gentille câlinerie.

Était-ce toujours pour André Lhéry que son âme était gardée? Elle-même

ne le savait plus bien, car, avec le temps, l'enfantillage de ce rêve

n'avait pas manqué de lui apparaître. De jour en jour, elle pensait

moins à lui.

Son nouveau cloître, elle s'y était presque résignée; la vie lui serait

donc devenue tolérable si ce Hamdi, au bout de sa seconde année de

mariage, n'avait épousé aussi Durdané, ce qui le faisait mari de deux

femmes, situation aujourd'hui démodée en Turquie. Alors, pour éviter

toute scène inélégante, elle avait simplement demandé, et obtenu, qu'on

lui permît de se retirer deux mois à Khassim-Pacha, chez sa grand-mère,

le temps d'envisager cette situation nouvelle, et de s'y préparer dans

le calme.

Un soir donc, elle était silencieusement partie,--d'ailleurs décidée à

tout plutôt que de rentrer dans cette maison, pour y tenir le rôle

d'odalisque auquel on voulait de plus en plus la plier.

Zeyneb et Mélek venaient aussi toutes deux de retourner à Khassim-Pacha,

Mélek, après des mois de torture et de larmes, ayant enfin divorcé avec

un mari atroce, Zeyneb, délivrée du sien par la mort, après un an et

demi de cohabitation lamentable avec ce valétudinaire qui répugnait à

tous ses sens. Irrémédiablement atteintes, presque en même temps, dans

leur prime jeunesse, déflorées, lasses, devenues comme des épaves de la

vie, elles avaient cependant pu reprendre et resserrer, dans l'infini

découragement, leur intimité de soeurs.

La nouvelle de l'arrivée d'André Lhéry à Constantinople, reproduite par

les journaux turcs, avait été pour elles tout à fait stupéfiante, et, du

même coup, leur Dieu d'autrefois était tombé de son piédestal: ainsi,

cet homme était quelqu'un comme tout le monde; il servirait là, en sous-

ordre, dans une ambassade; il avait une profession, et surtout il avait

_un âge!_... Et Mélek alors s'amusait à dépeindre à sa cousine le

personnage de ses anciens rêves comme un vieux monsieur chauve et

vraisemblablement obèse.

"André Lhéry,--leur répondait quelques jours après une de leurs amies

de l'ambassade d'Angleterre, qui avait eu l'occasion de le rencontrer et

qu'elles interrogeaient sur lui avec insistance,--André Lhéry, eh

bien! mais... il est généralement insupportable. Chaque fois qu'il

desserre les dents, il a l'air de vous faire une grâce. Dans le monde,

il s'ennuie avec ostentation... Pour obèse, ou déplumé, ça non, par

exemple; je suis forcée de lui accorder que pas du tout...

--Son âge?

--Son âge... Il n'en a pas... Ça varie de vingt ans d'une heure à

l'autre... Avec les recherches excessives de sa personne, il arrive

encore à donner l'illusion de la jeunesse, surtout si on réussit à

l'amuser, car il a un rire et des gencives d'enfant... Même des yeux

d'enfant, je les lui ai vus dans ces moments-là... Autrement, hautain,

poseur, et moitié dans la lune... Il s'est acquis déjà la plus mauvaise

presse qu'il soit possible..."

Malgré de telles indications, elles avaient fini par se décider à tenter

l'énorme aventure d'aller à lui, pour rompre la monotonie désespérée de

leurs jours. Au fond de leur âme, persistait bien quand même un peu de

l'adoration d'autrefois, du temps où il était pour elles un être

planant, un être dans les nuages. Et en outre, afin de se donner à

elles-mêmes un motif raisonnable de courir à ce danger, elles se

disaient: "Nous lui demanderons d'écrire un livre en faveur de la femme

turque d'aujourd'hui; ainsi peut-être serons-nous utiles à des centaines

de nos soeurs, que l'on a brisées comme nous."

Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains · 第 16 / 119 题