IV

Quatre jours après. La nouvelle mariée, au fond de la maison très

ancienne et tout à fait seigneuriale de son jeune maître, est seule,

dans la partie du harem qu'on lui a donnée comme salon particulier: un

salon Louis XVI blanc, or et bleu pâle, fraîchement aménagé pour elle.

Sa robe rose, venue de la rue de la Paix, est faite de tissus

impalpables qui ont l'air de nuages enveloppants, ainsi que l'exige la

fantaisie de la mode ce printemps-là, et ses cheveux sont arrangés à la

façon la dernière inventée. Dans un coin, il y a un bureau laqué blanc,

à peu près comme celui de sa chambre à Khassim-Pacha, et les tiroirs

ferment à clef, ce qui était son rêve.

On croirait une Parisienne chez elle,--sans les grillages, bien

entendu, et sans les inscriptions d'Islam, brodées sur de vieilles soies

précieuses, qui çà et là décorent les panneaux des murailles: le nom

d'Allah, et quelques sentences du Coran.--Il est vrai, il y a aussi un

trône, qui surprendrait à Paris: son trône de mariage, très pompeux,

surélevé par une estrade à deux ou trois marches, et couronné d'un

baldaquin d'où retombent des rideaux de satin bleu, magnifiquement

brodés de grappes de fleurs en argent.--Pour tout dire, il y a bien

encore la bonne Kondja-Gul, dont l'aspect n'est pas très parisien;

assise près d'une fenêtre, elle chantonne tout bas, tout bas, un air du

pays noir.

La mère du bey, la dame 1320 un peu niaise, aux manières de vieille

chatte, s'est montrée au fond une créature inoffensive, plutôt bonne, et

qui pourrait même être excellente, n'était son idolâtrie aveugle pour

son fils. La voici du reste séduite tout à fait par la grâce de sa

belle-fille, tellement qu'hier elle est venue d'elle-même lui offrir le

piano tant désiré; vite alors, en voiture fermée, sous l'escorte d'un

eunuque, on a passé le pont de la Corne-d'Or, pour aller en choisir un

dans le meilleur magasin de Péra, et deux relèves de portefaix, avec des

mâts de charge, viennent d'être commandées pour l'apporter demain matin,

à l'épaule, dans ce haut quartier d'un accès plutôt difficile.

Quant au jeune bey, _l'ennemi_,--le plus élégant capitaine de cette

armée turque, où il y a tant d'uniformes bien portés, décidément très

joli garçon, avec la voix douce que Kondja-Gul avait annoncée, et le

sourire un peu félin que lui a légué sa mère,--quant au jeune bey,

jusqu'ici d'une délicatesse accomplie, il fait à sa femme, dont la

supériorité lui est déjà apparue, une cour discrète, moitié enjouée,

moitié respectueuse, et, comme c'est la règle en Orient, dans le monde,

il s'efforce de la conquérir avant de la posséder. (Car, si le mariage

musulman est brusque et insuffisamment consenti _avant_ la cérémonie,

_après_ en revanche il a des ménagements et des pudeurs qui ne sont

guère dans nos habitudes occidentales.)

De service chaque jour au palais d'Yldiz, Hamdi-Bey rentre à cheval le

soir, se fait annoncer chez sa femme et s'y tient d'abord comme en

visite. Après le souper, il s'assied plus intimement sur un canapé près

d'elle, pour fumer en sa compagnie ses cigarettes blondes, et tous deux

alors s'observent et s'épient comme des adversaires en garde; lui,

tendre et câlin, avec des silences pleins de trouble; elle, spirituelle,

éblouissante tant qu'il ne s'agit que d'une causerie, mais tout à coup

le désarmant par une résignation affectée d'esclave, s'il tente de

l'attirer sur sa poitrine ou de l'embrasser. Ensuite, quand dix heures

sonnent, il se retire en lui baisant la main... Si c'était elle qui

l'eût choisi, elle l'aurait aimé probablement; mais la petite princesse

indomptée de la plaine de Karadjiamir ne fléchirait point devant le

maître imposé... Elle savait du reste que le temps était tout proche et

inévitable où ce maître, au lieu de la saluer courtoisement le soir, la

suivrait dans sa chambre. Elle ne tenterait aucune résistance, ni

surtout aucune prière. Elle avait fait de sa personnalité cette sorte de

dédoublement coutumier à beaucoup de jeunes femmes turques de son âge et

de son monde, qui disent: "Mon corps a été livré par contrat à un

inconnu, et je le lui garde parce que je suis honnête: mais mon âme, qui

n'a pas été consultée, m'appartient encore, et je la tiens jalousement

close, en réserve pour quelque amant idéal... que je ne rencontrerai

peut-être point, et qui, dans tous les cas, n'en saura sans doute jamais

rien."

Donc, elle est seule chez elle, tout l'après-midi, la jeune mariée.

Aujourd'hui, en attendant que _l'ennemi_ rentre d'Yldiz, l'idée lui

vient de continuer pour André son journal interrompu, et de le reprendre

à la date fatale du 28 Zil-hidjé 1318 de l'hégire, jour de son mariage.

Les anciens feuillets du reste lui reviendront demain: elle les a

redemandés à l'amie qui en était chargée, trouvant ce nouveau bureau

assez sûr pour les déposer là. Et elle commence d'écrire:

"Le 28 Zil-hidjé 1318 (19 avril 1901, à la franque).

C'est ma grand-mère en personne qui vient me réveiller. (Cette nuit-là,

je m'étais endormie si tard!...) "Dépêche-toi, me dit-elle. Tu oublies

sans doute que tu devras être prête à neuf heures. On ne dort pas ainsi,

le jour de son mariage."

Que de dureté dans l'accent! C'était la dernière matinée que je passais

chez elle, dans ma chère chambre de jeune fille. Ne pouvait-elle

s'abstenir d'être sévère, ne fût-ce qu'un seul jour? En ouvrant les

yeux, je vois mes cousines, qui se sont déjà levées sans bruit et qui

mettent leur tcharchaf; c'est pour rentrer vite au logis, commencer leur

toilette qui sera longue. Jamais plus nous ne nous éveillerons là,

ensemble, et nous échangeons encore de grands adieux. On entend les

hirondelles chanter à coeur joie; on devine que dehors le printemps

resplendit; une claire journée de soleil se lève sur mon sacrifice. Je

me sens comme une noyée, à qui personne ne voudra porter secours.

Bientôt, dans la maison, un vacarme d'enfer. Des portes qui s'ouvrent et

qui se ferment, des pas empressés, des bruits de traînes de soie. Des

voix de femmes, et puis les voix de fausset des nègres. Des pleurs et

des rires, des sermons et des plaintes. Dans ma chambre, entrées et

sorties continuelles: les parentes, les amies, les esclaves, toute une

foule qui vient donner son avis sur la manière de coiffer la mariée. De

temps à autre un grand nègre de service rappelle à l'ordre et supplie

qu'on se dépêche.

Voici neuf heures; les voitures sont là; le cortège attend, la belle-

mère, les belles-soeurs, les invitées du jeune bey. Mais la mariée n'est

pas prête. Les dames qui l'entourent s'empressent alors de lui offrir

leurs services. Mais c'est leur présence justement qui complique tout. A

la fin, nerveuse, elle les remercie et demande qu'on lui laisse place.

Elle se coiffe elle-même, passe fiévreusement sa robe garnie de fleurs

d'oranger, qui a trois mètres de queue, met ses diamants, son voile et

les longs écheveaux de fils d'or à sa coiffure... Il est une seule chose

qu'elle n'a pas le droit de toucher: son diadème.

Ce lourd diadème de brillants, qui remplace chez nous le piquet de

fleurs des Européennes, l'usage veut que, pour le placer, on choisisse

parmi les amies présentes une jeune femme _ne s'étant mariée qu'une

fois, n'ayant pas divorcé, et notoirement heureuse en ménage_. Elle

doit, cette élue, dire d'abord une courte prière du Coran, puis

couronner de ses mains la nouvelle épouse, en lui présentant ses voeux

de bonheur, et en lui souhaitant surtout que _pareil couronnement ne lui

arrive qu'une fois dans la vie_. (En d'autres termes,--vous comprenez

bien, André,--ni divorce, ni remariage.)

Parmi les jeunes femmes présentes, une semblait tellement indiquée, que,

à l'unanimité, on la choisit: Djavidé, ma bien chère cousine. Que lui

manquait-il, à celle-la? Jeune, belle, immensément riche, et mariée

depuis dix-huit mois à un homme réputé si charmant!

Mais quand elle s'approche, pour _frapper son bonheur_ sur ma tête, je

vois deux grosses larmes perler à ses paupières: "Ma pauvre chérie, me

dit-elle, pourquoi donc est-ce moi?... J'ai beau n'être pas

superstitieuse, je ne pourrai jamais me consoler de t'avoir donné _mon_

bonheur. Si dans l'avenir tu es appelée à souffrir comme je souffre, il

me semblera que c'est ma faute, mon crime..." Alors, celle-là aussi, en

apparence la plus heureuse de toutes, celle-là aussi, en détresse!...

Oh! malheur sur moi!... Avant que je quitte cette maison, personne donc

n'entendra mon cri de grâce!...

Mais le diadème est placé, et je dis: "Je suis prête." Un grand nègre

s'avance pour prendre ma traîne de robe, et, par des couloirs, je

m'achemine vers l'escalier. (Ces longs couloirs, nuit et jour garnis de

servantes ou d'esclaves, qui précèdent toujours nos chambres, André,

afin que nous y soyons comme en souricière.)

On me conduit en bas, dans le plus grand des salons où je trouve réunie

toute la famille. Mon père d'abord, à qui je dois faire mes adieux. Je

lui baise les mains. Il me dit des choses de circonstance que je

n'entends point. On m'a bien recommandé de le remercier ici,

publiquement, de toutes ses bontés passées et surtout de celle

d'aujourd'hui, de ce mariage qu'il me fait faire... Mais cela, non,

c'est au-dessus de mes forces, je ne peux pas. Je reste devant lui,

muette et glacée, détournant les yeux, pas un mot ne sort de mes lèvres.

Il a conclu le pacte, il m'a livrée, perdue, il est responsable de tout.

Le remercier, quand au fond de moi-même je le maudis!... Oh! c'était

donc possible, cette chose affreuse: sentir tout à coup que l'on en veut

mortellement à l'être qu'on a le plus chéri!... Oh! la minute atroce,

celle où l'on passe de l'affection la plus tendre à de la haine toute

pure... Et je souriais toujours, André, parce que ce jour-là, il faut

sourire...

Pendant que de vieux oncles me donnent leur bénédiction, les dames du

cortège, qui prenaient des rafraîchissements dans le jardin sous les

platanes, commencent de mettre leur tcharchaf.

La mariée seule peut ne pas mettre le sien; mais les nègres tiennent des

draperies en soie de damas, pour lui faire comme un corridor et la

rendre invisible aux gens de la rue, entre la porte de la maison et le

landau fermé dont les glaces sont masquées par des panneaux de bois à

petits trous. Il est l'heure de partir, et je franchis ce couloir de

soie tendue. Zeyneb et Mélek, mes demoiselles d'honneur, toutes deux en

domino bleu par-dessus leur toilette de gala, me suivent, montent avec

moi,--et nous voici dans une caisse bien close, impénétrable aux

regards.

Après la "mise en voiture", qui me fait l'effet d'une mise en bière, un

grand moment se passe. Ma belle-mère, mes belles-soeurs qui étaient

venues me chercher, n'ont pas fini leur verre de sirop et retardent tout

le départ... Tant mieux! C'est autant de gagné; un quart d'heure de

moins que j'aurai donné à _l'autre_.

La longue file de voitures cependant s'ébranle, la mienne en tête, et

les cahots commencent sur le pavé des rues. Pas un mot ne s'échange,

entre mes deux compagnes et moi. Dans notre cellule mouvante, nous nous

en allons en silence et sans rien voir. Oh! cette envie de tout casser,

de tout mettre en pièces, d'ouvrir les portières et de crier aux

passants: "Sauvez-moi! On me prend mon bonheur, ma jeunesse, ma vie!" Et

les mains se convulsent, le teint s'empourpre, les larmes jaillissent, -

- tandis que les pauvres petites, devant moi, sont comme terrassées par

ma trop visible souffrance.

Maintenant le bruit change: on roule sur du bois; c'est l'interminable

pont flottant de la Corne-d'Or... En effet, je vais devenir une

habitante de l'autre rive... Et puis commencent les pavés du grand

Stamboul, et je me sens aussitôt plus affreusement prisonnière, car je

dois approcher beaucoup de mon nouveau cloître, d'avance abhorré... Et

comme il est loin dans la ville! Par quelles rues nous fait-on passer,

par quelles impossibles rampes!... Mon Dieu, comme il est loin, et

combien je vais être sinistrement exilée!

On s'arrête enfin, et ma voiture s'ouvre. Dans un éclair, j'aperçois une

foule qui attend, devant un portail sombre: des nègres en redingote, des

cavas chamarrés d'or et de décorations, des intendants à "chalvar",

jusqu'au veilleur de nuit du quartier avec son long bâton. Et puis,

crac! les voiles de damas, tendus à bout de bras ainsi qu'au départ,

m'enveloppent; je redeviens invisible et ne vois plus rien. Je fonce en

affolée dans ce nouveau couloir de soie,--et trouve, au bout, un large

vestibule plein de fleurs, où un jeune homme blond, en grand uniforme de

capitaine de cavalerie, vient à ma rencontre. Le sourire aux lèvres tous

deux, nous échangeons un regard d'interrogation et de défi suprêmes:

c'est fait, j'ai vu mon maître, et mon maître m'a vue...

Il s'incline, m'offre le bras, m'emmène au premier étage, où je monte

comme emportée; me conduit, au fond d'un grand salon, vers un trône à

trois marches sur lequel je m'assieds; puis me resalue et s'en va: son

rôle, à lui, est fini jusqu'à ce soir... Et je le regarde s'en aller; il

se heurte à un flot de dames, qui envahit les escaliers, les salons; un

flot de gazes légères, de pierreries, d'épaules nues; pas un voile sur

ces visages, ni sur ces chevelures endiamantées; tous les tcharchafs

sont tombés dès la porte; on dirait une foule d'Européennes en toilette

du soir,--et le marié, qui n'a jamais vu et ne reverra jamais pareille

chose, me semble troublé malgré son aisance, seul homme perdu au milieu

de cette marée féminine, et point de mire de tous ces regards qui le

détaillent.

Il a fini, lui; mais moi, j'en ai pour toute la journée à faire la bête

rare et curieuse, sur mon siège de parade. Près de moi, il y a d'un côté

mademoiselle Esther; de l'autre, Zeyneb et Mélek, qui, elles aussi, ont

dépouillé le tcharchaf, et sont en robe ouverte, fleurs et diamants. Je

les ai priées de ne pas me quitter, pendant le défilé devant mon trône,

qui sera interminable: les parentes, les amies, les simples relations,

chacune me posant la question exaspérante: "Eh bien! chère, comment le

trouvez-vous?" Est-ce que je sais, moi, comment je le trouve! Un homme

dont j'ai à peine entendu la voix, à peine entrevu le visage et que je

ne reconnaîtrais pas dans la rue... Pas un mot ne me vient pour leur

répondre; un sourire, seulement, puisque c'est de rigueur, ou plutôt une

contradiction des lèvres qui y ressemble. Les unes, en me demandant

cela, ont une expression ironique et mauvaise: les aigries, les

révoltées. D'autres croient devoir prendre un certain petit air

d'encouragement: les accommodantes, les résignées. Mais dans les regards

du plus grand nombre, je lis surtout l'incurable tristesse, avec la

pitié pour une de leurs soeurs qui tombe aujourd'hui dans le gouffre

commun, devient leur compagne d'humiliation et de misère... Et je souris

toujours des lèvres... C'était donc bien ce que je pensais, le mariage!

J'en ai la certitude à présent; dans leurs yeux, à toutes, je viens de

le lire! Alors je commence à songer, sur mon trône de mariée, qu'il y a

un moyen, après tout, de se libérer, de reprendre possession de ses

actes, de ses pensées, de sa vie; un moyen qu'Allah et de Prophète ont

permis: oui, c'est cela, je divorcerai!... Comment donc n'y avais-je pas

pensé plus tôt?... Isolée à présent de la foule et concentrée en moi-

même, bien que souriant toujours, je combine ardemment mon nouveau plan

de campagne, j'escompte déjà le bienheureux divorce; après tout, les

mariages, dans notre pays, quand on le veut bien, se défont si vite!...

Mais que c'est joli pourtant, ce défilé! Je m'y intéresserais vraiment

beaucoup, si ce n'était moi-même la triste idole que toutes ces femmes

viennent voir... Rien que des dentelles, de la gaze, des couleurs

claires et gaies; pas un habit noir, il va sans dire, pour faire tache

d'encre, comme dans vos galas européens. Et puis, André, d'après le peu

que j'en ai vu aux ambassades, je ne crois pas que vos fêtes réunissent

tant de charmantes figures que les nôtres. Toutes ces Turques,

invisibles aux hommes, sont si fines, élégantes, gracieuses, souples

comme des chattes,--j'entends les Turques de la génération nouvelle,

naturellement;--les moins bien ont toujours quelques choses pour

elles; toutes sont agréables à regarder. Il y a aussi les vieilles 1320,

évoluant parmi cette jeunesse aux yeux délicieusement mélancoliques ou

tourmentés, les bonnes vieilles si étonnantes à présent, avec leur

visage placide et grave, leur magnifique chevelure nattée que le travail

intellectuel n'a point éclaircie, leur turban de gaze brodé de

fleurettes au crochet, et leurs lourdes soies, toujours achetées à Damas

pour ne pas faire gagner les marchands de Lyon qui sont des infidèles...

De temps à autres, quand passe une invitée de distinction, je dois me

lever, pour lui rendre sa révérence (1) aussi profonde qu'il lui a plu

de me la faire, et si c'est une jeune, la prier de prendre place un

instant à mes côtés.

(1) Le Téménah.

En vérité, je crois que maintenant je commence à m'amuser pour tout de

bon, comme si l'on défilait pour une autre, et que je ne fusse point en

cause. C'est que le spectacle vient de changer soudain, et, du haut de

mon trône, je suis si bien placée pour n'en rien perdre: on a ouvert

toutes grandes les portes de la rue; entre qui veut; invitée ou pas, est

admise toute femme qui a envie de voir la mariée. Et il en vient de si

extraordinaires, de ces passantes inconnues, toutes en tcharchaf, ou en

yachmak, toutes fantômes, le visage caché suivant la mode d'une province

ou d'une autre. Les antiques maisons grillées et regrillées d'alentour

se vident de leurs habitantes ou de leurs hôtesses de hasard, et les

étoffes anciennes sont sorties de tous les coffres. Il vient des femmes

enveloppées de la tête aux pieds dans des soies asiatiques étrangement

lamées d'argent ou d'or; il vient des Syriennes éclatantes et des

Persanes toutes drapées de noir; il passe jusqu'à des vieilles

centenaires courbées sur des bâtons. "La galerie des costumes", me dit

tout bas Mélek, qui s'amuse aussi.

A quatre heures, arrivée des dames européennes: ça, c'est l'épisode le

plus pénible de la journée. On les a retenues longtemps au buffet,

mangeant des petits fours, buvant du thé ou même fumant des cigarettes;

mais les voilà qui s'avancent en cohorte vers le trône de la bête

curieuse.

Il faut vous dire, André, qu'il y a presque toujours avec elles une

étrangère imprévue qu'elles s'excusent d'avoir amenée, une touriste

anglaise ou américaine de passage, très excitée par le spectacle d'un

mariage turc. Elle arrive, celle-ci, en costume de voyage, peut-être

même en bottes d'alpiniste. Avec ses mêmes yeux hagards, qui ont vu la

terre du sommet de l'Himalaya ou contemplé du haut du Cap Nord le soleil

de minuit, elle dévisage la mariée... Pour comble, ma voyageuse à moi,

celle que le destin me réservait en partage, est une journaliste, qui a

gardé aux mains ses gants sales du paquebot: indiscrète, fureteuse,

avide de copie pour une feuille nouvellement lancée, elle me pose les

questions les plus stupéfiantes, avec un manque de tact absolu. Mon

humiliation n'a plus de bornes.

Bien déplaisantes et bien vilaines, les dames Pérotes, qui arrivent très

empanachées. Elles ont déjà vu cinquante mariages, celles-ci, et savent

au bout du doigt comment les choses se passent. Cela n'empêche point, au

contraire, leurs questions aussi niaises que méchantes:

"Vous ne connaissez pas encore votre mari, n'est-ce pas?... Comme c'est

drôle tout de même!... Quel étrange usage!... Mais, ma chère amie, vous

auriez dû _tricher_, tout simplement!... Et vous ne l'avez pas fait,

bien vrai, non?... Tout de même, à votre place, moi j'aurais refusé

net!..."

Et ce disant, des regards de moquerie, échangés avec une dame grecque,

la voisine, également Pérote, et des petits ricanements de pitié... Je

souris quand même, puisque c'est la consigne; mais il me semble que ces

pimbêches me giflent au sang sur les deux joues...

Enfin elles sont parties, toutes, les visiteuses en tcharchaf ou en

chapeau. Restent les seules invitées.

Et les lustres, les lampes qu'on vient d'allumer, n'éclairent plus que

des toilettes de grand apparat; rien de noir puisqu'il n'y a pas

d'hommes; rien de sombre; une foule délicieusement colorée et diaprée.

Je ne crois pas, André, que vous ayez en Occident des réunions d'un

pareil effet; du moins ce que j'en ai pu voir dans des bals d'ambassade,

quand j'étais petite fille, n'approchait point de ceci comme éclat. A

côté des admirables soies asiatiques étalées par les grand-mères,

quantité de robes parisiennes qui semblent encore plus diaphanes; on les

dirait faites de brouillard bleu ou de brouillard rose; toutes les

dernières _créations_ de vos grands couturiers (pour parler comme ces

imbéciles-là), portées à ravir par ces petites personnes, dont les

institutrices ont fait des Françaises, des Suissesses, des Anglaises,

des Allemandes, mais qui s'appellent encore Kadidjé, ou Chéref, ou

Fatma, ou Aïché, et qu'aucun homme n'a jamais aperçues.

Je puis à présent me permettre de descendre de mon trône, où j'ai paradé

cinq ou six heures; je puis même sortir de ce salon bleu, où sont

groupées surtout les aïeules, les fanatiques et dédaigneuses 1320 à

l'esprit sain et rigide sous les bandeaux à la vierge et le petit

turban. J'ai envie plutôt de me mêler à la foule des jeunes,

"déséquilibrées" comme moi, qui se pressent depuis un moment dans un

salon voisin où l'orchestre joue.

Un orchestre de cordes, accompagnant six chanteurs qui disent à tour de

rôle des strophes de Zia-Pacha, d'Hafiz ou de Saâdi. Vous savez, André,

ce qu'il y a de mélancolie ou de passion dans notre musique orientale;

d'ailleurs vous avez essayé de l'exprimer, bien que ce soit indicible...

Les musiciens--des hommes--sont enveloppés hermétiquement d'un

immense velum en soie de Damas: songez donc, quel scandale, si l'un

d'eux allait nous apercevoir!... Et mes amies, quand j'arrive, viennent

d'organiser une séance de "bonne aventure" chantée. (Un jeu qui se fait

autour des orchestres, les soirs de mariage; l'une dit: "La première

chanson sera pour moi"; l'autre dit: "Je prends la seconde ou la

troisième", etc. Et chacune considère comme prophétiques pour soi-même

les paroles de cette chanson-là.)

"La mariée prend la cinquième", dis-je en entrant.

Et, quand cette cinquième va commencer, toutes s'approchent, l'oreille

tendue pour n'en rien perdre, se serrent contre le velum de soie, tirent

dessus au risque de le faire tomber.

Moi qui suis l'amour (_dit alors la voix du chanteur invisible_), mon

geste est trop brûlant! Même si je ne fais que passer dans les âmes,

Toute la vie ne suffit pas à fermer la blessure que j'y laisse. Je

passe, mais la trace de mon pas reste éternellement. Moi qui suis

l'amour, mon geste est trop brûlant ... (1)

(1) _Benki achkim âtéchim yaklachma tahim pek hadid. Dourmayoub

tchikmichda olsam birdiguim dilden euger Yanmasi guetchmez o calbin

gunler itmeklé guzer Ach zail olsadâ, andan calour, moullak ecer_.

Benki, etc.

Comme elle est vibrante et belle, la voix de cet homme, que je sens tout

proche, mais qui reste caché, et à qui je puis prêter l'aspect, le

visage, les yeux qu'il me plaît... J'étais venue là pour essayer de

m'amuser comme les autres: l'horoscope si souvent suggère quelque

interprétation drôle, et on l'accueille par des rires, malgré la beauté

de sa forme. Mais cette fois sans doute l'homme a trop bien et trop

passionnément chanté. Les jeunes femmes ne rient pas,--non, aucune

d'elles,--et me regardent. Quant à moi, il ne me semble plus, comme

j'en avais le sentiment ce matin, que l'on ensevelit aujourd'hui ma

jeunesse. Non, d'une façon ou d'une autre, je me séparerai de cet homme,

à qui on me livre, et je vivrai ma vie ailleurs, je ne sais où, et je

rencontrerai "l'amour au geste trop brûlant..." Alors tout me paraît

transfiguré, dans ce salon où je ne vois plus les compagnes qui

m'entourent; toutes ces fleurs, dans les grands vases, répandent

soudainement des parfums dont je suis grisée, et les lustres de cristal

rayonnent comme des astres. Est-ce de fatigue ou d'extase, je ne sais

plus; mais ma tête tourne. Je ne vois plus personne, ni ce qui se passe

autour de moi; et tout m'est égal, parce que je sens à présent qu'un

jour, sur la route de ma vie, je trouverai l'amour, et tant pis si j'en

meurs!...

Un moment après, un moment ou longtemps, je ne sais pas, ma cousine

Djavidé, celle qui a ce matin "frappé" son bonheur sur ma tête, s'avance

vers moi:

"Mais tu es toute seule! Les autres sont descendues pour le souper et

elles attendent. Que peux-tu bien faire de si absorbant?"

C'est pourtant vrai, que je suis seule, et le salon vide... Parties, les

autres?... Et quand donc?... Je ne m'en suis pas aperçue.

Djavidé est accompagnée du nègre qui doit porter ma traîne et crier sur

mon passage: "Destour!" pour faire écarter la foule. Elle prend mon

bras, et, tandis que nous descendons l'escalier, me demande tout bas:

"Je t'en prie, ma chérie, dis-moi la vérité. A qui pensais-tu, quand je

suis montée?

--A André Lhéry.

--A André Lhéry!... Non!... Tu es folle, ou tu t'amuses de moi... A

André Lhéry! Alors c'était vrai, ce qu'on m'avait conté de ta

fantaisie... (Elle riait maintenant, tout à fait rassurée.)--Enfin,

avec celui-là, au moins, on est sûr qu'il n'y a pas de rencontre à

craindre... Mais moi, à ta place, je rêverais mieux encore: ainsi,

tiens, je me suis laissé dire que dans la lune on trouvait des hommes

charmants... Il faudra creuser cette idée, ma chérie; un Lunois, tant

qu'à faire, il me semble que, pour une petite maboul comme toi, ce

serait plus indiqué."

Nous avons une vingtaine de marches à descendre, très regardées par

celles qui nous attendent au bas de l'escalier: nos queues de robe,

l'une blanche, et l'autre mauve, réunies à présent entre les mains

gantées de ce singe. Par bonheur, son Lunois, à ma chère Djavidé, son

Lunois si imprévu me fait rire comme elle, et nous voici toutes deux

avec la figure qu'il faut, pour notre entrée dans les salles du souper.

Sur ma prière, il y a tablée à part pour les jeunes; autour de la

mariée, une cinquantaine de convives au-dessous de vingt-cinq ans, et

presque toutes jolies. Sur ma prière aussi, la nappe est couverte de

roses blanches, sans tiges ni feuillage, posées à se toucher. Vous

savez, André, que de nos jours, on ne dresse plus le couvert à la

turque; donc, argenterie française, porcelaine de Sèvres et verrerie de

Bohême, le tout marqué à mon nouveau chiffre; notre vieux faste

oriental, à ce dîner de mariage, ne se retrouve plus guère que dans la

profusion des candélabres d'argent, tous pareils, qui sont rangés en

guirlande autour de la table, se touchant comme les roses. Il se

retrouve aussi, j'oubliais, dans la quantité d'esclaves qui nous

servent, cinquante pour le moins, rien que pour notre salle des jeunes,

toutes Circassiennes, admirablement stylées, et si agréables à regarder:

des beautés blondes et tranquilles, évoluant avec une sorte de majesté

native, comme des princesses!

Parmi les jeunes Turques assises à ma table,--presque toutes d'une

taille moyenne, d'une grâce frêle, avec des yeux bruns,--les quelques

dames du palais impérial qui sont venues, les "Saraylis", se distinguent

par leur stature de déesse, leurs admirables épaules et leurs yeux

couleur de mer: des Circassiennes encore, celles-ci, des Circassiennes

de la montagne ou des champs, filles de laboureur ou de berger, achetées

toutes petites pour leur beauté, ayant fait leurs années d'esclavage

dans quelque sérail, et puis d'un coup de baguette devenues grandes

dames avec une grâce stupéfiante, pour avoir épousé tel chambellan ou

tel autre seigneur. Elles ont des regards de pitié, les belles Saraylis,

pour les petites citadines au corps fragile, aux yeux cernés, au teint

de cire, qu'elles nomment les "dégénérées"; c'est leur rôle, à elles et

à leurs milliers de soeurs que l'on vient vendre ici tous les ans, leur

rôle d'apporter, dans la vieille cité fatiguée, le trésor de leur sang

pur.

Grande gaieté parmi les convives. On parle et on rit de tout. Un souper

de mariage, pour nous autres Turques, est toujours une occasion

d'oublier, de se détendre et de s'étourdir. D'ailleurs, André, nous

sommes foncièrement gaies, je vous assure; sitôt qu'un rien nous

détourne de nos contraintes, de nos humiliations quotidiennes, de nos

souffrances, nous nous jetons volontiers dans l'enfantillage et le fou

rire.--On m'a conté qu'il en était de même dans les cloîtres

d'Occident, les religieuses les plus murées s'y amusant parfois entre

elles à des plaisanteries d'école primaire.--Et une Française de

l'ambassade, sur le point de retourner à Paris, me disait un jour:

"C'est fini, jamais plus je ne rirai d'aussi bon coeur, ni aussi

innocemment du reste, que dans vos harems de Constantinople."

Le repas ayant pris fin, sur un toast au champagne en l'honneur de la

mariée, les jeunes femmes assises à ma table proposent de laisser

reposer l'orchestre turc et de faire de la musique européenne. Presque

toutes sont d'habiles exécutantes, et il s'en trouve de merveilleuses;

leurs doigts, qui ont eu tant de loisirs pour s'exercer, arrivent le

plus souvent à la perfection impeccable. Beethoven, Grieg, Liszt ou

Chopin leur sont familiers. Et, pour le chant, c'est Wagner, Saint-

Saëns, Holmès ou même Chaminade.

Hélas! je suis obligée de répondre, en rougissant, qu'il n'y a point de

piano dans ma demeure. Stupéfaction alors parmi mes invitées, et on me

regarde avec un air de dire: "Pauvre petite! Faut-il qu'on soit assez

1320, chez son mari!... Eh bien! ça promet d'être réjouissant,

l'existence dans cette maison!"

Onze heures. On entend piaffer, sur les pavés dangereux, les chevaux des

magnifiques équipages, et la vieille rue montante est toute pleine de

nègres en livrée qui tiennent des lanternes. Les invitées remettent

leurs voiles, s'apprêtent à partir. L'heure est même bien tardive pour

des musulmanes, et sans la circonstance exceptionnelle d'un grand

mariage, elles ne seraient point dehors. Elles commencent à prendre

congé, et la mariée, debout indéfiniment, doit saluer et remercier

chaque dame qui "a daigné assister à cette humble réunion". Quand ma

grand-mère, à son tour, s'avance pour me dire adieu, son air satisfait

exprime clairement: "Enfin nous avons marié cette capricieuse! Quelle

bonne affaire!"

On s'en va, on me laisse seule, dans ma prison nouvelle; plus rien pour

m'étourdir; me voici toute au sentiment que l'irrémédiable s'accomplit.

Zeyneb et Mélek, mes bien-aimées petites soeurs, restées les dernières,

s'approchent maintenant pour m'embrasser; nous n'osons pas échanger un

regard, par crainte des larmes. Elles s'en vont, elles aussi, laissant

retomber les voiles sur leur visage. C'est fini; je me sens descendue au

fond d'un abîme de solitude et d'inconnu... Mais, ce soir, j'ai la

volonté d'en sortir; plus vivante que ce matin, je suis prête à la

lutte, car j'ai entendu l'appel de "l'amour au geste trop brûlant..."

On vient m'informer alors que le jeune bey, mon époux, en haut, dans le

salon bleu, attend depuis quelques minutes le plaisir de causer avec

moi. (Il arrive de Khassim-Pacha, de chez mon père, où il y avait un

dîner d'hommes.) Eh bien! moi aussi, il me tarde de le revoir et de

l'affronter. Et je vais à lui le sourire aux lèvres, tout armée de ruse,

décidée à l'étonner d'abord, à l'éblouir, mais l'âme emplie de haine et

de projets de vengeance..."

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Un frou-frou de soie derrière elle, tout près, la fit tressaillir: sa

belle-mère, arrivée à pas veloutés de vieille chatte! Heureusement elle

ne lisait point le français, celle-ci, étant tout à fait vieux jeu, et,

de plus, elle avait oublié son face-à-main.

"Eh bien! chère petite, c'est trop écrire, ça!... Depuis tantôt trois

heures, assise à votre bureau!... C'est que je suis déjà venue souvent,

moi, sur la pointe du pied!... Voilà notre Hamdi qui va rentrer d'Yldiz,

et vous aurez vos jolis yeux tout fatigués pour le recevoir... Allons,

allons! reposez-vous un peu. Serrez-moi ces papiers jusqu'à demain..."

Pour serrer les papiers, elle ne se fit point prier,--vite les serrer

à clef dans un tiroir,--car une autre personne venait d'apparaître à

la porte du salon, une qui lisait le français et qui avait le regard

perçant: la belle Durdané (Grain de perle), cousine d'Hamdi-Bey,

récemment divorcée, et en visite dans la maison depuis avant-hier. Des

yeux au henneh, des cheveux au henneh, un trop joli visage, avec un

mauvais sourire. En elle, la petite mariée avait déjà pressenti une

perfide. Inutile de lui recommander, à celle-là, de soigner son aspect

pour l'arrivée d'Hamdi, car elle était la coquetterie même, devant son

beau cousin surtout.

"Tenez, ma chère petite, reprit la vieille dame, en présentant un écrin

fané, je vous ai apporté une parure de ma jeunesse; comme elle est

orientale, vous ne pourrez pas dire qu'elle est démodée, et elle fera si

bien sur votre robe d'aujourd'hui!"

C'était un collier ancien, qu'elle lui passa au cou; des émeraudes, dont

le vert en effet s'harmonisait délicieusement avec le rose du costume:

"Oh! ça vous va, ma chère enfant, ça vous va, c'est à ravir!... Notre

Hamdi, qui s'y entend si bien aux couleurs, vous trouvera irrésistible

ce soir!..."

Elle-même y tenait, certainement, à ce que Hamdi la trouvât plaisante,

car elle comptait sur son charme comme principal moyen de lutte et de

revanche. Mais rien ne l'humiliait plus que cette manie qu'on avait de

la parer du matin au soir: "Ma chère petite, relevez donc un peu cette

gentille mèche, là, sur l'oreille; notre Hamdi vous trouvera encore

plus jolie... Ma chère petite, mettez donc cette rose-thé dans vos

cheveux; c'est la fleur que notre Hamdi préfère..." Tout le temps ainsi,

traitée en odalisque, en poupée de luxe, pour le plus grand plaisir du

maître!...

Une rougeur aux joues, elle avait remercié à peine de ce collier

d'émeraudes, quand un nègre de service vint dire que le bey était en

vue, qu'il arrivait à cheval et tournait l'angle de la plus proche

mosquée. La vieille dame aussitôt se leva:

"Il n'est que temps de battre en retraite, Durdané, nous autres. Ne

gênons pas les nouveaux mariés, ma chère..."

Elles prirent la fuite comme deux Cendrillons, et Durdané, se retournant

sur le seuil, avant de disparaître, envoya pour adieu son méchant

sourire agressif.

La petite mariée alors s'approcha d'un miroir... L'autre jour, elle

était entrée chez son mari aussi blanche que sa robe à traîne, aussi

pure que l'eau de ses diamants; pendant sa vie antérieure, toute

consacrée à l'étude, loin du contact des jeunes hommes, jamais une image

sensuelle n'avait seulement traversé son imagination. Mais les

câlineries de plus en plus enlaçantes de ce Hamdi, la senteur saine de

son corps, la fumée de ses cigarettes, commençaient, malgré elle, de lui

insinuer en pleine chair un trouble que jamais elle n'aurait

soupçonné...

Dans l'escalier, le cliquetis d'un sabre de cavalerie, il arrivait, il

était tout près!... Et elle savait imminente l'heure où s'accomplirait,

entre leurs deux êtres, cette communion intime, qu'elle ne se

représentait du reste qu'imparfaitement... Or, voici qu'elle sentait

pour la première fois un désir inavoué de sa présence,--et la honte de

désirer quelque chose de cet homme lui faisait monter dans l'âme une

poussée nouvelle de révolte et de haine...

V

Trois ans plus tard, en 1904.

André Lhéry, qui était--vaguement et d'une façon intermittente--dans

les ambassades, venait de demander, après beaucoup d'hésitations, et

d'obtenir un poste d'environ deux années à Constantinople.

S'il avait hésité, c'est parce que d'abord toute position officielle

représente une chaîne, et qu'il était jaloux de rester libre; c'est

aussi parce que, deux ans loin de son pays, cela lui semblait bien plus

long que jadis, au temps où presque toute la vie était en avant de sa

route; c'est enfin et surtout parce qu'il avait peur d'être désenchanté

par la Turquie nouvelle.

Il s'était décidé pourtant, et un jour de mars, par un temps sombre et

hivernal, un paquebot l'avait déposé sur le quai de la ville autrefois

tant aimée.

A Constantinople, l'hiver n'en finit plus. Le vent de la Mer Noire

soufflait ce jour-là furieux et glacé, chassant des flocons de neige.

Dans l'abject faubourg cosmopolite où les paquebots accostent et qui est

là comme pour conseiller aux nouveaux arrivants de vite repartir, les

rues étaient des cloaques de boue gluante où pataugeaient des Levantins

sordides et des chiens galeux.

Et André Lhéry, le coeur serré, l’imagination morte, prit place comme un

condamné dans le fiacre qui le conduisit, par des mon- tées à peine

possibles, vers le plus banal des hôtels dits ”Palaces".

Péra, où sa situation l’obligeait d’habiter cette fois, est ce

lamentable pastiche de ville européenne, qu’un bras de mer, et quelques

siècles aussi, séparent du grand Stamboul des mosquées et du rêve. C’est

là qu’il dut, malgré son envie de fuir, se résigner à prendre un logis.

Dans le quartier le moins prétentieux, il se percha très haut, non

seulement pour s’éloigner davantage, en altitude au moins, des élégances

Pérotes qui sévissaient en bas, mais aussi pour jouir d’une vue immense,

apercevoir de toutes ses fenêtres la Corne-d’Or, avec la silhouette de

Stamboul, érigée sur le ciel, et à l’horizon la ligne sombre des cyprès,

les grands cimetières où dort depuis plus de vingt ans, sous une dalle

brisée, l’obscure Circassienne qui fut l’amie de sa jeunesse.

Le costume des femmes turques n’était plus le même qu’à son premier

séjour: c’est là une des choses qui l’avaient frappé d’abord. Au lieu du

voile blanc d’autrefois, qui laissait voir les deux yeux et qu’elles

appelaient _yachmak_, au lieu du long camail de couleur claire qu’elles

appelaient _féradjé_, maintenant elles portaient le _tcharchaf_, une

sorte de domino presque toujours noir, avec un petit voile également

noir retombant sur le visage et cachant tout, même les yeux. Il est

vrai, elles le relevaient parfois, ce petit voile, et montraient aux

passants l’ovale entier de leur figure,--ce qui semblait à André Lhéry

une subversive innovation. A part cela, elles étaient toujours les mêmes

fantômes, que l’on coudoie partout, mais avec qui la moindre

communication est interdite et que l’on ne doit pas même regarder; les

mêmes cloîtrées dont on ne peut rien savoir; les inconnaissables,--les

inexistantes, pourrait-on dire: d’ailleurs, le charme et le mystère de

la Turquie. André Lhéry, jadis, par une suite de hasards favorables,

impossibles à rencontrer deux fois dans une existence, avait pu, avec la

témérité d’un enfant qui ignore le danger, s’approcher de l’une d’elles,

--si près qu’il lui avait laissé un morceau de son âme, accrochée. Mais

cette fois, renouveler l’aventure, il n’y songeait même point, pour

mille raisons, et les regardait passer comme on regarde les ombres ou

les nuages....

Le vent de la Mer Noire, pendant les premières semaines, continua de

souffler tout le temps et la pluie froide de tomber, ou bien la neige,

et des gens vinrent l’inviter à des dîners, à des soirées dans des

cercles. Alors il sentit que ce monde-là, cette vie-là, non seulement

lui rendraient vide et agité son nouveau séjour en Orient, mais

risquaient aussi de gâter à jamais ses impressions d’autrefois, peut-

être même d’embrumer l’image de la pauvre petite endormie. Depuis qu’il

était à Constantinople, ses souvenirs, d’heure en heure, s’effaçaient

davantage, sombraient sous la banalité ambiante; il lui paraissait que

ces gens de son entourage les profanaient chaque jour, piétinaient

dessus. Et il décida de s’en aller. Perdre son poste à l’ambassade, bien

entendu, lui était secondaire. Il s’en irait.

Depuis l’arrivée, depuis tantôt quinze jours, mille choses quelconques

venaient d’absorber à ce point son loisir qu’il n’avait même pas pu

passer les ponts de la Corne-d’Or pour aller jusqu’à Stamboul. Cette

grande ville, qu’il apercevait du haut de son logis, le plus souvent

noyée dans les brouillards persistants de l’hiver, restait pour lui

presque aussi lointaine et irréelle qu’avant son retour en Turquie. Il

s’en irait; c’était bien résolu. Le temps de faire un pèlerinage, là-

bas, sous les cyprès, à la tombe de Nedjibé, et, laissant tout, il

reprendrait le chemin de France; par respect pour le cher passé, par

déférenoe religieuse pour _elle_ il repartirait avant le plus complet

désenchantement.

Le jour où il put mettre enfin le pied à Stamboul était un des plus

désespérément glacés et obscurs de toute l’année, bien que ce fût un

jour d’avril.

De l’autre côté de l’eau, aussitôt le pont franchi, dès qu’il se trouva

dans l’ombre de la grande mosquée du seuil, il se sentit redevenir un

autre lui-même, un André Lhéry qui serait resté mort pendant des années

et à qui auraient été rendues tout à coup la conscience et la jeunesse.

Seul, libre, ignoré de tous dans ces fouies, il connaissait les moindres

détours de cette ville, comme se les rappelant d’une existence

précédente. Des mots turcs oubliés lui revenaient à la mémoire; dans sa

tête, des phrases s’assemblaient; il était de nouveau quelqu’un d’ici,

vraiment quelqu’un de Stamboul.

Tout d’abord il éprouva la gêne, presque le ridicule d’être coiffé d’un

chapeau. Moins par enfantillage que par crainte d’éveiller l’attention

de quelque gardien, dans les cimetières, il acheta un fez, qui fut

suivant la coutume soigneusement repassé et conformé à sa tète dans une

des mille petites boutiques de la rue. Il acheta un chapelet, pour tenir

à la main comme un bon Oriental. Et, pris de hâte maintenant, d’extrême

impatience d’arriver à cette tombe, il sauta dans une voiture en disant

au cocher:“ _Edirné kapoussouna guetur!_” (Conduis-moi à la Porte

d’Andrinople.)

C’était loin, très loin, cette porte d’Andrinople, percée dans la grande

muraille byzantine, au bout de quartiers que l’on abandonne, de rues qui

se meurent d’immobilité et de silence. Il lui fallait traverser presque

tout Stamboul, et on commença par monter des rampes où les chevaux

glissaient. D’abord défi1èrent ces quartiers grouillants de monde,

pleins de cris et de marchandages, qui avoisinent le bazar et que les

touristes fréquentent.

Puis vinrent, un peu déserts ce jour-là sous la brise glacée, ces sortes

de steppes qui occupent le plateau du centre et d’où l’on aperçoit des

minarets de tous côtés et des dômes. Et après, ce furent les avenues

bordées de tombes, de kiosques funéraires, d’exquises fontaines, les

avenues de jadis où rien n’avait changé; l’une après l’autre, les

grandes mosquées passèrent avec leurs amas de coupoles pâlement grises

dans le ciel encore hivernal, avec leurs vastes enclos pleins de morts,

et leurs places bordées de petits cafés du vieux temps où les rêveurs

s’assemblent après la prière. C’était l’heure où les muezzins appelaient

au troisième office du jour; on entendait leurs voix tomber de là-haut,

des frêles galeries aériennes qui voisinaient avec les nuages froids et

sombres.... Stamboul existait donc encore... A le retrouver tel

qu’autrefois, André Lhéry, tout frissonnant d’une indicible et

délicieuse angoisse, se sentait replongé peu à peu dans sa propre

jeunesse; de plus en plus il se sentait quelqu’un qui _revivait_, après

des années d’oubli et de non-être.... Et c’était elle, la petite

Circassienne au corps aujourd’hui anéanti dans la terre, qui avait gardé

le pouvoir de jeter un enchantement sur ce pays, elle qui était cause de

tout, et qui, à cette heure, triomphait.

A mesure qu’approchait cette porte d’Andrinople, qui ne donne que sur le

monde infini des cimetières, la rue se faisait encore plus tranquille,

entre des vieilles maisonnettes grillées, des vieux murs croulants. A

cause de ce vent de la Mer Noire, personne n’était assis devant les

humbles petits cafés, presque en ruine.

Mais les gens de ce quartier, les rares qui passaient, avec des airs

gelés, portaient encore la longue robe et le turban d’autrefois. Une

tristesse d’universelle mort, ce jour-là, émanait des choses terrestres,

descendait du ciel obscur, sortait de partout, une tristesse

insoutenable, une tristesse à pleurer.

Arrivé enfin sous l’épaisse voûte brisée de cette porte de ville, André,

par prudence, congédia sa voiture et sortit seul dans la campagne,--

autant dire dans l’immense royaume des tombes abandonnées et des cyprès

centenaires. A droite et à gauche, tout le long de cette muraille

colossale, dont les donjons à moitié éboulés s’alignaient à perte de

vue, rien que des tombes, des cimetières sans fin, qui s’enveloppaient

de solitude et se grisaient de silence. Assuré que le cocher était

reparti, qu’on ne le suivrait pas pour l’espionner, André prit à droite,

et commença de descendre vers Eyoub, marchant sous ces grands cyprès,

aux ramures blanches comme les ossements secs, aux feuillages presque

noirs.

Les pierres tombales en Turquie sont des espèces de bornes, coiffées de

turbans ou de fleurs, qui de loin prennent vaguement l’aspect humain,

qui ont l’air d’avoir une tête et des épaules; aux premiers temps elles

se tiennent debout, bien droites, mais les siècles, les tremblements de

terre, les pluies viennent les déraciner; elles s’inclinent alors en

tous sens, s’appuient les unes contre les autres comme des mourantes,

finissent par tomber sur l’herbe où elles restent couchées. Et ces très

anciens cimetières, où André passait, avaient le morne désarroi des

champs de bataille au lendemain de la défaite.

Presque personne en vue aujourd’hui, le long de cette muraille, dans ce

vaste pays des morts. Il faisait trop froid. Un berger avec ses chèvres,

une bande de chiens errants, deux ou trois vieilles mendiantes attendant

quelque cortège funèbre pour avoir l’aumône, rien de plus, aucun regard

à craindre. Mais les tombes, qui étaient par milliers, simulaient

presque des foules, des foules de petits êtres grisâtres, penchés,

défaillants. Et des corbeaux, qui sautillaient sur l’herbe, commençaient

à jeter des cris, dans le vent d’hiver.

André se dirigeait au moyen d’alignements, pris par lui autrefois, pour

retrouver la demeure de celle qu’il avait appelée “Medjé”, parmi tant

d’autres demeures presque pareilles qui d’un horizon à l’autre

couvraient ce désert. C’était bien dans ce petit groupe là-bas; il

reconnaissait l’attitude et la forme des cyprès. Et c’était bien celle-

ci, malgré son air d’avoir cent ans, c’était bien celle-ci dont les

stèles déracinées gisaient maintenant sur le sol.... Combien la

destruction avait marché vite, depuis la dernière fois qu’il était venu,

depuis à peine cinq années! ... Même ces humbles pierres, le temps

n’avait pas voulu les laisser à la pauvre petite morte, tellement

enfoncée déjà dans le néant, que sans doute pas un être en ce pays n’en

gardait le souvenir. Dans sa mémoire à lui seul, mais rien que là,

persistait encore la jeune image, et, quand il serait mort, aucun reflet

ne resterait nulle part de ce que fut sa beauté, aucune trace au monde

de ce que fut son âme anxieuse et candide. Sur la stèle, tombée dans

l’herbe, personne ne viendrait lire son nom, son vrai nom qui d’ailleurs

n’évoquerait plus rien.... Souvent autrefois, il s’était senti

profanateur, pour avoir livré, quoique sous un nom d’invention, un peu

d’elle-même à des milliers d’indifférents, dans un livre trop intime,

qui jamais n’aurait dû paraître; aujourd’hui, au contraire, il était

heureux d’avoir fait ainsi, à cause de cette pitié éveillée pour elle et

qui continuerait peut-être de s’éveiller çà et là pendant quelques

années encore, au fond d’âmes inconnues; même il regrettait de n’avoir

pas dit comment elle s’appelait, car alors ces pitiés, lui semblait-il,

seraient venues plus directement au cher petit fantôme; et puis, qui

sait, en passant devant la stèle couchée, quelqu’une de ses soeurs de

Turquie, lisant ce nom-là, aurait pu s'arrêter pensive....

Sur les cimetières immenses, la lumière baissait hâtivement ce soir,

tant le ciel était rempli de nuages entassés, sans une échappée nulle

part. Devant cette muraille, les débris de cette muraille sans fin qui

semblait d’une ville morte, la solitude devenait angoissante et à faire

peur: une étendue grise, clairsemée de cyprès et toute peuplée comme de

petits personnages caducs, encore debout ou bien penchés, ou gisants,

qui étaient des stèles funéraires. Et elle demeurait couchée là depuis

des années, la petite Circassienne jadis un peu confiante en le retour

de son ami, là depuis des étés, des hivers, et là pour jamais, se

désagrégeant seule dans le silence, seule durant les longues nuits de

décembre, sous les suaires de neige. A présent même, elle devait n’être

plus rien.... Il songeait avec terreur à ce qu’elle pouvait bien être

encore, si près de lui sous cette couche de terre: oui, plus rien sans

doute, quelques os qui achevaient de s’émietter, parmi les racines

profondes, et cette sorte de boule, plus résistante que tout, qui

représente la tête, le coffret rond où avaient habité son âme, ses

chères pensées....

Vraiment les brisures de cette tombe augmentaient son attachement désolé

et son remords, ne lui étaient plus tolérables; la laisser ainsi, il ne

s’y résignait pas.... Étant presque du pays, il savait quelles

difficultés, quels dangers offrait l'entreprise: un chrétien toucher à

la tombe d’une musulmane, dans un saint cimetière.... A quelles ruses de

malfaiteur il faudrait recourir, malgré l’intention pieuse!... Il décida

cependant que cela se ferait; il resterait donc encore en Turquie, tout

le temps nécessaire pour réussir, même des mois au besoin, et ne

repartirait qu’après, quand on aurait changé les pierres brisées, quand

tout serait relevé et consolidé pour durer....

Rentré à Péra le soir, il trouva chez lui Jean Renaud, un de ses amis de

l’ambassade, un très jeune, qui s’émerveillait ici de toutes choses, et

dont il avait fait son intime, à cause de cette commune adoration pour

l’Orient.

Il trouva aussi tout un courrier de France sur sa table, et une

enveloppe timbrée de Stamboul, qu’il ouvrit d’abord.

La lettre disait:

"Monsieur,

Vous rappelez-vous qu’une femme turque vous écrivit une fois pour vous

dire les émotions éveillées en son âme par la lecture de _Medjé_, et

solliciter quelques mots de réponse tracés de votre main?

Eh bien! cette même Turque, devenue ambitieuse, veut aujourd’hui plus

encore. Elle veut vous voir, elle veut connaître l’auteur aimé de ce

livre, lu cent fois et avec plus d’émotion toujours. Voulez-vous que

nous nous rencontrions jeudi à deux heures et demie au Bosphore, côte

d’Asie, entre Chiboukli et Pacha-Bagtché? Vous pourriez m’attendre au

petit café qui est près de la mer, juste au fond de la baie.

Je viendrai en tcharchaf sombre, dans un talika (1); je quitterai ma

voiture, vous me suivrez, mais vous attendrez que je vous parle la

première. Vous connaissez mon pays, vous savez donc combien je risque.

Je sais de mon côté que j’ai affaire en vous à un galant homme. Je me

fie à votre _discrétion_.

(1) Voiture turque de louage, du modèle usité à la campagne. (On dit

aussi mohadjir.)

Mais peut-être avez-vous oublié "Medjé"? Et peut-être ses soeurs ne vous

intéressent-elles plus?

Si cependant vous désirez lire dans l’âme de la Medjé d’aujourd’hui,

répondez-moi, et à jeudi.

Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains · 第 10 / 119 题