Tout ce petit monde avait été mis dans la confidence de la lettre écrite
au romancier. Chez les femmes turques d'aujourd'hui, il y a une telle
solidarité de révolte contre le régime sévère des harems, qu'elles ne se
trahissent jamais entre elles; le manquement fût-il grave, au lieu
d'être innocent comme cette fois, ce serait toujours même discrétion,
même silence.
On se serra pour lire ensemble, cheveux contre cheveux, y compris
mademoiselle Bonneau de Saint-Miron, en se tiraillant le papier. A la
troisième phrase, on éclata de rire:
"Oh! tu as vu!... Il prétend que tu n'es pas Turque!... Impayable, par
exemple!... Il s'y connaît même si bien, paraît-il, que le voilà tout à
fait sûr que non!
--Eh! mais c'est un succès, ça, ma chère,--lui dit Zeyneb, l'aînée
des cousines,--ça prouve que le piquant de ton esprit, l'élégance de
ton style...
--Un succès,--contesta la petite rousse au nez en l'air, au minois
toujours comiquement moqueur,--un succès!... Si c'est qu'il te prend
pour une _Pérote_, merci de ce succès-là."
Il fallait entendre comment était dit ce mot _Pérote_ (habitante du
quartier de Péra). Rien que dans la façon de le prononcer, elle avait
mis tout son dédain de pure fille d'Osmanlis pour les Levantins ou
Levantines (Arméniens, Grecs ou Juifs) dont le Pérote représente le
prototype (1)
(1) Tout en me rangeant à l'avis des Osmanlis sur la généralité des
Pérotes, je reconnais avoir rencontré parmi eux d'aimables exceptions,
des hommes parfaitement distingués et respectables, des femmes qui
seraient trouvées exquises dans n'importe quel pays et quel monde.
(Note de l'auteur.)
"Ce pauvre Lhéry,--ajouta Kerimé, l'une des jeunes invitées,--il
retarde!... Il en est sûrement resté à la Turque des romans de 1830:
narguilé, confitures et divan tout le jour.
--Ou même simplement,--reprit Mélek, la petite rousse au bout de nez
narquois,--simplement à la Turque du temps de sa jeunesse. C'est qu'il
doit commencer à être marqué, tu sais, ton poète!..."
C'était pourtant vrai, d'une vérité incontestable, qu'il ne pouvait plus
être jeune, André Lhéry. Et, pour la première fois, cette constatation
s'imposait à l'esprit de sa petite amoureuse inconnue, qui n'avait
jamais pensé à cela: constatation plutôt décevante, dérangeant son rêve,
voilant de mélancolie son culte pour lui...
Malgré leurs airs de sourire et de railler, elles l'aimaient toutes, cet
homme lointain et presque impersonnel, toutes celles qui étaient là;
elles l'aimaient pour avoir parlé avec amour de leur Turquie, et avec
respect de leur Islam. Une lettre de lui écrite à l'une d'elles était un
événement dans leur vie cloîtrée où, jusqu'à la grande catastrophe
foudroyante du mariage, jamais rien ne se passe. On la relut à haute
voix. Chacune désira toucher ce carré de papier où sa main s'était
posée. Et puis, étant toutes graphologues, elles entreprirent de sonder
le mystère de l'écriture.
Mais une maman survint, la maman des deux soeurs, et vite, avec un
changement de conversation, la lettre disparut, escamotée. Non pas
qu'elle fût bien sévère, cette maman-là, au si calme visage, mais elle
aurait grondé tout de même, et surtout n'eût pas su comprendre; elle
était d'une autre génération, parlant peu le français et n'ayant lu
qu'Alexandre Dumas père. Entre elle et ses filles, un abîme s'était
creusé, de deux siècles au moins, tant les choses marchent vite dans la
Turquie d'aujourd'hui. Physiquement même, elle ne leur ressemblait pas,
ses beaux yeux reflétaient une paix un peu naïve qui ne se retrouvait
point dans le regard des admiratrices d'André Lhéry: c'est qu'elle avait
borné son rôle terrestre à être une tendre mère et une épouse
impeccable, sans en chercher plus. D'ailleurs, elle s'habillait mal en
Européenne, et portait gauchement encore des robes trop surchargées,
quand ses enfants au contraire savaient déjà être si élégantes et fines
dans des étoffes très simples.
Maintenant se fut l'institutrice française de la maison qui fit son
entrée,--genre Esther Bonneau, en plus jeune, en plus romanesque
encore. Et comme la chambre était vraiment trop encombrée, avec tant de
monde, de robes jetées sur les chaises et de matelas par terre, on passa
dans une plus grande pièce voisine, "modern style", qui était le salon
du harem.
Surgit alors sans frapper, par la porte toujours ouverte, une grosse
dame allemande à lunettes, en chapeau lourdement empanaché, amenant par
la main Fahr-el-Nissâ, la plus jeune des invitées. Et, dans le cercle
des jeunes filles, aussitôt on se mit parler allemand, avec la même
aisance que tout à l'heure pour le français. C'était le professeur de
musique, cette grosse dame-là, et d'ailleurs une femme de talent
incontestable; avec Fahr-el-Nissâ, qui jouait déjà en artiste, elle
venait de répéter à deux pianos un nouvel arrangement des fugues de
Bach, et chacune y avait mis toute son âme.
On parlait allemand, mais sans plus de peine on eût parlé italien ou
anglais, car ces petites Turques lisaient Dante, ou Byron, ou
Shakespeare dans le texte original. Plus cultivées que ne le sont chez
nous la moyenne des jeunes filles du même monde, à cause de la
séquestration sans doute et des longues soirées solitaires, elles
dévoraient les classiques anciens et les grands détraqués modernes; en
musique se passionnaient pour Gluck aussi bien que pour César Franck ou
Wagner, et déchiffraient les partitions de Vincent d'Indy. Peut-être
aussi bénéficiaient-elles des longues tranquillités et somnolences
mentales de leurs ascendantes; dans leur cerveau, composé de matière
neuve ou longtemps reposée, tout germait à miracle, comme, en terrain
vierge, les hautes herbes folles et les jolies fleurs vénéneuses.
Le salon du haremlike, ce matin-là, s'emplissait toujours; les deux
négresses avaient suivi, avec leur petit tambourin. Après elles, une
vieille dame entra, devant qui toutes se levèrent par respect: la grand-
mère. On se mit alors à parler turc, car elle n'entendait rien aux
langues occidentales,--et ce qu'elle se souciait d'André Lhéry, cette
aïeule! Sa robe brodée d'argent était de mode ancienne et un voile de
Circassie enveloppait sa chevelure blanche. Entre elle et ses petites-
filles, l'abîme d'incompréhension demeurait absolument insondable, et,
pendant les repas, plus d'une fois lui arrivait-il de les scandaliser
par l'habitude qu'elle avait conservée de manger le riz avec ses doigts
comme les ancêtres,--ce que faisant, elle restait grande dame quand
même, grande dame jusqu'au bout des ongles, et imposante à tous.
Donc, on s'était mis à parler turc, par déférence pour l'aïeule, et
subitement le murmure des voix était devenu plus harmonieux, doux comme
de la musique.
Parut maintenant une femme, svelte et ondoyante, qui arrivait du dehors,
et ressemblait, bien entendu, à un fantôme tout noir. C'était Alimé
Hanum, professeur agrégée de philosophie au lycée de jeunes filles fondé
par Sa Majesté Impériale le Sultan; d'habitude elle venait trois fois
par semaine enseigner à Mélek la littérature arabe et persane. Il va
sans dire, pas de leçon aujourd'hui, veille de mariage, jour où les
cervelles étaient à l'envers. Mais quand elle eut relevé son voile en
cagoule et montré sa jolie figure grave, la conversation tomba sur les
vieux poètes de l'Iran, et Mélek, devenue sérieuse, récita un passage du
"Pays des roses", de Saadi.
Aucune trace d'odalisques, ni de narguilé, ni de confitures, dans ce
harem de pacha, composé de la grand-mère, de la mère, des filles, et des
nièces avec leurs institutrices.
Du reste, à part deux ou trois exceptions peut-être, tous les harems de
Constantinople ressemblent à celui-ci: le _harem_ de nos jours, c'est
tout simplement la partie féminine d'une famille constituée comme chez
nous,--et éduquée comme chez nous, sauf la claustration, sauf les
voiles épais pour la rue, et l'impossibilité d'échanger une pensée avec
un homme, s'il n'est le père, le mari, le frère, ou quelquefois par
tolérance le cousin très proche avec qui l'on a joué étant enfant.
On avait recommencé de parler français et de discuter toilette quand une
voix humaine, si limpide qu'on eût dit une voix céleste, tout à coup
vibra dehors, comme tombant du haut de l'air:
l'Imam de la plus voisine mosquée appelait du haut du minaret les
fidèles à la prière méridienne.
Alors la petite fiancée, se rappelant que sa grand-mère déjeunait à
midi, s'échappa comme Cendrillon, avec mademoiselle Bonneau, encore plus
effarée qu'elle à l'idée que la vieille dame pourrait attendre.