J'ai toujours aimé les voyages et semblable au juif errant je ne restais
jamais dans le même lieu: tantôt en voiture, tantôt à cheval, tantôt à
pied, j'étais toujours par monts et par vaux.
Un soir vers la brune accablé de lassitude, je dis tout haut: si j'avais
un cheval, je serais bien heureux; à peine avais-je fini ce souhait
qu'un cavalier passa et me dit: Monsieur, vous avez l'air bien fatigué,
vous avez encore trois lieues à faire, si vous voulez profiter de la
croupe de mon cheval il ne tient qu'à vous. J'hésitais, cependant la
nécessité me força à accepter et me voilà derrière le cavalier: nous
n'avions pas fait cinq cents pas qu'un second voyageur se présente, même
offre, encore acceptée; bientôt après un troisième, un quatrième, un
cinquième, un sixième; enfin un douzième est à la file, et le cheval de
s'allonger pour laisser de la place au dernier venu.
Depuis longtemps la peur s'était emparée de moi: je n'osais respirer,
et j'étois plus mort que vif. Mais que devins-je, lors que je vis que
la maudite monture alloit d'une vitesse égale à la foudre et prenoit un
chemin nouveau.
Ah ciel! m'écriai-je, notre Seigneur était en même compagnie que nous,
ils étaient treize, et le treizième était Judas, qui le vendit, nous
avons certainement un Judas parmi nous, Jésus ne nous abandonnez pas. Au
même instant des hurlemens épouvantables se firent entendre; et bientôt
après je ne sentis plus rien autour de moi; cependant j'allais toujours
avec une rapidité extraordinaire, et je me trouvai presqu'à la même
place où j'avais rencontré mon maudit cavalier.
Voilà Messieurs ce qui m'a dégoûté de voyager, et m'a rendu moins
incrédule sur les esprits.
Nous ne savions que dire de cette aventure, lorsque le second commença
son récit.