Deux chevaliers de Malte avaient un esclave, qui se vantait de posséder
le secret d'évoquer les démons et de les obliger de lui découvrir les
choses les plus cachées. Ses maîtres le menèrent dans un vieux château
où l'on croyait qu'il y avait des trésors enfouis.
L'esclave resté seul, fit ses évocations et enfin le démon ouvrit un
rocher et en fit sortir un coffre. L'esclave voulut s'en emparer, mais
le coffre rentra aussitôt dans le rocher. La même chose se renouvella
plus d'une fois; et l'esclave après de vains efforts, vint dire aux deux
chevaliers ce qui lui était arrivé; il était tellement affaibli par
les efforts qu'il avait fait, qu'il demanda un peu de liqueur pour se
fortifier; on lui en donna et il retourna à l'endroit du trésor.
Quelque tems après, on entendit du bruit; on descendit dans la caverne
avec de la lumière, on trouva l'esclave mort, et ayant tout le corps
percé comme de coups de canif, représentant une croix. Il en était
si chargé qu'il n'y avait pas un endroit où poser le doigt sans en
rencontrer. Les chevaliers portèrent le cadavre au bord de la mer et
l'y précipitèrent avec une grosse pierre au cou, afin qu'on ne pût rien
soupçonner de cette aventure.
HISTOIRE DE L'ESPRIT
QUI APPARUT A DOURDANS.
M. Vidi, receveur des tailles à Dourdans, écrivit à un de ses amis
l'histoire d'une apparition singulière qui eut lieu dans sa maison en
1700. Cette lettre fut conservée par M. Barré, Auditeur des comptes, et
publiée par Lenglet-Dufresnoy, dans son Recueil de Dissertations sur les
apparitions. La voici:
»L'esprit commença à faire du bruit dans une chambre peu éloignée de
celle où nous mettons nos serviteurs atteints de maladie. Notre servante
entendait quelquefois auprès d'elle pousser des soupirs semblables à
ceux d'une personne qui souffre; cependant elle ne voyait ni ne sentait
rien.
»Le malheur voulut qu'elle tomba malade. Nous la gardâmes six mois en
cet état, et lorsqu'elle fut convalescente, nous l'envoyâmes chez son
père pour respirer l'air natal: elle y resta environ un mois; pendant
ce tems elle ne vit et n'entendit rien d'extraordinaire. Étant revenue
ensuite en bonne santé, nous la fîmes coucher dans une chambre voisine
de la nôtre. Elle se plaignit d'avoir entendu du bruit, et deux ou trois
jours après, étant dans le bûcher où elle allait chercher du bois,
elle se sentit tirer par la juppe. L'après dîner du même jour, ma femme
l'envoya au salut: lorsqu'elle sortit de l'église, elle sentit que
l'esprit la tirait si fort qu'elle ne pouvait avancer. Une heure après,
elle revint au logis, et en entrant dans notre chambre, elle fut
tirée d'une telle force, que ma femme en entendit le bruit; et nous
remarquâmes, lorsqu'elle fut entrée, que les agraffes de sa juppe
étaient rompues. Ma femme voyant ce prodige en frémit de peur.
»La nuit du dimanche suivant, aussitôt que cette fille fut couchée, elle
entendit marcher dans sa chambre; et quelque tems après, l'esprit se
coucha auprès d'elle, lui passa sur le visage une main très-froide,
comme pour lui faire des caresses. Alors la fille prit son chapelet qui
était dans sa poche et le mit en travers de sa gorge. Nous lui avions
dit, les jours précédens, que si elle continuait à entendre quelque
chose, elle conjurât l'esprit de la part de Dieu, de s'expliquer sur ce
qu'il demandait. Elle fit mentalement ce que nous lui avions recommandé,
car l'excès de la peur lui avait ôté la parole. Elle entendit alors
marmotter des sons non articulés. Vers les trois à quatre heures du
matin, l'esprit fit un si grand bruit, qu'il semblait que la maison fût
tombée. Cela nous réveilla tous en même tems. J'appelai une femme de
chambre pour aller voir ce que c'était, croyant que la servante avait
fait ce bruit, à cause de la peur qu'elle avait eue. On la trouva toute
en eau. Elle voulut s'habiller; mais elle ne put trouver ses bas. Elle
vint dans cet état dans notre chambre. Je vis une sorte de brouillard
ou de grosse fumée qui la suivait, et qui disparut un moment après.
Nous lui conseillâmes de se mettre en bon état, d'aller à confesse et de
communier, aussitôt que la messe de cinq heures sonnerait. Elle alla de
nouveau chercher ses bas, qu'elle apperçut enfin dans la ruelle du lit,
tout au haut de la tapisserie; elle les fit tomber avec un long bâton.
L'esprit avait aussi porté ses souliers sur la fenêtre.
»Lorsqu'elle fût remise de ses frayeurs, elle alla à confesse et
communia. Je lui demandai à son retour ce qu'elle avait vu. Elle me dit
que sitôt qu'elle s'était approchée de la sainte table pour communier,
elle avait apperçu tout près d'elle sa mère qui était morte depuis onze
ans. Après la communion, elle s'était retirée dans une chapelle, où elle
ne fut pas plutôt entrée, que sa mère se mit à genoux devant elle, et
lui prit les mains en lui disant: «Ma fille, n'ayez point de peur; je
suis votre mère. Votre frère fut brûlé par accident, pendant que j'étais
au four à Ban d'Oisonville, proche d'Estampe. J'allai aussitôt trouver
M. le curé de Garancières, qui vivait saintement, pour lui demander
une pénitence, croyant que ce malheur était causé par ma faute. Il
me répondit que je n'étais pas coupable, et me renvoya à Chartres au
pénitencier. Je l'allai trouver; et comme je m'obstinais à demander
une pénitence, celle qu'il m'imposa fut de porter pendant deux ans une
ceinture de crin; ce que je n'ai pu exécuter, à cause de mes grossesses
et autres maladies; étant morte enflée sans l'avoir pu faire, ne
voulez-vous pas bien, ma fille, accomplir pour moi cette pénitence». La
fille le lui promit. La mère la chargea encore de jeûner au pain et à
l'eau pendant quatre vendredis et samedis, de faire dire une messe à
Gomberville, de payer au nommé Lânier, mercier, vingt-six sous qu'elle
lui devait pour du fil qu'il lui avait vendu, et d'aller dans la cave
de la maison où elle était morte: «vous y trouverez, ajouta-t-elle, la
somme de sept livres, que j'y ai mises sous la troisième marche. Faites
aussi un voyage à Chartres, à la bonne Notre-Dame, que vous prierez pour
moi. Je vous parlerai encore une fois». Elle fit ensuite beaucoup de
remontrances à sa fille, lui disant surtout de bien prier la Sainte
Vierge; que dieu ne lui refuserait rien; que les pénitences de ce monde
étaient aisées à faire; mais que celles de l'autre étaient bien rudes.
»Le lendemain la servante fit dire une messe, pendant laquelle l'esprit
lui tirait son chapelet. Il lui passa le même jour la main sur le bras,
comme pour la flatter. Pendant deux jours de suite, elle le vit à côté
d'elle.
»Je crus qu'il fallait qu'elle s'acquittât au plutôt de ce dont sa mère
l'avait chargée; c'est pourquoi, je l'envoyai, par la première occasion,
à Gomberville, où elle fit dire une messe, paya les vingt-six sous qui
étaient effectivement dus, et trouva les sept livres sous la troisième
marche de la cave, comme l'esprit l'avait dit. Delà, elle se rendit à
Chartres, où elle fit dire trois messes, se confessa et communia dans la
chapelle basse.
»Lorsqu'elle sortit, sa mère lui apparut pour la dernière fois et lui
dit:»Ma fille, puisque vous voulez bien faire tout ce que je vous ai
dit, je m'en décharge et vous en charge à ma place. Adieu: je m'en vais
à la gloire éternelle».
»Depuis ce tems, la fille n'a plus rien vu ni entendu. Elle porte la
ceinture de crin nuit et jour; ce qu'elle continuera pendant les deux
ans que sa mère lui a recommandé de le faire.
LES AVENTURES
DE THIBAUD DE LA JACQUIÈRE.