_Du poëme héroï-comique ou burlesque en Italie au seizième siècle;_
L'ORLANDINO; _Notice sur la vie de Teofilo Folengo, son auteur;_ LA
GIGANTEA, LA NANEA, LA GUERRA DE' MOSTRI, _de Grazzini, dit le Lasca;
Notice sur sa vie; Idée de ces trois poëmes; Fin de la poésie épique._
Cette troisième espèce d'épopée qui semble, par sa futilité, par
l'infraction presque continuelle des lois du goût et de la décence,
mériter peu qu'on s'en occupe, ou du moins que l'on s'y arrête, ne
laisserait pas, si on le voulait, de donner lieu à des recherches assez
étendues sur l'antiquité grecque, et pourrait fournir, comme tant
d'autres sujets assez légers, matière à une dissertation lourde et
savante. Le genre burlesque, en général méprisé en France, malgré la
gaîté et la légèreté que l'on reproche aux Français et qu'on leur envie,
est au contraire presque généralement goûté des Italiens, quoiqu'il y
ait dans leur caractère du penchant à la mélancolie et de la gravité.
Mais pour qu'on ne se hâte pas de chercher, à cette différence
très-remarquable, quelqu'une de ces explications physiologiques et
analytiques auxquelles on renonce si difficilement quand elles sont une
fois trouvées, il est bon de savoir que les anciens Grecs, auxquels les
Italiens modernes ressemblent par leur goût dans les arts, et les
Français par leur caractère, se passionnèrent comme les premiers pour ce
genre si peu estimé des seconds.
Quoique cette multitude immense de poëmes de toute espèce dont la Grèce
fut comme inondée, ait été dévorée par le temps, et quoique les auteurs
grecs qui en parlent n'aient le plus souvent pris d'autre peine que de
les nommer, nous ne manquons cependant pas assez de lumières sur cet
objet pour ignorer quel fut en Grèce le goût pour les poëmes
héroï-comiques[764]. Le plus connu, quoiqu'il n'en soit rien resté, est
le _Margitès_, que Platon et Aristote attribuent trop positivement à
Homère, pour que l'on puisse douter qu'il ne fût de lui. Margitès était
un homme simple jusqu'au ridicule[765], qui n'avait jamais pu, dit-on,
apprendre à compter au-delà du nombre cinq; qui, s'étant marié, n'osait
toucher sa femme de peur qu'elle ne s'allât plaindre à sa mère; qui,
étant homme fait, ne savait pas encore lequel de son père ou de sa mère
était accouché de lui, et dont les traits d'esprit dans ce genre vont si
loin, que je suis obligé de m'arrêter à celui-là. Le chantre du divin
Achille prit ce lourdaud pour héros d'un de ses poëmes. Dans quelque
style qu'il l'eût écrit, ce ne put jamais être qu'un poëme burlesque;
et, si l'on veut partager méthodiquement en diverses classes cette sorte
d'épopée, on peut dire que, dans le _Margitès_, et dans les poëmes de la
même espèce, le ridicule naît des actions mêmes et du sujet à qui on les
prête, plus que la manière d'imiter, ou du style. Tout l'art y consiste
à savoir représenter ces sortes d'actions et les charger de
circonstances qui, sans s'écarter de la vraisemblance poétique, soient
propres à exciter le rire[766].
[Note 764: Le _Quadrio_, t. VI, l. II, dist. 3, c. I. Dans un
ouvrage tel que celui-ci, je dois préférablement puiser aux
sources italiennes.]
[Note 765: _Raggionamento dello academico Aldeano sopra la
poesia giocosa_, etc., Venetia, 1634, p. 6.]
[Note 766: Le _Quadrio_, _ub. supr._]
La seconde espèce d'épopée burlesque, que l'on trouve chez les Grecs,
est celle dont l'action est une, mais qui a pour acteurs des animaux et
non des hommes. Il s'en est conservé un exemple très-célèbre dans le
combat des rats et des grenouilles, ou la _Batracomyomachie_ d'Homère.
Son grand succès produisit des imitations sans nombre. On vit paraître
la guerre des chats et des rats[767], la guerre des grues[768], la
guerre des étourneaux[769], la guerre des araignées[770], etc. Le
ridicule naît, dans ces sortes de poëmes, de ce qu'on prête à des
animaux les actions et les moeurs des hommes. C'est la fable d'Ésope
agrandie et développée, ou l'apologue prolongé. Les _Animaux parlants_,
de _Casti_, sont le plus long poëme de ce genre, et incontestablement le
meilleur.
[Note 767: _Galcomyomachia._]
[Note 768: _Geranomachia._]
[Note 769: _Sparomachia._]
[Note 770: _Arachnomachia._]
En mêlant, dans la même fable, des hommes avec des animaux, vous aurez
une troisième espèce de poëme burlesque, tel que les vers _Arimaspiens_
d'Aristée de Proconnèse. Cet Aristée, qui florissait, selon les
uns[771], avant Homère, selon d'autres[772], soixante ans après, et qui
était non-seulement poëte, mais une espèce de magicien[773], prit pour
sujet d'un poëme épique burlesque la guerre des Arimaspes avec les
griffons qui gardaient les mines d'or. On sait que les Grecs ingénieux,
mais qui ont trop souvent fait voir quelque différence entre l'esprit et
la raison, croyaient qu'il existait par-delà Borée, ou dans les plus
lointaines régions du Nord, des peuples qu'ils nommaient Hyperboréens.
Ces peuples jouissaient, pendant une vie qui durait plusieurs siècles,
d'un bonheur et d'un printemps éternels. Quelques-uns étaient sans tête,
singulier moyen de bonheur, et se nommaient _Acéphales_; d'autres
avaient une tête et des oreilles de chien: c'étaient les _Cynocéphales_;
d'autres enfin n'avaient qu'un oeil au milieu du front, et il les
appelaient _Arimaspes_. Il y avait dans ce pays des montagnes dont les
entrailles étaient remplies de veines d'or, et des griffons qui
veillaient sans cesse à empêcher qu'on ne vînt ouvrir les veines de ces
montagnes. Aristée imagina donc une guerre entre les griffons qui
défendaient l'or et les Arimaspes qui voulaient le prendre. D'un côté
des guerriers qui n'ont qu'un oeil, de l'autre des monstres ailés et
avides d'or, ne pouvaient produire qu'un poëme burlesque; mais celui-ci
devait être en même temps satirique, et c'est même un caractère que ces
poëmes ont presque tous.
[Note 771: Tatien, _Orat. ad Græcos_. Strabon cite quelques
auteurs qui voulaient qu'il eût même été le maître d'Homère.]
[Note 772: Hérodote, Vie d'Homère.]
[Note 773: Hérodote, Apollonius, Maxime de Tyr, Origène,
Hésichius, etc., vous diront que l'ame de cet Aristée sortait de
son corps et y rentrait quand il voulait. Strabon reconnaît en lui
un magicien ou auteur de prestiges, tel qu'il n'y en eut jamais
dans le monde.]
Enfin, les Grecs eurent une quatrième espèce d'épopée burlesque, où ils
firent agir, soit les hommes seulement, soit les hommes et les dieux;
les uns contre les autres; et tantôt d'une manière comique, tantôt
sérieusement. C'est proprement le poëme héroï-comique. Il paraît que la
_Gigantomachie_ d'Hégémon était de ce genre. La preuve que le ridicule
y dominait est dans une anecdote connue. Hégémon récitait son poëme aux
Grecs assemblés, usage commun chez cette nation sensible. Ils riaient
aux éclats en l'écoutant, lorsqu'on vint leur annoncer la triste
nouvelle que leur armée navale avait été battue et entièrement détruite.
Ils continuèrent de rire, et ne voulaient point abandonner cette
lecture. Le poëte, plus sage qu'eux, cessa de lire, et les força de
s'occuper de leur flotte. Il y eut aussi une _Titanomachie_, sans doute
du même genre, qu'Athénée attribue à _Arctinus_, et d'autres à _Eumèle_
de Corinthe. C'est sans doute le titre conservé de cette _Gigantomachie_
d'Hégémon, qui donna à notre Scarron, le seul poëte burlesque qui ait
réussi en France, l'idée de composer la sienne.
En voilà plus qu'il n'en faudrait pour faire non-seulement une
dissertation, mais un volume, si l'on voulait compulser tous les livres
où il est parlé de ces quatre différentes classes de poëmes burlesques
grecs et de leurs auteurs; je n'ai touché en passant ces origines d'un
genre de poésie dont nous ne faisons aucun cas, que pour montrer que les
Grecs, nos maîtres dans tous les arts, étaient à cet égard moins
dédaigneux que nous, et que les Italiens à qui nous reprochons de trop
aimer les bouffonneries et le burlesque, peuvent s'autoriser de leur
exemple. Ils se vantent, il est vrai, d'y avoir surpassé les Grecs, et
personne ne peut leur disputer cet avantage[774]. Ils l'auraient d'une
manière trop décidée et trop au-delà de toute comparaison, si l'on
comptait chez eux, parmi les poëmes héroï-comiques ou burlesques, tous
ceux où le plaisant se joint au sérieux; il faudrait alors faire entrer
dans cette classe, et le _Roland_ du _Berni_, et celui même de
l'Arioste, et plusieurs autres; alors aussi les poëmes romanesques ou
romans épiques dont on peut faire quelque cas se trouveraient réduits au
_Roland amoureux_, tel que l'avait fait le _Bojardo_, et à l'_Amadis_,
presque tous les autres passant très-souvent, et dans les expressions,
et dans les choses, du sérieux au comique, et même au burlesque et au
bouffon.
[Note 774: Le _Quadrio_, _ub. supr._, c. III.]
On ne doit donc pas entendre par poëmes burlesques, badins, ou plaisants
(_giocosi_, comme les Italiens les appellent), tous ceux où le comique
et l'héroïque, le grave et le plaisant sont entremêlés, mais ceux dans
lesquels le principal but de l'auteur a été de faire rire, soit par des
aventures gaies ou ridicules en elles-mêmes, soit par la manière de les
raconter, ou par ces deux moyens à la fois. Si l'on se rappelle ce que
j'ai dit du _Morgante maggiore_ du _Pulci_, et l'analyse que j'ai donnée
de ce poëme bizarre[775], on y reconnaîtra la première épopée où
l'auteur ait eu presque toujours cette intention, et par conséquent, à
l'exception de quelques endroits, surtout dans les derniers chants, le
premier modèle du poëme burlesque moderne. La vie presque entière du
paladin Roland et ses incroyables exploits y sont contés du ton d'un
homme qui n'éprouve point d'illusion et qui n'en veut point faire, mais
qui veut amuser et faire rire son lecteur, et commence par s'amuser et
par rire lui-même. En un mot, l'auteur se joue, il fait un poëme
_giocoso_ (plaisant); il raille, il se moque (_burla_); il fait un poëme
_burlesco_ (burlesque). Le sens propre de ce mot a, dans presque tout ce
poëme, son application la plus exacte.
[Note 775: Ci-dessus, t. IV, p. 215 et suiv.]
Nous avons vu la naissance et les premiers exploits de Roland servir de
matière à un poëme romanesque, mais très-sérieux, du _Dolce_. Ils en ont
aussi servi à un poëme burlesque dans tous les sens et dans toute son
étendue, connu sous le titre de l'_Orlandino_, production originale de
l'un des esprits les plus fantasques qui se soit jamais avisé d'écrire.
Disons quelques mots de lui avant de parler de son ouvrage.
_Teofilo Folengo_, plus connu sous le nom de _Merlino Coccajo_, naquit
en 1491[776], d'une famille ancienne et même illustre, dans une terre
voisine du lac de Mantoue. Ayant donné, dès ses premières années, des
preuves d'une singulière vivacité d'esprit et d'une grande aptitude aux
lettres, il entra à l'âge de seize ans dans l'ordre de St. Benoît; alors
il quitta le nom de Jérôme qu'il avait reçu en naissant, et prit celui
de Théophile. Il n'avait pas tout-à-fait dix-huit ans lorsqu'il fit ses
voeux; c'est l'âge où il commence à devenir difficile de les remplir.
Théophile, après avoir lutté quelques années contre cette difficulté, ou
n'y avoir cédé qu'en secret, abjura toute retenue, quitta le cloître et
sans doute l'habit monastique, s'enfuit avec une femme nommée _Girolama
Dieda_, et mena pendant plus de dix ans une vie errante. Ce fut pour
sortir de la misère où il s'était jeté, qu'il publia, quatre ans après
sa fuite, ces poésies composées de latin et d'italien, et qui ne sont ni
l'un ni l'autre, auxquelles il donna le nom de _Macaroniques_. On
prétend qu'ayant entrepris un poëme latin où il espérait égaler, ou même
surpasser Virgile, et voyant que des personnes à qui il en lisait des
morceaux ne partageaient pas son espérance, il jeta son ébauche au feu,
et se mit à écrire dans ce style capricieux, où deux langues se
confondent et se corrompent mutuellement.
[Note 776: 8 novembre.]
Ce que dit le _Gravina_ est plus vraisemblable. Selon lui, le _Folengo_,
qui était capable par son génie de faire un poëme noble et sublime, au
lieu de se mettre par là au niveau de plusieurs poëtes, voulut s'élever
au-dessus de tous dans un autre genre de poésie. En effet, l'abondance
des images, la variété des récits, la vivacité des descriptions, et
quelques traits de poésie élégante et sérieuse qu'on trouve parmi ses
Macaroniques, font voir qu'il était né avec les dispositions poétiques
les plus heureuses. Les obscénités grossières et les licences de tout
genre qu'il y répandit, et qu'il voulut effacer dans les éditions
postérieures, furent l'effet du libertinage auquel il s'était abandonné.
On en peut dire autant de son _Orlandino_, poëme italien en octaves et
en huit chants, qu'il écrivit dans l'espace de trois mois. Il le fit
paraître en 1526, sous le nom de _Limerno Pitocco da Mantova_. _Limerno_
est l'anagramme de son autre nom de guerre _Merlino_, et par le nom de
_Pitocco_, qui signifie un gueux, un pauvre, un mendiant, il voulut
désigner l'état misérable où il était tombé. Il rentra dans son ordre
cette année même; et, devenu plus sage, sans rien perdre de son
originalité, il publia un an après, sous le titre de _Chaos del tri per
uno_, un ouvrage aussi obscur que singulier, dans lequel, partie en vers
et partie en prose, tantôt en italien, tantôt en latin, et quelquefois
dans son style macaronique, il raconte les événements de sa vie, ses
erreurs et sa conversion.
Alors il se retira dans un monastère de son ordre, sur le promontoire de
Minerve au royaume de Naples, et pour réparer le mal que pouvait faire
la lecture des poésies de sa jeunesse, il composa, _in ottava rima_, un
poëme de la vie de J. C. ou de l'humanité du fils de Dieu, poëme aussi
orthodoxe que les autres l'étaient peu, mais qui, de l'aveu de
Tiraboschi, n'eut pas un aussi grand nombre de lecteurs. Du royaume de
Naples, _Folengo_ passa en Sicile[777]: il y dirigea d'abord un petit
monastère, aujourd'hui abandonné[778], et se fixa ensuite à
Palerme[779]. Don _Ferrante_ de Gonzague y était alors vice-roi;
Théophile composa pour lui une espèce d'action dramatique en tercets, ou
_terza rima_, intitulée la _Pinta_ ou la _Palermita_, titres qui, selon
son tour d'esprit ordinaire, n'annoncent point du tout le sujet, car ce
sujet n'était rien moins que la création du monde, la chute d'Adam, la
rédemption, etc. Cette pièce s'est conservée manuscrite, mais n'a jamais
été imprimée; quelques autres tragédies chrétiennes qu'il fit alors ont
entièrement péri, et il ne paraît pas que ce soit une grande perte.
L'auteur avait été un poëte bizarre et même tout-à-fait baroque, mais
enfin un poëte; et ce n'est plus qu'un moine. Il revint de Sicile en
Italie, se retira dans un couvent près de Padoue[780], y passa les
dernières années de sa vie, et y mourut à la fin de 1554[781] âgé de
cinquante-trois ans.
[Note 777: Vers l'an 1533.]
[Note 778: Sainte-Marie-de-la-Chambre.]
[Note 779: Dans l'abbaye de Saint-Martin.]
[Note 780: _Santa Croce di Campese._]
De ces trois principaux ouvrages le premier est le plus célèbre, et le
nom de _Merlin Coccajo_ qu'il se donna dans ce qu'il appela ses
_Macaroniques_, est plus connu que celui de _Teofilo Folengo_. Ce genre
de poésie est, comme nous l'avons dit, un mélange de mots latins et de
mots italiens qui ont une terminaison latine. On prétend que ce mélange
lui a fait donner le nom qu'il porte, parce qu'il ressemble à un plat de
_macaroni_, qui sont un mélange de farine, de beurre et de fromage. Un
auteur grave, _Tomasini_, assure que la _Macaronée_ est une pièce de
fort bon goût, remplie d'agréments, qui cache des pensées et des maximes
fort sérieuses sous des termes facétieux et sous des railleries
apparentes; qu'en un mot elle contient un mélange du plaisant et de
l'utile fait avec beaucoup d'art[782]. Nous verrons ailleurs[783] ce
qu'il en faut croire. Nous ne devons pas donner ici à cette production
hétéroclite le temps et la place que réclame l'_Orlandino_.
[Note 782: _Mémoires de Nicéron_, t. VIII.]
[Note 783: Lorsque nous traiterons de la poésie latine.]
Le _Roland furieux_ avait paru depuis plus de dix ans pour la première
fois; depuis près de cinq, l'Arioste l'avait publié tel qu'il devait
rester désormais; le paladin Roland, ses haut faits, son amour et sa
folie occupaient l'attention publique. On parlait peu de sa naissance
irrégulière, des amours de son père Milon et de sa mère Berthe, de la
misère qui assaillit son enfance, et des premières preuves qu'il donna,
dans ce honteux état, de sa force et de sa valeur; ce sujet parut à
notre moine fugitif digne de caprices et du libertinage de sa muse.
Assez d'autres avaient pris pour leur héros _Orlando_; il prit
_Orlandino_ pour le sien. Son plan fut, à ce qu'il paraît, de ne s'en
faire aucun, de ne contraindre en rien sa verve, de traduire en
burlesque un sujet jusqu'à ce moment héroïque, et surtout de saisir
toutes les occasions de lancer des traits satiriques contre les abus de
la vie cléricale et monacale, qu'il avait vus de près.
Pour première singularité, tandis que tous les autres poëtes divisaient
leurs poëmes en livres ou en chants, il partagea les octaves du sien en
chapitres (_capitoli_), titre réservé jusqu'alors à la poésie en tercets
ou _terza rima_. Il ne fit que huit chapitres; et son poëme a du moins
l'avantage d'être le plus court que l'on eût encore fait. Il le dédie à
Frédéric de Gonzague, premier duc de Mantoue, frère de don _Ferrante_
qui fut quelques années après son Mécène en Sicile. Il le prie tout
simplement de lui donner de quoi manger et de quoi boire, s'il veut
qu'il fasse de beaux vers[784]. Après un préambule d'une dizaine
d'octaves où il déplore, dans son style grotesque, le peu
d'encouragement que l'on donne aux muses, il raconte comment il a tiré
le sujet de son livre de la Chronique de Turpin; car c'est aussi dans
cette source qu'il prétend avoir puisé. Il a consulté des sorcières pour
savoir ce que cette Chronique était devenue; la plus vieille lui a
commandé de la suivre; aussitôt il s'est vu enlevé avec elle jusqu'au
ciel sur un mouton: elle a tourné vers le nord et est descendue en
Gothie sur le bord de la mer. Là, elle a levé de sa main une grosse
pierre et a découvert un grand trou où elle est entrée et l'a fait
entrer après elle. «Je vis, dit-il, dans ce tombeau (et je ne vous mens
pas), plus de cent cinquante mille volumes que les Goths, ces ennemis
grossiers et bruyants, tirèrent autrefois, à travers tant de montagnes,
de vallées et de fleuves, hors de l'Italie, qui paraît destinée à
succomber toujours sous de semblables canailles. J'en dirais bien la
cause, mais je crains qu'il ne m'arrive malheur[785]. Là,
continue-t-il, sont toutes les Décades de Tite-Live, et celles de
Salluste qui sont beaucoup meilleures; là sont aussi, en vieux français,
les quarante Décades de Turpin. Je n'en trouve que trois qui aient été
traduites dans notre langue par quatre différents traducteurs. J'ai pris
le commencement de la première qui ne l'a pas encore été; je n'ai pas
voulu laisser plus long-temps dans l'oubli l'enfance de Roland.»
[Note 784:
_Magnanimo Signor, se in te le stelle
Spiran cotante grazie largamente,
Piovan piuttosto in me calde fritelle
Che seco i' possa ragionar col dente;
Dammi bere e mangiar, se voi più belle
Le rime mie_, etc. (Cap. I, st. 1.)]
[Note 785:
_Laqual_ (Italia) _par che succomba
A simile canaglia sempre mai;
La causa ben direi, ma temo guai._ (St. 14.)]
Ces quatre prétendues traductions de trois Décades de Turpin sont le
_Morgante_, qu'il attribue sans aucun fondement à Politien, et non pas à
Louis _Pulci_, son véritable auteur; le _Mambriano_ de l'Aveugle de
Ferrare; l'_Orlando innamorato_ du _Bojardo_, et l'_Orlando furioso_ de
l'Arioste: quant aux autres, telles que Trebisonde, l'_Ancroja_,
l'Espagne et Beuves d'Antone, il les rejette comme apocryphes, et les
condamne au feu. Ceux qui se rappelleront ce que nous avons dit de ces
misérables romans épiques, souscriront volontiers à cet arrêt. Il
commence enfin son récit, mais non encore l'action de son poëme. Il faut
d'abord qu'il donne un état de la cour de Charlemagne, et des douze
paladins, ou pairs de France qui étaient toujours prêts à combattre
pour Charles et pour la foi. Cette manière de la servir vaut mieux,
selon le poëte, que de prêcher un peuple déjà croyant[786]. Il voudrait
bien voir nos théologiens et tous nos autres braves, se présenter devant
le Grand-Turc et imiter les anciens pères, qui, s'ils sont aujourd'hui
dans le ciel, ne l'ont pas gagné à prix d'argent, mais les uns par la
prédication, les autres par l'épée, comme ont fait Paul et le comte
Roland[787].
[Note 786:
_Che oprasser meglio il brando per la fede
Che 'l predicar a un popol che gia crede._ (St. 30.)]
[Note 787:
_Li quali, se oggi in cielo sono tanti
Non l'han già racquistato con denari,
Ma chi col predicare, e chi col brando,
Siccome fece Paolo, e 'l conte Orlando._ (St. 31.)]
Lorsque l'action commence, on voit Charlemagne, nouvellement déclaré
empereur, passer son temps en fêtes, en bals et en tournois[788].
Berthe, sa soeur, est éprise du chevalier Milon d'Anglante, le plus brave
et le plus aimable des douze premiers preux; il l'aime aussi
secrètement; mais il ose à peine s'avouer sa hardiesse; ils ne peuvent
ni se parler, ni même se voir. Berthe, qui a tout pouvoir sur l'empereur
son frère, obtient de lui qu'il donne un grand tournoi, où elle espère
du moins voir briller la valeur du chevalier qu'elle aime. Avant le
véritable tournoi, l'empereur s'amuse à en voir un tout-à-fait
ridicule. Une vieille, montée sur un âne éclopé, ouvre la fête en
sonnant du cor[789]. Ogier le Danois se présente grotesquement armé, sur
un vieux mulet maigre; Morand, autre chevalier, armé de même, monte une
pauvre cavale estropiée des quatre jambes: Rampal vient sur un petit
ânon tout jeune, et qui n'a travaillé que vingt ans dans un couvent de
moines. Aimon et Otton, frères de Milon, sont chacun sur une vache; ils
ont la tête armée de hautes cornes, et sont tout barbouillés de noir.
Beuves et Regnier montent à crû deux étalons efflanqués et galeux; Huon
de Bordeaux est sur une charrette traînée par un seul boeuf malade; le
duc Naimes lui sert d'écuyer et conduit le char. Les armes sont à
l'avenant des montures. C'est une citrouille pour casque, une corneille
vivante pour cimier, des fourches et des broches pour lances, un
chaudron ou une casserole pour bouclier. Le combat répond à tout cet
appareil. Il est chaudement décrit, et plein de détails vraiment
risibles. Il s'y mêle une aventure d'amour, non pas entre des chevaliers
et des dames, mais entre les montures de deux combattants. L'ânon de
Rampal flaire de trop près la cavale de Morand. Ce qui s'en suit, et
dont le poëte ne dissimule aucune circonstance, fait éclater de rire les
dames de la cour qui voient tout en feignant de ne rien regarder[790].
Berthe seule ne rit point. Chagrine de n'avoir pas vu Milon, choquée de
cette farce avilissante pour la chevalerie, et surtout de cette scène
indécente de l'âne, elle quitte la place, se retire dans son appartement
et se met au lit.
[Note 788: St. 40.]
[Note 789: Cap. II, st. 10.]
[Note 790:
_Le risa non vi narro delle donne,
Che ciò, fingendo non guarda, vedeano._ (St. 42.)
Ce trait malin est digne du _Berni_; le reste de la stance n'est
digne que de l'Arétin.]
Pendant qu'elle s'y tourmente au lieu de dormir, le tournoi sérieux
s'ouvre[791] et succède au tournoi bouffon, ou plutôt c'est une
bouffonnerie d'une autre espèce qui succède à la première, car il est
impossible à l'auteur de rien conter sérieusement. Les étrangers,
Espagnols et Sarrazins, sont admis à ce tournoi, comme les Français. Ils
remportent les premiers avantages[792]. Falsiron et Balugant ont
renversé tous les tenants de Charlemagne. Il est fort en colère, et
n'ayant point vu Milon dans la lice, il s'en prend à lui, et il envoie
deux messages, avec ordre de s'armer et de venir en hâte réparer
l'honneur de ses paladins. Milon était resté chez lui, tout occupé de
son amour, essayant d'y résister, et ne voulant point paraître à cette
fête, de peur que la vue de Berthe n'affaiblît ses résolutions. L'ordre
réitéré de l'empereur l'appelle dans la carrière; il y vole; il est
vainqueur, et proclamé au son des cors, des fifres et des trompettes.
[Note 791: Cap. III, st. 10.]
[Note 792: St. 37 et suiv.]
Le tournoi est suivi d'un festin magnifique. Les dames y sont, dit le
poëte, en face de leurs chevaliers, et jouent de l'orgue avec les
pédales[793], ce qui signifie dans son style fantasque que leurs pieds
se touchent souvent. Berthe et Milon sont vis-à-vis l'un de l'autre: ils
n'en sont pas au point d'oser employer ce langage; mais les regards ne
sont pas moins éloquents, et ils tiennent sans cesse les yeux fixés l'un
sur l'autre. L'auteur se sert ici d'une expression originale, mais
bizarre, énergique et de bien mauvais goût: leurs yeux, dit-il, sont une
éponge de sang qui suce leurs veines[794]. Après le repas, vient un
concert; ensuite un bal, ouvert par l'empereur lui-même. Les deux amants
s'entendent de mieux en mieux. La confidente Frosine voit qu'il est
temps de venir à leur aide; après avoir dansé avec Milon, elle lui dit
de la suivre; le conduit tout droit à la chambre de sa maîtresse et l'y
enferme. Berthe s'y retire à la fin du bal. On devine assez le reste;
mais sûrement on ne devine pas les tournures originales, quelquefois
passionnées, et plus souvent licencieuses dont le poëte a peint cette
scène d'amour. Le jour paraît; Milon se retire à son appartement, se
couche et s'endort. Il est bon de savoir que nous voilà parvenus à la
fin du quatrième chapitre, c'est-à-dire à la moitié du poëme; et nous
n'en sommes encore de la vie de Roland qu'à ce premier acte qui précède
de neuf mois la naissance.
[Note 793: _E suonan gli organetti co' pedali._ (Cap. IV, st.
15.)]
[Note 794:
_Spugna di sangue, che lor vene sugge,
Son gli occhi loro._ (St. 16.)]
La maison de Mayence joue ici le même rôle que dans tous les romans
épiques dont Charlemagne et Roland sont les héros. C'est toujours une
haine cachée, et souvent même une guerre ouverte, entre elle et la
maison de Clairmont. Après plusieurs traits particuliers de cette haine,
l'auteur fait naître une rixe épouvantable, où Milon seul tient tête à
tous les Mayençais[795]. Il en tue un grand nombre. L'empereur s'efforce
inutilement de mettre le holà. Milon poursuit les restes de la bande
jusque sur la place publique, en les tuant toujours. Charles le condamne
à l'exil et veut qu'il parte sur-le-champ. Milon, forcé d'obéir, refuse
tous ses amis dont plusieurs veulent le suivre, sort de sa maison
pendant la nuit, passe auprès du palais impérial, voit un endroit
très-élevé par où il peut pénétrer dans l'intérieur, y monte au péril de
sa vie, parcourt ce palais dont il connaît tous les détours, arrive
jusqu'à l'appartement de Berthe, la trouve en larmes, la détermine à le
suivre, se charge de ce doux fardeau, fait avec des draps déchirés un
câble, au moyen duquel sa courageuse amante et lui s'échappent ensemble
du palais, puis de la ville; et les voilà, dit notre poëte, qui a
cependant rendu avec chaleur et vérité cette fuite nocturne et
périlleuse, les voilà devenus oiseaux des bois, et non plus oiseaux en
cage[796].
[Note 795: Cap. V, st. 23 et suiv.]
[Note 796: _Di bosco uccelli già, non più di gabbia._ (St.
52.)]
Après quelques rencontres, les unes fâcheuses, les autres agréables, que
Théophile raconte avec une originalité soutenue, et qu'il entremêle de
digressions et de traits satiriques pleins d'une vivacité piquante,
Berthe et Milon arrivent à un port de mer où ils s'embarquent pour
l'Italie[797]. Parmi les passagers qui se trouvaient sur le même
vaisseau, était un seigneur calabrois, nommé Raimond, qui trouve Berthe
fort à son gré, ne la perd pas de vue, et paraît toujours occupé d'elle.
Il s'y trouvait aussi un magicien très-savant, par qui Milon se fit dire
sa bonne aventure. Ce magicien, sans le connaître, lui prédit la
naissance de son fils Roland, et les grands exploits par lesquels ce
fils se rendra célèbre, et la guerre que les Sarrazins d'Afrique et
d'Espagne déclareront à la France, et le besoin que l'empereur aura de
tous ses braves, et le rappel de Milon, et la faveur de son fils, et la
naissance, les exploits, la faveur des fils d'Aimon, et les grandes
familles italiennes qui naîtront de chacun d'eux...... En ce moment le
Calabrois Raimond, l'oeil toujours fixé sur sa proie, voit Berthe qui
s'est endormie, se lève, la prend dans ses bras, saute avec elle dans un
esquif, coupe le câble, et tandis que Milon, laissant là son prophète,
s'est armé pour courir au secours, qu'il casse bras et jambes à tout ce
qui veut s'opposer à son passage, le vaisseau cingle d'un côté, l'esquif
de l'autre, et la malheureuse Berthe reste en pleine mer à la merci du
ravisseur[798]. Il veut user de sa victoire, elle le laisse venir, feint
même de céder, et au moment où il s'y attend le moins, elle lui plonge
un couteau dans le coeur; elle redouble; il tombe mort; elle le jette à
la mer. Restée seule dans cette barque, elle adresse à Dieu une prière
fervente, mais que tout le monde ne croirait pas propre à obtenir un
miracle. «Je sais, dit-elle[799], que ma vie coupable et chargée de
crimes ne mérite point de pitié, mais je t'implore pour cette innocente
créature que je porte dans mon sein. C'est à toi que j'ai recours, et
non à Pierre, ni à André[800]; je n'ai pas besoin d'intermédiaire auprès
de toi. Je sais bien que la Cananéenne ne supplia ni Jacques ni Pierre;
c'est en toi seule, souveraine bonté, qu'elle mit sa confiance. J'espère
en toi comme elle, et je n'espère qu'en toi..... Je ne veux point tomber
dans la même erreur que cet imbécille vulgaire, rempli de superstition
et de folie[801], qui fait des voeux à un Gothard, à un Roch, qui fait
plus de cas d'eux que de toi, parce qu'un moine, souvent adorateur de
Moloch, a l'adresse de tirer de gros profits des sacrifices offerts à ta
mère, reine des cieux. Sous une écorce de piété, ils font d'abondantes
moissons d'argent, et ce sont les autels de Marie qui assouvissent
l'impie avidité des prélats avares. C'est d'eux encore que vient la loi
qui me force de déposer chaque année dans l'oreille d'autrui l'aveu de
mes fautes, qui fait que si je suis jeune et belle, le frère qui
m'écoute se tourmente, etc., etc.» Je suis forcé de mettre en _et
cætera_ ce que le poëte dit très-clairement[802]. «Mon Dieu, dit en
finissant la pauvre Berthe, si tu daignes me sauver des flots irrités
qui m'environnent, je fais voeu de ne jamais ajouter foi à ceux qui
accordent les indulgences pour de l'argent[803].»
[Note 797: Cap. VI.]
[Note 798: St. 35.]
[Note 799: St. 40.]
[Note 800:
_A te ricorro, non a Piero, o Andrea,
Che l'altrui mezzo non mi fa mestiero;
Ben tengo a mente che la Cananea
Non supplicò nè a Giacoma nè a Piero_, etc. (St. 41.)]
[Note 801:
_Nè insieme voglio errar col volgo sciocco
Di superstizia calmo e di mattezza;
Che fa suo' voti ad un Gottardo e Rocco.
E più di te non so qual Bovo apprezza_, etc.
(St. 42 et suiv.)]
[Note 802: La stance finit par ces deux vers:
_E qui trovo ben spesso un confessore
Essere più ruffiano che dottore._]
[Note 803:
_Ti faccio voto non prestar mai fede
A chi indulgenze per denar concede_. (St. 45.)]
Berthe, reprend _Folengo_, faisait ces prières pleines d'hérésies, parce
qu'elle était née en Allemagne, et qu'en ce temps-là la théologie était
devenue romaine et flamande[804]. Je crois qu'à la fin elle se trouvera
en Turquie, puisqu'elle vit à la musulmane[805]. Dieu ne voulut point
prendre garde à ces erreurs d'une femme allemande, et permit que la
nacelle arrivât avec elle au rivage. Berthe en sortit à demi-morte,
chemina par les montagnes et les vallées, passa de Lombardie en Toscane,
et s'arrêta enfin près du Sutri, dans une espèce de caverne. Elle y
arrive accablée de douleurs, de lassitude et de faim; un pauvre berger
qu'elle y trouve partage avec elle sa nourriture grossière. C'est là que
peu de temps après elle met au monde Roland. L'accouchement fut
horriblement long et douloureux. Il était juste, selon le poëte, que
dans la naissance d'un tel enfant tout fût extraordinaire[806]. Il
n'épargne, pour la célébrer, ni les exclamations, ni les prodiges, ni
les apostrophes aux futurs ennemis du héros, qui doivent déjà trembler.
Chacun a voulu expliquer pourquoi l'on avait donné à l'enfant ce nom
célèbre d'_Orlando_; lui, il prétend que ce fut parce qu'une troupe de
loups, sortis de la forêt, courait autour de la caverne en hurlant,
_Urlando_[807].
[Note 804: C'est-à-dire moitié l'une et moitié l'autre.]
[Note 805:
_Ma dubito ch' al fin nella Turchia
Si troverà, vivendo alla moresca_. (St. 46.)]
[Note 806: Cap. VII, st. 7.]
[Note 807: St. 10.]
Le bon berger continue de prodiguer les soins les plus attentifs à la
mère et à l'enfant. Le petit Roland grandit; il devient le plus
déterminé polisson de son âge; il fait à coups de poing, de pierres ou
de bâton, l'apprentissage de la gloire. Les scènes grotesques que
fournissent ses querelles avec les enfants du lieu, son effronterie
courageuse à mendier pour nourrir sa mère, et à prendre de force ce
qu'on lui refuse, les réprimandes naïves de Berthe quand elle le voit
revenir meurtri de coups, mais triomphant; les réponses du petit héros
qui ne veut surtout pas souffrir et ne souffrira jamais qu'on l'appelle,
comme ils le font tous, fils de.... et qui ne le pardonnerait pas même à
son père; tous ces petits détails, mêlés de burlesque, de naïf, et
quelquefois même d'héroïque, remplissent ce chapitre, qui est le
septième, le seul où soit réellement traité le sujet annoncé par le
titre, et dans lequel l'auteur se montre peut-être plus que dans tous
les autres véritablement poëte.
La dernière querelle que se fait Roland est avec un gros moine ou prieur
gourmand, ou plutôt goinfre et ivrogne, à qui il avait dérobé un énorme
esturgeon, que le prieur venait d'acheter au marché[808]. On les mène
devant le gouverneur. Celui-ci, avant de juger la cause, commence par
faire au moine un sermon sur sa gourmandise et sur les vices de ses
semblables; le prieur, dans sa réponse, veut faire le savant, et parle
dans ce latin macaronique où excellait l'auteur[809]. C'est une scène
digne de Rabelais ou de Molière. Le gouverneur, pour se moquer du moine,
le renvoie, en lui donnant quatre questions à résoudre, et le menace,
s'il n'y répond pas, de lui ôter son bénéfice[810]. Le gros prieur est
bien embarrassé. Il se retire dans sa bibliothèque, qui était telle que
ni Cosme, ni le Florentin Laurent de Médicis n'en firent jamais de
pareille[811]. C'était-là que l'esprit divin gardait tous ses livres de
théologie. A droite et à gauche sont des vins, des liqueurs, des pâtés,
des jambons, des _salami_ de toute espèce. Il va se jeter à genoux
devant un autel secret au fond de son oratoire; un Bacchus gras et
vermeil en était le saint principal; et il n'avait point sur cet autel
d'autre objet de piété, d'autre crucifix, pour y faire ses
dévotions[812]. Le cuisinier vient demander à monseigneur s'il veut
souper[813]. Il voit son trouble; il lui présente un verre de bon vin,
que le prieur avale après avoir fait sa prière à Bacchus. Il s'assied,
et conte à son cuisinier Marcolfe ce qui cause son embarras. Marcolfe
trouve les questions faciles, et se charge d'y répondre pour lui. Il
ressemblait si parfaitement à son maître, qu'aux habits près, on les
aurait pris l'un pour l'autre. Il prend un habit du prieur, se rend au
palais, et donne la solution des quatre questions proposées. Le sujet de
la dernière était de savoir ce que le gouverneur avait dans la pensée.
Vous y avez, dit Marcolfe, la persuasion que je suis le prieur, et je ne
suis que son cuisinier. Le gouverneur, d'abord confus, finit par donner
pour sentence que désormais Marcolfe aurait le prieuré et que le prieur
fera la cuisine[814].
[Note 808: Cap. VIII, st. 13.]
[Note 809: St. 33 et suiv.]
[Note 810:
_Oltra di cio, se non la indovinate,
Voi non sarete più messer lo abate_. (St. 41.)]
[Note 811:
_Ne Cosmo, ne Lorenzo Fiorentino
De' Medici mai fece libreria
Simile a questa_, etc. (St. 46.)]
[Note 812:
_Nè altra pietade nè altro crucifisso
Tien sull'altare a far divozione._ (St. 49.)]
[Note 813: St. 52 et suiv.]
[Note 814: St. 69.]
Tout cela, raconté d'une manière originale, forme un conte assez
plaisant, qui l'est surtout pour les pays où l'on a encore sous les yeux
les originaux, toujours ressemblants, de ces caricatures monacales. Mais
la fin du huitième chant approche, et que devient l'action du poëme?
L'action! le poëte nous en a-t-il promis une? Quand il l'aurait promise,
il ne s'en inquiéterait pas davantage. Qu'a-t-il fait de Milon, depuis
qu'un brigand calabrois lui a enlevé Berthe et l'a laissé en pleine mer,
se livrant à une fureur inutile et se désespérant sur son vaisseau? Il
nous l'a dit dans plusieurs endroits de son poëme, mais brièvement, et
pour ainsi dire à la dérobée, comme choses que raconte Turpin et qu'il
n'a pas le temps de répéter après lui.
Le vaisseau sur lequel était Milon avait péri dans un naufrage. Milon
seul s'était sauvé tout nu. Jeté sur les côtes d'Italie, une fée l'a
trouvé dans cet état; il lui a plu; et suivant l'usage de mesdames les
fées, elle l'a retenu assez long-temps auprès d'elle. Cependant les
Sarrazins sont descendus en Italie; Didier, roi des Lombards, s'est
joint à eux pour détruire l'empire de Charlemagne. Ce bruit de guerre
arrache Milon aux voluptés et au repos. Il trouve au pied des Apennins
un grand nombre de familles italiennes réunies par le dessein de
s'opposer à Didier, et d'apprendre aux ultramontains par son exemple à
ne se plus mêler de leurs affaires. Il ne leur manquait qu'un chef;
Milon se met à leur tête, et les conduit dans les plaines de l'Insubrie,
où ils bâtissent une ville qu'ils appellent de son nom _Milon_, mais
qui, par corruption, s'est appelée depuis _Milan_. C'est avec la même
rapidité que notre facétieux _Merlin_, ayant fini son conte du prieur
cuisinier, ou du cuisinier prieur, indique l'arrivée de Milon près de
Sutri, la rencontre qu'il y fait de sa femme, le bonheur qu'il éprouve
en la retrouvant avec un fils en qui tout annonce au plus haut degré
l'héroïsme chevaleresque. Il pourrait bien aussi raconter d'après Turpin
le grand voyage de Milon au Pont-Euxin; et comment il y trouva son frère
Aimon, avec le petit Renaud son fils; et comment le petit Renaud et le
petit Roland firent connaissance en se battant l'un contre l'autre, et
les exploits que firent ensemble les deux cousins, et ceux de leurs
pères, et toutes les aventures, et toutes les guerres dans lesquelles
ils eurent une si grande part. Mais il laisse ce soin à d'autres; il en
a dit assez, peut-être trop. Il fait ses adieux aux lecteurs, et finit
par ces deux vers dignes du reste:
_Donde ne prego Dio che mi sovegna;
Ed a chi mal mi vuol, cancar gli vegna._
Que voulez-vous dire à un poëte qui vous parle toujours sur ce ton-là?
Ce n'est pas pour lui que sont les convenances, et les règles encore
moins. Il a donné un libre essor à son caprice; il a su exprimer en
style vif et pittoresque toutes les folies de son cerveau; il a
satisfait son humeur satirique: il a ri et vous a fait rire; ne lui
demandez rien de plus.
Un autre poëte dont le génie fut aussi original peut-être, mais le goût
moins extravagant et la vie mieux réglée, c'est _Grazzini_, surnommé le
_Lasca_; entre ses nombreux ouvrages, on trouve un petit poëme
burlesque, qui, ayant rapport à des circonstances de sa vie, m'oblige
d'en placer ici la notice, quoiqu'elle pût être mieux avec celles des
poëtes comiques, ou des satiriques, comme la notice du Berni.
_Anton Francesco Grazzini_, naquit à Florence en 1503[815], d'une
famille noble, originaire du village de _Staggia_, dans le _Val d'Elsa_,
à vingt-cinq milles de Florence, sur le chemin de Rome. Ses ancêtres y
étaient connus depuis le treizième siècle. On ignore sous quel maître
_Anton Francesco_ fit ses premières études. On croit qu'il fut, dans sa
jeunesse, placé chez un apothicaire, profession, au reste, qui s'allie
très-bien avec l'étude de quelques sciences, et même qui l'exige. Le
jeune _Grazzini_ joignit des études littéraires et philosophiques à
celles de sa profession. Il paraît qu'il ne la suivit pas long-temps, et
rien ne prouve qu'il l'exerçât encore lorsque sa réputation dans les
lettres commença. Ce fut sans doute de bonne heure, car elle était assez
bien établie à l'âge de trente-sept ans pour qu'il pût être un des
fondateurs de l'académie de Florence[816]. Cette société prit d'abord le
nom d'académie _des Humides_, et chacun de ses fondateurs s'en donna un,
selon l'usage, qui avait rapport à l'humidité ou à l'eau. _Grazzini_
choisit celui de _Lasca_, ou du petit poisson qu'on nomme en français le
dard, et dans quelques provinces la vaudoise. Sa devise fut une _Lasca_,
un dard s'élevant hors de l'eau, et un papillon volant au-dessus. Il
voulut désigner par là le caractère capricieux et bizarre de son esprit.
Ce poisson, en effet, s'élance souvent hors de l'eau comme pour prendre
des papillons, qui sont l'emblème des caprices et des lubies de la
fantaisie humaine. Dès la naissance de l'académie, le _Lasca_ en fut
nommé chancelier, ce qui prouve la part qu'il avait prise à sa création
et la considération dont il y jouissait. Quand cette académie reçut,
quelques mois après, du grand-duc, le titre de _Florentine_[817], il en
fut choisi provéditeur, et cette dignité lui fut conférée dans la suite
jusqu'à trois fois.
[Note 815: Le 22 mars.]
[Note 816: 1er novembre 1540.]
[Note 817: Février 1541.]
Cependant le nombre des académiciens s'étant accru considérablement, les
nouveaux, au lieu de conserver pour les fondateurs les égards qui leur
étaient dus, firent, sans les consulter, règlements sur règlements,
multiplièrent les formes et les entraves, pour l'ordre des lectures,
pour la censure des ouvrages destinés à l'impression, et pour d'autres
objets qui devinrent à charge aux anciens. Le _Lasca_, plus indépendant
qu'un autre, eut plus de peine à s'y conformer, ou plutôt il le refusa
nettement, et ayant persisté dans son refus comme les académiciens dans
leur exigence, il fut exclus[818] enfin de l'académie qu'il avait
fondée. Son talent lui restait tout entier; il ne le laissa point oisif
à cette époque; des comédies plaisantes, des poésies satiriques où
l'académie, comme on peut croire, n'était pas oubliée, et le petit poëme
de _la Guerra de' Mostri_, se succédèrent rapidement. Il recueillit
aussi et publia les poésies burlesques du _Berni_ et d'autres poëtes de
ce genre. Il en fit autant des sonnets du _Burchiello_, et des chansons
si connues sous le titre de _Canti Carnascialeschi_, ou chants du
carnaval[819]. La publication de ces chants lui attira, de la part des
académiciens de Florence, de nouvelles chicanes, dans lesquelles il
serait long et tout à fait inutile d'entrer.
[Note 818: Vers le commencement de 1547.]
[Note 819: Voyez ce que nous en avons dit dans cette _Histoire
littéraire_, t. III, p. 504 et 505.]
Il aurait dû être dégoûté de fonder des académies. Ce fut cependant lui
qui eut la première idée de celle qui prit, quelque temps après sa
création, le titre de _la Crusca_[820]; l'objet du _Lasca_ et des autres
fondateurs fut le perfectionnement et la fixation de la langue toscane.
Tous les autres membres de cette société nouvelle ayant pris, comme nous
l'avons vu ailleurs, des surnoms relatifs à la farine et à la
boulangerie, _Grazzini_ seul ne voulut point changer son premier nom
académique. Il continua de s'appeler le _Lasca_ dans cette académie
comme dans l'autre, prétendant au surplus être en règle, puisque l'on
enfarine les dards ou les vaudoises pour les cuire.
[Note 820: Vers l'an 1550.]
L'un des membres de l'académie de Florence qui entretenait avec le
_Lasca_ les liaisons les plus intimes était le chevalier _Lionardo
Salviati_, le même qui fit quelque temps après, sous le nom de
l'_Infarinato_, des critiques si violentes de la _Jérusalem_ du Tasse.
_Salviati_, ayant été nommé consul de l'académie florentine, ménagea
entre son ami et cette académie un raccommodement. Le _Lasca_ consentit
à se soumettre en apparence aux formalités de la censure. Il livra au
censeur quelques-unes de ses églogues, et cet officier les ayant
approuvées, le _Lasca_ reprit sa place dans l'académie, près de vingt
ans après qu'il en était sorti[821].
[Note 821: Le 6 mai 1566.]
En avançant en âge, il ne se refroidissait point sur ses travaux, et
conservait surtout le même zèle pour tout ce qui pouvait perfectionner
la langue. Dans les fréquentes conférences qu'il tenait avec ses amis et
ses confrères les _Cruscanti_ ou _Crusconi_, il réussit à faire admettre
parmi eux le chevalier _Salviati_, et reconnut ainsi le bon office qu'il
avait précédemment reçu de lui; ou plutôt il rendit à l'académie
naissante de _la Crusca_, en y faisant entrer un homme de lettres qui
pouvait contribuer à ses travaux et à sa gloire, le même service que
_Salviati_ avait rendu à l'académie de Florence, en l'y faisant
rétablir.
Le _Lasca_ mourut à Florence, en février 1583, âgé de près de
quatre-vingts ans[822], et fut enterré à Saint-Pierre-le-Majeur dans la
sépulture de ses ancêtres. C'était un homme d'une complexion forte, bien
fait de sa personne, d'une figure un peu sévère, ce qui venait peut-être
de sa tête chauve et de sa barbe épaisse. Son esprit était d'une
vivacité, d'une gaîté, d'une bizarrerie extraordinaires; et le soin
qu'il prit de le cultiver sans cesse par l'étude et par la conversation
des premiers littérateurs de son temps, lui donna cette perfection et
cette élégance qui brille dans ses écrits. Malgré les traits libres qui
n'y sont pas rares, il fut homme de bonnes moeurs, et même
très-religieux. Il vécut célibataire, et l'on ne nomme point de femme à
qui il ait rendu des soins particuliers. C'est plus de régularité qu'on
n'en exige ordinairement d'un poëte, et qu'on n'en attend surtout d'un
poëte licencieux.
[Note 822: Soixante-dix-neuf ans dix mois vingt-sept jours.]
Plusieurs de ses ouvrages se sont perdus, entre autres dix-neuf
Nouvelles en prose, des églogues en vers et quelques autres poésies. On
a de lui vingt-une _Nouvelles_, six comédies, un grand nombre de
_capitoli_, ou chapitres satiriques[823], de sonnets et de poésies
diverses qui ont été recueillies en deux volumes; enfin le petit poëme
satirique et burlesque dont voici en peu de mots l'occasion et le sujet.
[Note 823: Je parlerai bientôt de tous ces différents
ouvrages.]
Un Florentin nommé _Betto_ ou _Benedetto Arrighi_ avait imaginé de
faire, sous le titre de _la Gigantea_, un poëme burlesque en cent
vingt-huit octaves, sur la guerre des géants contre les dieux. _Girolamo
Amelunghi_, qui était Pisan, et qu'une difformité naturelle faisait
nommer _il Gobbo da Pisa_, le Bossu de Pise, déroba ce poëme à son
auteur, le retoucha et le publia, non sous son propre nom, mais sous
celui de _Forabosco_: c'est du moins ce dont il fut publiquement
accuseé. Quoi qu'il en soit, ce petit poëme est une pure extravagance.
Les géants jadis vaincus et foudroyés par Jupiter, s'avisent enfin de
vouloir prendre leur revanche. Ils s'arment, et la description de leur
armure fait une partie capitale des plaisanteries de l'auteur. Les uns
portent une ancre de vaisseau, les autres un os de baleine; un autre
tient sur son épaule l'épouvantable faux de la Mort. Osiris, armé de
becs de griffons, porte le Nil et l'Adige glacés, pour éteindre
l'élément du feu. Cronagraffe met, au lieu de brassards, deux colonnes
de porphyre creusées; celles d'Hercule qu'il a arrachées de leur base
lui servent de bottes: il a vidé le mont Gibel ou l'Etna, et s'en est
fait un casque. Gérastre a creusé de même la grande pyramide, l'une des
sept merveilles du monde; il l'ajuste et l'arrange si bien qu'il en fait
une sarbacane, avec laquelle il lance au ciel des montagnes, au lieu de
balles; et il porte pour provisions de guerre une carnacière de fer,
pleine de montagnes. Galigastre a mis sur un éléphant la tour de
Nembrod; il l'a remplie de masses de rochers, et de débris de grottes,
qu'il doit jeter à la tête des dieux. Lestringon fait un grand trou dans
une montagne d'aimant; il se la passe sur le corps, et se coiffe avec la
coupole de Florence.
Je laisse beaucoup d'autres folies aussi gigantesques, et n'en citerai
plus qu'une qui l'est plus que toutes les autres. Crispérion s'était
endormi dans la forêt des Ardennes; il y resta soixante ans. Il lui
était venu sur la tête un bois dans lequel on voyait courir des
chevreuils, des cerfs, des sangliers, des ours et des lions. Il se
réveilla enfin lorsqu'un roi y chassait avec tous ses barons. Le géant
étourdi du bruit et des corps, se leva, secoua la tête, le bois tomba
par terre, et tout ce qui était dedans en mourut. Les armes de ce géant
ne sont autres que des ongles si forts, et qu'il avait tant laissé
croître, qu'ils lui avaient suffi pour déraciner Ossa et Pélion; il
compte s'en servir pour égratigner les dieux, etc. Le combat est raconté
comme les armes sont décrites. Les géants sont d'abord vaincus, mais ils
ont leur tour. Les dieux fuient de toutes parts; Jupiter fuit plus vite
et plus loin que les autres. Les déesses sont réservées pour les
plaisirs des vainqueurs; il ne reste enfin de tous les dieux que celui
qui préside aux jardins, et qui s'était sauvé au milieu d'elles.
Le _Lasca_ fut un de ceux qui accusèrent le plus hautement de plagiat
l'auteur de ce beau poëme; c'est ce qui lui en fit attribuer un autre
qui parut peu de temps après, sous le titre de la _Nanea_, ou la _Guerre
des Nains_, parodie ou espèce de contre-partie de celle des _Géants_.
L'auteur se déguisa sous le nom de l'_Aminta_, comme _Amelonghi_ sous
celui de _Forabosco_, et s'excusa dans sa dédicace de traiter un sujet
aussi frivole, par l'exemple de ce _Forabosco_, qui aurait dû pourtant
être plus sage que lui, puisqu'il avait deux fois son âge. L'action de
ce poëme commence où celle de l'autre finit. Les Nains venaient de
remporter, sous les ordres de leur roi Pigmée, une grande victoire sur
les Grues, au moment où les Géants venaient de vaincre les Dieux.
Jupiter, abandonné de tous les habitants de l'Olympe, jette les yeux sur
la terre, et voit le roi Pigmée qui revient en triomphe avec ses
soldats. Il lui envoie une ambassade, pour le conjurer de venir à son
secours. Le petit roi assemble son conseil. On y délibère sur cette
proposition inattendue. Elle est enfin acceptée, et aussitôt les Nains
se mettent en marche. Leurs armes sont aussi ridiculement petites, que
celle des Géants sont ridiculement grandes. Le capitaine, couvert
d'écailles de poisson collées avec de la cire, fait d'une cosse ou
gousse de pois le heaume de son casque: il est à cheval sur une grue,
son bouclier est une coquille, et sa lance un jonc marin. L'un des
guerriers de sa troupe s'est battu avec une guêpe, il lui a arraché son
aiguillon et s'en est fait un poignard; d'autres sont couverts de peaux
de grenouilles, portent pour boucliers des oeufs de grue, vidés et
taillés exprès, et se font des sarbacanes avec des plumes d'oiseaux
encore au nid. L'un de ces héros a tué un gros bourdon; et son corps,
son aiguillon et ses ailes l'arment de pied en cap; ainsi du reste.
Cette armée bouffonne ose attaquer les Géants. Les Dieux reprennent
courage. Il se fait entre les Dieux, les Géants et les Nains une mêlée
effroyable. Le roi Pigmée fait des merveilles. C'est un second Jupiter.
Enfin le champ de bataille reste aux Nains et aux Dieux. Pigmée et
Jupiter sont reconduits en triomphe. Les géants sont précipités dans la
mer, où ils restent désormais noyés, sans pouvoir se relever de leur
chute. L'intention de se moquer de la _Gigantea_ est bien sensible dans
la _Nanea_; le chanoine _Biscioni_, dans sa vie du _Lasca_[824], y voit
aussi celle de se venger des ennemis qui l'avaient fait exclure de
l'académie florentine; et c'est une de ses raisons pour le lui
attribuer, comme il le fait positivement. «Ce poëme, dit-il, contient
des allusions aux circonstances du _Lasca_. Il y fait voir que les
jeunes et modernes académiciens, en le chassant de l'académie dont il
était un des principaux fondateurs, étaient comme les nains qui avaient
vaincu les géants.» Il est possible que plusieurs détails contiennent en
effet des allusions faciles à saisir du temps de l'auteur, et qui nous
échappent aujourd'hui; mais j'avoue qu'elles n'ont pas été sensibles
pour moi, et que d'après plusieurs raisons, qu'il serait trop long de
déduire, je doute, malgré l'autorité de _Magliabecchi_, cité par
_Biscioni_; et celle de _Biscioni_ lui-même[825], que le poëme de la
_Nanea_ ait eu le _Lasca_ pour auteur[826].
[Note 824: Imprimée en tête des _Rime_ de ce poëte, Florence,
1741, 2 vol. in-8º., édition donnée par _Biscioni_ lui-même, et
accompagnée de ses notes.]
[Note 825: _Ub. supr._]
[Note 826: Pourquoi lui, qui s'est nommé dans la _Guerra de'
Mostri_, où il attaque ouvertement la _Gigantea_ et l'académie,
aurait-il dissimulé son nom dans la _Nanea_? Le titre de ce
dernier poëme porte les quatre lettres initiales: _di M. S. A. F._
On n'a jamais pu les expliquer, _Biscioni_ l'avoue. Il est
probable que les deux dernières lettres signifient _Academico
Fiorentino_. Peut-être, si l'on avait sous les yeux la liste de
ces premiers académiciens, devinerait-on facilement le reste de
l'énigme. Quoi qu'il en soit, le _Lasca_ n'avait aucun intérêt à
déguiser son nom dans ce poëme; il en aurait eu davantage dans
celui qu'il fit après, et il ne l'y déguise pas.]
Il se donna au contraire franchement pour tel, dans le demi-poëme
burlesque intitulé la _Guerra de' Mostri_, qui fait suite aux deux
précédents[827]: il commence par attaquer encore l'auteur de la
_Gigantea_. Les géants qui osèrent déclarer la guerre aux dieux avaient
été vaincus et foudroyés; c'est un fait connu de toute la terre; «mais
un certain Bossu de Pise est allé chercher une race d'énormes et
ridicules géants, par laquelle il a fait enlever le ciel aux dieux. Ils
auraient été réduits au désespoir si le peuple nain n'était venu l'autre
jour les défendre et les délivrer par sa valeur. Je ne sais si l'auteur
a bien ou mal conté la chose; mais ceux qui le croiront, que Dieu le
leur pardonne! Ce mauvais exemple a fait naître une autre race, altière,
méchante et hargneuse, qui veut aussi que l'on parle d'elle. On n'a
jamais chanté ni en vers ni en prose une telle canaille; mais enfin elle
le veut, il faut la satisfaire.»
[Note 827: Les deux premiers avaient paru, l'un en avril 1547,
l'autre en mai 1548; le troisième parut en 1584, in-4º. Tous trois
ont été réimprimés: _La Gigantea e la Nanea insieme con la Guerra
de' Mostri_, Firenze, 1612, petit volume in-18 fort rare, ainsi
que les trois poëmes imprimés séparément.]
S'il y a des bizarreries et des monstruosités dans la description des
géants et des nains, on peut croire qu'il y en a encore plus dans celle
des Monstres. Ils marchent à leur tour contre les dieux. Quoique les
nains victorieux soient là pour les défendre, le vieux Saturne qui est
un dieu d'expérience, conseille à Jupiter de ressusciter les géants, de
faire la paix avec eux et de marcher tous ensemble contre les Monstres.
Ce conseil plaît à tous les dieux. Vous entendrez maintenant, dit le
poëte, comment Jupiter rendit les géants à la vie, comment ils unirent
leurs bannières avec celle des nains, comment ces maudits Monstres
vainquirent les uns et les autres, s'emparèrent du ciel et en chassèrent
les dieux, qui furent alors réduits à errer sur la terre sous des
figures d'animaux; vous saurez par quelle route les Monstres arrivèrent
dans les cieux, comment ils en prirent le gouvernement, et pourquoi
depuis ce moment les vents, les eaux, la disette se sont emparés du
monde; on ne distingue plus le mois de mai de celui de décembre, tout
enfin paraît aller à rebours. «Or, on pourrait là-dessus dire de
très-belles choses, mais la prudence me ferme la bouche. Certaines
personnes, pleines de malice et de haine, me guettent, et travestissent
mes vers et ma prose d'une manière plus étrange que Circé ou Méduse ne
transformaient les gens dans l'ancien temps. Je me tais donc et n'en
dirai pas davantage.» Ici l'allusion est évidente; et si l'auteur eût
fait ce second chant qu'il annonce, elle serait devenue plus claire
encore; mais c'est pour cela sans doute qu'il ne le fit pas.
Ces trois petits poëmes et l'_Orlandino_ furent donc les seuls que l'on
puisse citer dans le genre burlesque au seizième siècle. Dans le suivant
il y en eut un plus grand nombre, et dans ce nombre il y en eut de
meilleurs; mais je ne sais si, malgré l'exemple des Grecs, il ne serait
pas à désirer qu'il y en eût moins, et si jamais il peut y avoir
beaucoup de gloire à exceller dans un genre essentiellement mauvais.