De la Musique.
En traçant le plan d'Education des aveugles, nous n'avions d'abord
regardé la Musique que comme un accessoire propre à les délasser de
leurs travaux. Mais les dispositions naturelles de la plupart des
Aveugles pour cet Art; les ressources qu'il peut fournir à plusieurs
d'entre eux pour leur subsistance; l'intérêt qu'il paroît inspirer aux
personnes qui daignent assister à nos exercices; tout nous a forcé de
sacrifier notre propre opinion à l'utilité générale.
Les Aveugles ont des dispositions naturelles pour cet Art. Un nombre
considérable d'entre eux, dénués de moyens pour vivre, saisissent avec
empressement par besoin une profession vers laquelle leur goût les
entraînoit déja. Ce n'est que faute de principes sans doute, que
quelques-uns sont réduits à courir les rues, pour aller de porte en
porte déchirer les oreilles, à l'aide d'un instrument discord ou d'une
voix rauque, afin d'arracher une légère pièce de monnoie qu'on leur
donne souvent en les priant de se taire.[15]
D'autres moins infortunés, & se livrant par choix à un instrument qui
leur présente plus de ressource, suivent la carrière des Couperin, des
Balbatre, des Séjan, des Miroir, des Carpentier.[16]
Notre Institution va leur offrir à tous des secours, soit pour l'étude,
soit pour la pratique de leur Art. Avant nous, on étoit obligé
d'apprendre aux aveugles par une espèce de routine les morceaux de
musique qu'ils désiroient exécuter. Nous avons fait fondre des
caractères de musique propres à en représenter sur le papier tous les
traits possibles, par des reliefs dans le genre de ceux que nous avons
imaginés pour figurer les paroles.[17]
A l'aide de notre musique imprimée, l'aveugle peut donc apprendre
maintenant les principes de cet art, & mettre ensuite dans sa mémoire
les différens morceaux dont il désire l'enrichir.[18]
Il peut aussi se former une Bibliothéque de goût, composée des plus
belles productions musicales; & enfin nous transmettre lui même les
fruits de son propre génie.[19]
Quant à la musique introduite dans nos exercices particuliers, nous
prions nos Lecteurs de ne la considérer que comme un délassement honnête
que nous nous sommes vu forcés d'accorder à nos Elèves.
Notre Institution est dans son origine un Atelier dont les différens
Artistes & Ouvriers égayent de tems en tems leurs travaux par
l'harmonie. Et nous nous sommes d'autant moins refusé à les laisser
exécuter quelques morceaux, même dans leurs Exercices publics, que la
plupart des personnes bienfaisantes qui ont daigné y assister, ont
toujours témoigné en les entendant le plus vif attendrissement.