Le vent soufflait depuis un mois. Toujours, dans les branches, ce chant
lamentable et continuel. On s'habitue aux pires vacarmes, mais, si je
n'entendais plus cette plainte pour l'avoir trop entendue, elle ne
m'influençait pas moins, formant un fond de tristesse à mes heures
inactives.
Je rentrais vers la buvette, un soir, en écoutant les paroles désolées
qui passaient dans le feuillage, lorsque je me souvins que je devais
aller nettoyer la cabane des Smith. J'ouvris la porte que le vent
secouait. En me voyant, Annie eut un mouvement d'effroi.
«Vous ai-je fait peur, Annie Smith?»
Elle secoua la tête. Non, je ne lui avais pas fait peur, je l'avais un
peu surprise, voilà tout, et puis, ce vent qui ne cessait pas la rendait
nerveuse.
«Vois-tu, Olivier, ces hurlements, ces craquements, tout le jour, toute
la nuit, et encore tout le jour, ça devient horrible!»
Elle se tut. Elle maniait fébrilement le manche d'un balai qu'elle
allait me tendre, elle regardait autour d'elle la pièce vide. Le vieux
Smith travaillait ce jour-là au Yellow-Creek et n'était pas encore
rentré. Maintenant Annie ne trouvait plus rien à dire. Avec le talon de
son soulier, elle battait le plancher. Moi, je restais devant elle, ne
soufflant mot, et me sentant un peu stupide. Si nous avions su au juste
comment nous exprimer l'un ou l'autre, certes nous l'eussions fait, mais
nos pensées ne se formulaient pas, nous étions mal préparés à cette
rencontre sans témoins, et nous souffrions.
Je la sentais souffrir, elle se trahissait par des gestes exaspérés, par
un regard, par un pincement des lèvres. Il s'en fallait vraiment de peu
que je la prisse en pitié, mais quoi! expliquer ces émotions moins qu'à
demi conçues... c'était impossible.
«Vous avez quelque chose à me dire, Annie Smith?»
Sa bouche tremblait.
«Tu as quelque chose à me demander?» fit-elle.
Je réfléchis un instant.
«Oui,» murmurai-je.
Et, prenant soudain mon parti:
«Dites-moi, mademoiselle Annie, qui aimez-vous?»
Elle se redressa, jeta le balai qu'elle tenait en main... je crois
qu'elle eut un petit rire. C'était encore l'orgueil, tout l'orgueil;
puis elle s'assit sur un escabeau et, la figure dans les mains, se mit à
pleurer.
Mais cela ne dura guère. Elle sécha ses yeux et:
«Je n'aime pas van Horst, dit-elle, je ne l'ai jamais aimé: je ne
l'aimerai jamais. Déjà, quand j'étais petite fille, ses yeux me
suppliaient. Il me poursuivait par la prière de son regard, et moi, pour
me défendre, je le traitais comme un chien, pour me défendre,
entends-tu, car je ne l'aimais pas. Et maintenant, il est revenu et cela
recommence, il faut me défendre encore, et quand je m'éloigne de lui, il
se venge en répandant le sang... Jack Dill est mort, Johnnie Lee a
failli mourir et, depuis quelque temps, j'ai peur, j'ai terriblement
peur qu'il ne veuille tuer Caldaguès.»
Les yeux d'Annie Smith, encore mouillés de larmes, étincelèrent:
«Celui-là, oui, je l'aime, et bientôt, il m'emportera loin d'ici;
celui-là est doux, celui-là est bon, je serai sa femme. Ah! si...»
Elle s'était remise à pleurer, mais cette fois, orageusement, avec un
abandon désespéré. Je tâchais de la consoler, je lui disais des phrases
sans suite, je la suppliais de parler à van Horst, de se confier à lui,
car il l'aimait tant que peut-être irait-il jusqu'à la donner à un
autre. Mais elle pleurait toujours en secouant furieusement sa tête
blonde, et je ne comprenais pas du tout les paroles qui lui échappaient,
car elle répétait sans cesse, avec des hoquets dans la voix:
«Je suis vile, je suis vile! je ne puis demander cela à van Horst! je
suis trop vile, et je suis trop malheureuse, et j'aime Jean Caldaguès...
Non! non! ne me suis pas! je veux être seule!»
Elle sortit de la cabane, échevelée, les mains sur les yeux.
«Qu'est-ce que cela veut dire?»
Et je me mis à balayer la pièce.