XI.

Un soir, peu avant le crépuscule, van Horst m'appela.

«Regarde, Olivier, me dit-il en désignant de son bras tendu le profil

brisé d'une colline, le Yellow-Creek, c'est là!»

Le surlendemain nous arrivions à la Fourche.

* * * * *

Une simple buvette, autour de laquelle se groupaient quelque vingt

cabanes. Le pays était accidenté, couvert de beaux arbres, arrosé de

torrents. Après la longue plaine monotone que je venais de voir, ce

pittoresque nouveau me faisait l'effet d'un tumulte. Mais quelle

magnifique végétation et que de promenades je rêvais déjà sous l'ample

toit de verdure et parmi les roches mouillées de la montagne!

Il y eut de bruyants adieux. Van Horst, Jane Holly, Carletti, l'Italien,

Mosé, le Juif, Kid et moi restions à la Fourche. Les autres tournaient

vers Poker-Flat. Le Bordelais jura de nous rendre visite dès qu'il

serait millionnaire; Jane Holly, ses beaux yeux pleins de larmes, voulut

à toutes forces étreindre le petit Floridien, et celui-ci se laissa

faire, content de finir à bon compte une si laide intrigue amoureuse.

Puis on tâcha de s'installer. Jane Holly se fit ouvrir la cabane de son

époux, absent pour deux jours, et chacun de nous s'enquit d'un lieu où

dormir.

* * * * *

A cette époque, on pouvait encore travailler sur toute l'étendue de la

contrée. Cinq ans avant, on avait trouvé de l'or dans la petite rivière,

le Yellow-Creek, et cela s'était fait pour le bonheur de quelques hommes

et le malheur de beaucoup d'autres. Il y avait eu des cris à propos de

cette poussière lourde, il y avait eu des pleurs et des grincements de

dents, comme l'annonce Jérémie, et il y avait eu du sang répandu, comme

il est coutumier qu'il y en ait chaque fois que l'essence de soleil

vient nous charmer.

La plaine, qui n'était guère hantée que par quelques tourbillons de vent

poudreux, et la montagne, où l'on n'entendait que les imprécations

claires des torrents et les confidences de la brise connurent l'homme

pressé d'être riche, sa fièvre, son injustice, son avidité de premier

occupant.

Se peut-il donc que les arbres, que les bêtes, que le vent musicien

n'aient pas, sur la terre, d'aussi bons droits de propriété que cet

animal étrange qui porte, pour se distinguer, une bible dans sa main et

un jeu de cartes souillé au fond de sa poche?

D'abord, l'imbécile qui avait cru drainer le Yellow-Creek de tout l'or

qu'il contenait, le vendit pour dix mille dollars à des Chinois, gens

très habiles, très patients, qui trouvent, là où les autres ne cherchent

plus. Les Chinois ayant fait fortune s'en allèrent et l'imbécile fut

ramassé, trois ans plus tard, sur le pavé de Boston, désargenté au point

que d'anciens camarades durent lui offrir quelques secours. Trois ans

avant, ils eussent été heureux de lui graisser les bottes.

Que voulez-vous!... le ciel change!

Les Chinois partis, on découvrit, plus haut dans le Yellow-Creek,

d'autres alluvions, et l'on se remit à la chasse de ces étincelles

froides qui chauffent mieux que les plus beaux feux de joie et plus

longtemps que les flammes de l'enfer. Ainsi, le pays se civilisait et,

pour montrer que la nature était tout à fait détrônée, que le règne des

brises joyeuses et des parfums de fleurs était fini, comme on plante un

drapeau sur une redoute prise, une femme de San Francisco, Maria, fonda

le bar de la Fourche.

* * * * *

C'était une maison en bois, bâtie vite, où le vent pouvait entrer comme

chez lui. Elle n'avait qu'un rez-de-chaussée composé de trois pièces.

L'une, le _saloon_, prenait presque toute la place. Buvette, salle de

jeu, salle de bal, lieu d'oubli par excellence, son atmosphère restait

constamment imprégnée d'une âcre odeur de tabac à laquelle se mêlaient

des relents de boisson et de pétrole.

Le lendemain même de mon arrivée, je cherchai du travail. Vous

comprenez, je ne voulais pas me faire entretenir par van Horst, et Maria

m'ayant proposé, moyennant rétribution honnête, d'être son «garçon de

salle», j'acceptai l'offre. Je couchais, derrière le saloon, dans une

chambre de débarras, au milieu du chaos des inutilités hétéroclites qui

sont le rebut d'un campement de mineurs... Par terre, sur une paillasse,

il y avait Jimmy, le fils de la patronne, et, les nuits de lune, ses

cheveux jaunes tachaient l'ombre.

Ah! le bar de la Fourche!

Ce seul nom me rappelle tant d'heures funestes! tant de tragiques

choses! J'ai encore dans l'oreille les prophéties que faisait le gros

Kid d'après le Livre qu'il affectionnait!

«N'usez d'aucune violence, dit l'Eternel, et ne répandez pas le sang

innocent dans ce lieu.»

Des gestes, des exclamations, des soupirs du passé me reviennent à la

mémoire...

«J'ai juré par moi-même, dit l'Eternel, que cette maison sera réduite en

désolation!»

Ah! mon gros Kid! quel lieu de la terre habites-tu, maintenant? toi dont

le rôle, ici-bas, était de témoigner, par d'anciennes paroles, des

crimes que tu voyais?

* * * * *

Oui, je vais tâcher de faire revivre, d'après mes vieux souvenirs, la

personne de Vincent van Horst et le bar de la Fourche.

Le Bar de la Fourche · 第 16 / 60 题