DÉNOUEMENT

A partir de ce jour-là Deutz disparaît. Nul n'en a plus entendu parler.

Dans quelle région le traître s'est-il réfugié? C'est un mystère. Dieu a

voulu peut-être qu'il s'évanouît sans laisser de traces...

Nous sommes arrivés à la fin de notre récit. Il nous reste à apprendre à

nos lecteurs, ce que le sort a fait de nos héros...

M. Legras-Ducos est mort. On se rappelle ces lettres, que Aubin Ploguen

recevait à Nantes, et qu'il attendait avec tant d'impatience. Ces

lettres mystérieuses, étaient arrivées on le sait, au nombre de six en

six jours.

La première disait:

--Maladie grave. Inflammation de poitrine.

La seconde:

--Beaucoup de mieux.

La troisième:

--Le mieux se continue.

La quatrième:

--Aggravation. Nuit mauvaise.

La cinquième:

--Autre nuit mauvaise.

La sixième:

--De plus en plus mal.

Elles apportaient au fidèle Breton, des nouvelles de M. Legras-Ducos. Il

mourut pendant l'hiver qui suivit les événements que nous venons de

raconter, et un an après, Fernande et Jean étaient mariés.

Six mois avant cette union, Aubin, Jean-Nu-Pieds et Henry de Puiseux

partirent soudainement pour les États-Unis. Le bruit s'était répandu

quelque temps avant que Deutz avait paru en Amérique... Les glorieux

vendéens avaient-ils été par delà les mers accomplir leur oeuvre de haute

justice? C'est ce que nous raconterons un jour...[18]

Philippe de Kardigân a illustré son nom de Robert Français.

Quant à Henry de Puiseux, il vécut auprès de ses amis jusqu'en 1837. Sa

gaieté avait pris une teinte assombrie. Il se rappelait! Il se rappelait

sans doute les morts de la Pénissière, ces héroïques défenseurs d'une

grande cause qui avaient succombé pour leur drapeau. Combien d'entre eux

son souvenir allait-il chercher, couchés sous la terre bretonne,

oubliés, eux aussi!

Oui, oubliés!

Le coeur des partis politiques ressemble au coeur des hommes par

l'ingratitude..

Qui sait aujourd'hui les noms de ceux que nous avons écrits dans ce

livre, et que nous sommes fiers d'avoir rappelés à l'admiration et au

respect?

Par une belle soirée de l'année 1837, pénétrons au château de Kardigân.

Nos lecteurs nous ont accompagné déjà dans la première partie de cette

longue histoire. La brise de la mer arrive parfumée et chaude.

Fernande et Jean sont assis sur la grande terrasse, en face de laquelle

le docteur Lambquin, faisait naguère ses expériences.

--As-tu des nouvelles d'Henry? demande Fernande à son mari.

--Non.

--Quand est-il donc parti?

--Il y a cinq semaines?

--Déjà!

--J'aurais dû recevoir une lettre pourtant.

Henry était parti pour l'Espagne combattre dans les rangs carlistes.

Las deux époux en étaient là de leur causerie, quand la silhouette

énergique d'Aubin Ploguen se détacha vigoureusement sur l'ombre du

crépuscule qui tombait.

--Aubin revient de la poste, s'écria Jean; sans doute il va nous

remettre quelque lettre...

En effet, le Breton tenait deux lettres à la main; toutes deux portaient

le timbre d'Espagne. L'écriture de l'une était inconnue au marquis,

celle de l'autre était de Henry.

Jean jeta un cri de joie et fit sauter rapidement le cachet.

--Enfin! murmura-t-il.

Henry écrivait une longue lettre à ses amis pour leur raconter sa vie.

Don Carlos l'avait nommé général de division. On se battait dru,

disait-il. Ce brave coeur se trouvait dans son élément, au milieu de la

bataille. Sa lettre respirait la poudre.

Lorsque Jean l'eût terminée, il ouvrit la seconde.

Mais à peine y eut-il jeté les yeux qu'il chancela.

--Qu'as-tu donc?

--Lis!

Fernande prit le papier et lut:

«Monsieur le Marquis,

Selon le désir de mon général mourant, j'ai l'honneur et la douleur de

vous annoncer que votre ami, M. de Puiseux, a été tué, hier, en

chargeant à la tête de sa division...»

Fernande laissa tomber la lettre. Une larme brillait dans ses yeux.

--Mort! lui aussi! dit Jean, en se jetant en pleurant dans les bras de

sa femme.

--Regarde!... murmura-t-elle.

Deux enfants blonds et roses entraient à ce moment sur la terrasse, et

vinrent se réfugier auprès de leurs parents:

--Ah! nous nous souviendrons de tous ceux qui sont morts en remplissant

leur devoir, nous! dit Jean, le coeur brisé. Mais que restera-t-il de

tout cela dans ces têtes blondes, dans vingt ans! Quels labeurs, quels

héroïsmes oubliés... Le meilleur de tous s'en va... Il sera oublié comme

les autres... qui se souviendra?

--Dieu! prononça gravement Aubin Ploguen.

[1: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt.]

[2: Nom donné par le gouvernement aux Vendéens. Lire les rapports

officiels.]

[3: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt.]

[4: Réflexions du général Dermoncourt.]

[5: _Idem_.]

[6: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt.]

[7: _Idem_.]

[8: _Idem_.]

[9: Nous avons emprunté la plus grande partie de ces détails historiques

à des documents que nos lecteurs ont eu l'obligeance de nous envoyer, et

au livre du général Dermoncourt. Qu'il nous soit permis de remercier ici

les correspondants inconnus qui ont bien voulu s'intéresser à cet

ouvrage, assez pour y prendre part. (_Note de l'auteur_.)]

[10: M. Maurice Duval ne fut réellement préfet de la Loire-Inférieure

que le 5 octobre.]

[11: En 1832, la télégraphie électrique n'existait pas encore: on se

servait du télégraphe à bras, dont les transmissions quelquefois

interrompues ont inspiré les jolis vers de Nadaud:

... Les mensonges diplomatiques.

Qu'arrête souvent le brouillard.

La France fit ses premiers essais de télégraphie électrique en 1845, sur

la ligne de Paris à Rouen, et en 1846 sur la ligne de Paris à la

frontière du Nord.]

[12: Nom plein d'aménité que donnaient les employés du duc d'Orléans aux

Vendéens.]

[13: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt..]

[14: _Idem_.]

[15: _Idem_.]

[16: _Idem_.]

[17: _Idem_.]

[18: Les trois Vendéens ont tenu leur serment. Cette troisième partie

paraîtra plus tard sous ce titre: _le Châtiment_, mais formera un

ensemble à part, entièrement séparé du roman de _Jean-Nu-Pieds_. (_Note

de l'auteur_.)]

Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832 · 第 112 / 112 题