Cette fois c'était fini. Paris lui inspirait de la haine et de la peur.
Il résolut de le fuir. Il suivit le bord de la Seine, la tête courbée,
sous le poids de l'universelle malédiction qui l'écrasait, mais d'un pas
rapide. Il n'avait même plus de pensées, son cerveau était vide. Le
vent, la pluie fouettaient son visage, sans qu'il les sentit. Toute
volonté, toute énergie étaient mortes. Il marchait. La ville sombre,
endormie, se déroulait à ses côtés: il lui semblait que même dans son
sommeil elle allait l'insulter encore. Il marchait. N'est-ce pas ainsi
que les poëtes ont rêvé Caïn fuyant devant le souvenir du crime qui a
tué Abel? Dans l'immortel tableau de Prud'hon, le châtiment marche
devant. Précédait-il aussi ce Judas, ce maudit, ce traître, ce Deutz?
Il marchait; la fatigue physique n'avait aucune prise sur ce corps
consumé déjà par la fatigue morale. Il franchit en trois heures et
demie, tout d'une traite, la distance qui sépare la place de la Concorde
de la route de Sèvres. A cette époque où Paris était restreint, la route
de Sèvres, qui aujourd'hui touche aux fortifications, formait la pleine
banlieue. Le chemin commençait à s'animer; on voyait passer les
laitières dans leurs petites voitures, les maraîchers conduisant leurs
épaisses charrettes à grands coups de fouet. Lui ne voyait rien: il
marchait. Un flot de pensées sombres s'agitait tumultueusement en lui.
Les moindres détails de la triple insulte qu'il venait de subir se
retraçaient à son esprit. Une parole de rage montait à ses lèvres; il
l'étouffait, car il avait peur de s'entendre parler.
Vers deux heures du matin, il s'arrêta. Ses jambes ne pouvaient plus le
soutenir. Devant lui coulait la Seine; à droite et à gauche, deux
longues rangées de maisons. Sur l'une d'elles, il aperçut la branche de
houx qui annonce une auberge. Il s'approcha et frappa. Il lui fallut un
certain temps pour se faire ouvrir. Un garçon tout endormi se présenta,
mais il recula de deux pas à la vue de cet homme pâle comme un mort,
couvert de sueur et dont les cheveux en désordre se collaient à ses
tempes.
Deutz lui glissa une pièce de monnaie dans la main.
--Donnez-moi une chambre, dit-il.
On l'introduisit dans la banale et vulgaire chambre d'auberge.
--J'ai froid, dit-il en frissonnant.
Le garçon jeta un fagot dans l'âtre, puis il se retira.
Deutz se jeta pesamment sur le lit sans se dévêtir et s'endormit.
* * * * *
Quand il s'éveilla, le soleil baissait déjà à l'horizon. Le repos
l'avait calmé.
--Je suis un niais, murmura-t-il. Est-ce qu'il ne me reste pas ma
fortune? Avec ma fortune je puis être heureux... Il fit rapidement sa
toilette et envoya acheter un chapeau; puis il sortit. C'était
l'après-midi d'un dimanche. Le soleil de décembre illuminait le ciel de
ses rayons pâles. Il faisait ce froid sec et piquant qui rend, par une
belle journée, la promenade d'hiver si agréable. L'avenue de Sèvres
était pleine de monde. Deutz tourna le quai de la Seine et se mit à se
promener sur la berge gazonnée qui suit le cours du fleuve. Chaque
Parisien connaît l'endroit dont nous parlons. A droite, en face de la
Seine, s'étendent ces immenses jardins, qui sont aujourd'hui la
propriété de M. le baron de Rothschild.
Des saltimbanques forains avaient établi là leurs pénates, et le petit
public populaire se pressait à l'intérieur de leurs baraques de bois;
des femmes de chambre tenant des enfants par la main, des boutiquiers,
quelques ouvriers et les véritables soldats, les Bayards à cinq
centimes, qui regardaient tout cela de leur large sourire confiant.
Cette scène respirait une telle bonhomie, une telle tranquillité, que
Deutz s'approcha et se mêla à la foule. Il y avait dix minutes peut-être
qu'il était là, quand un homme de haute taille, carré d'épaules, et qui
portait un étrange costume, moitié bourgeois et moitié paysan, parut sur
la route. Il marchait à grands pas, se dirigeant vers la route de
Sèvres, comme s'il voulait gagner Paris.
C'était Aubin Ploguen. Que venait-il faire là? Nos lecteurs ne tarderont
pas à le savoir. Lui ne perdait pas son temps. Il marchait à larges
enjambées, quand tout à coup il aperçut Deutz, et un cri de colère
s'échappa de ses lèvres. Il entra dans la foule, et, se frayant un
passage, arriva jusqu'au traître. Alors, levant sa terrible main, il la
laissa lourdement tomber sur son épaule.
Certaines natures sont dépaysées quand on les arrache à leur cadre
naturel. Le rude Breton se croyait encore en Bretagne. Il confondait la
berge de la Seine avec la rive de la Vilaine.
--Fais ta prière, dit-il à voix haute, au milieu de la stupeur des
assistants: je vais t'attacher une pierre au cou et te noyer comme un
chien!
Une pareille phrase au milieu de la lande de Kloarek n'eût pas étonné le
patour, mais aux portes de Paris, éclatant dans une foule populaire,
elle fit émeute. On monta sur les chaises pour mieux voir. Le spectacle
en plein vent paraissait mesquin.
--Qu'est-ce qu'il y a?
--Oh! le rude homme!
--Qu'est-ce qu'il a fait?
Ces phrases s'échangeaient d'un bout à l'autre des baraques. Aubin
répéta:
--Fais ta prière!
Les dents de Deutz claquaient.
--Au secours! cria-t-il.
--Allons, lâchez-le! dirent quelques-uns.
Aubin Ploguen releva sa tête énergique.
--Savez-vous ce qu'a fait cet homme? dit-il. Il a vendu notre princesse,
Madame la régente de France...! C'est Deutz!
Mille imprécations diverses retentirent. On ne s'entendait plus.
--Il faut l'écharper!
--À l'eau! à l'eau! criait-on.
La terreur arrivée à son paroxysme centuple les forces d'un homme. D'un
vigoureux mouvement d'épaules, Deutz se dégagea. Mais s'il était hors
des mains redoutables d'Aubin Ploguen, il n'était pas sauvé de celles de
la foule. D'un saut énorme, il parvint à bondir hors du cercle qui
l'entourait. Derrière lui, hurlait, aboyait une meute humaine enragée.
L'instinct des foules est souvent honnête. Ce misérable lui faisait
horreur.
Deutz courait, pendant que quarante individus, en tête desquels était
Aubin Ploguen, poursuivaient Judas. On entendait hurler:
--À mort! à mort!
--C'est Deutz!
--Deutz!
--C'est celui qui a vendu une femme!
Il courait affolé! La meute suivait sa trace, et cette poursuite
endiablée avait lieu à travers la foule, plus rare, qui bordait la
Seine. Quelques-uns, voyant un homme fuir, croyaient que c'était un
voleur qui tentait de s'échapper, et se portaient au milieu de la route
pour l'arrêter: mais Deutz, dans sa lâcheté, trouvait une incomparable
vigueur. Il renversait tout, pareil à une catapulte de chair et d'os. Il
courait, tête basse, les poings en avant, retenant son souffle, couvert
de sueur, noir de poussière. A la porte d'une propriété particulière, se
trouvait une niche de chien. Ce dernier voulut se jeter sur lui. Sans sa
chaîne il le dévorait.
Derrière lui on criait:
--Arrêtez-le!
--C'est Deutz!
--C'est Deutz!
--C'est Judas!
Aubin Ploguen ne disait rien. Il savait que nul à la course ne pouvait
lutter avec lui. Il ne donnait pas à sa course toute sa rapidité, parce
qu'il ne voulait point partager avec d'autres l'honneur d'accomplir
l'acte de justice. Il voulait que ceux qui poursuivaient avec lui,
abandonnassent par épuisement. Alors à ce moment, il se saisirait du
traître, et, selon sa menace, le jetterait à la Seine après lui avoir
attaché une pierre au cou. Les imprécations arrivaient, furieuses,
exaspérées, aux oreilles de Deutz:
--C'est le maudit! criait-on.
Et toute la meute répétait:
--C'est le maudit!
--C'est le maudit!
Son coeur, lâche, vil, ignoble, battait à rompre. Il allait mourir!
Comment pourrait-il échapper? C'était impossible, impossible de fuir
encore, lorsque ses forces le trahiraient... Et devant lui, la route,
immuable, avec les promeneurs étonnés qui contemplaient Caïn fuyant la
suprême justice... On ne se mettait même plus devant lui. Ceux qui le
rencontraient s'écartaient avec dégoût, comme s'ils eussent craint
d'être souillés par son toucher seulement.
Il râlait déjà. Il calcula dans sa pensée qu'il ne pourrait plus courir
que sur une longueur de deux cents mètres. Aubin Ploguen était de trente
pas en avance des autres... Deutz fit encore un effort. A droite
s'ouvrait une grille, donnant sur une longue allée aboutissant à un
château. Il entra dans cette allée... Sur le perron du château, il y
avait une jeune femme debout... Il roula à ses pieds, râlant, mourant...
--A boire... à boi... dit-il.
La jeune femme, émue de pitié, sans se demander qui était cet homme,
d'où il venait, alla prendre un verre d'eau et le lui tendit. Au même
instant arrivait Aubin Ploguen, précédant les poursuiveurs. Il
s'apprêtait à saisir le Maudit, quand la jeune femme se retourna, et il
la reconnut:
--Madame Fernande! dit-il.
--Aubin!
--Fuyez-le... Laissez-le mourir comme un chien... C'est Deutz.
--Non. C'est un homme.
--C'est Deutz...
--Je fais ce qu'eut fait notre bien-aimée princesse, dit-elle
tristement... Je donne à boire au lépreux. C'est un homme, et il
souffre...