On se souvient qu'au moment où l'auguste prisonnière, encore libre,
avait voulu s'enfuir dans la maison habitée par le marquis de Kardigân,
Henry de Puiseux était accouru, lui disant:
--La maison est occupée!
C'était vrai, hélas! D'où était venue cette dénonciation? De Deutz, sans
doute; de Deutz, pour nous et pour eux; car les chouans ne pouvaient pas
hésiter à accuser le juif de cette infâme trahison, qui venait, pour de
longues années encore, de perdre la cause royaliste.
La maison était donc occupée par les soldats. On se contenta d'enfermer
les locataires qui l'habitaient dans une salle basse. Par bonheur, cette
salle basse communiquait aux caves. Henry de Puiseux, Jean-Nu-Pieds,
Aubin Ploguen, Damoiseau, se glissèrent dans les caves et se
barricadèrent dans la soute au charbon.
Nous n'avons pas à les suivre pendant les seize heures qui s'écoulèrent
entre l'instant où l'on entra chez Madame et l'instant où la cachette de
la cheminée fut découverte.
La préoccupation de trouver la princesse était beaucoup trop grande pour
qu'on s'inquiétât fort de savoir ce qu'étaient devenus nos héros.
Franchissons donc un espace de trois jours.
La jetée de Saint-Nazaire, où venait de s'embarquer Madame, était
couverte de monde. On regardait la _Capricieuse_, que les vents
contraires empêchaient de prendre le large et qui tirait des bordées de
la pointe sud à la pointe nord.
Dans cette foule, trois hommes avaient le désespoir au coeur, la rage
dans l'âme. C'étaient Jean-Nu-Pieds, Henry et Aubin Ploguen.
Ainsi, tant de dévouement, tant d'énergie, tout cela était perdu, parce
qu'il s'était rencontré un homme qui avait vendu sa reine pour un sac
d'écus!
Ceux qui étaient morts, ceux qui reposaient en ce moment, couchés dans
les sillons de la Bretagne, ceux-là avaient fait un sacrifice vain!
La nuit avançait; Aubin Ploguen était celui des trois qui semblait avoir
le mieux résisté au désespoir commun. Et pourtant il fallait que la
force d'âme de ce héros fût grande, pour qu'il pût résister à
l'effrayante douleur qui venait de l'assaillir.
À dix heures du soir, Jean et Henry reprenaient tristement le chemin de
Saint-Nazaire, quand Aubin les arrêta:
--Non, nous irons ailleurs, dit-il.
Jean releva la tête.
--Ailleurs?
--Oui, monsieur le marquis.
--Où veux-tu nous mener?
--Veuillez me suivre, messieurs.
Ils rebroussèrent chemin. Le Breton les conduisait. Ils marchaient
derrière lui. En vérité, il est de ces désespoirs qu'on ne peut pas
consoler. Quelle odyssée lugubre avait parcourue Jean-Nu-Pieds depuis
trois ans qu'il était entré dans la vie! Son père mort, son frère séparé
de lui, sa fiancée perdue... Il lui restait une croyance dans l'âme, un
amour sincère et profond: la croyance en sa foi politique, l'amour de
ceux qui étaient les représentants de cette croyance, et il fallait
qu'il eût cette douleur amère de voir la régente de France, la mère de
son roi, prisonnière!
Aubin Ploguen suivait un chemin rocailleux. L'Océan mugissait, le vent
soufflait. On eût dit que la nature prenait sa part au deuil qui
assombrissait leur coeur. Sur les vagues vertes et noires, tour à tour,
au milieu des rochers, sur le sable jaunissant, dans la profondeur des
grèves,--partout,--on croyait entendre une plainte lugubre et désolée.
Le Breton franchissait avec rapidité les anfractuosités de rochers, se
retournant, quand il avait quelque avance, pour laisser ses compagnons
arriver jusqu'à lui.
Enfin, ils parvinrent dans un creux large, formé au milieu du rocher. La
vue était admirable. L'Océan déroulait devant eux les horizons
changeants, et au milieu, un point noir, mobile, qui s'enfonçait dans la
nuit pour en ressortir encore.
C'était la _Capricieuse_.
--Messieurs, dit Aubin, qui se tenait debout, notre cause est perdue
pour un temps. Qu'allez-vous faire? Je me permets de vous demander cela,
monsieur le marquis, parce que mon devoir et mon bonheur est de vous
suivre, et que je ferai ce que vous m'ordonnerez de faire.
Jean-Nu-Pieds jeta un regard sur Henry:
--Monsieur de Puiseux et moi, nous ne nous sommes pas consultés, dit-il.
Mais mon avis sera partagé par lui. Je lui propose de partir pour
l'Angleterre où est notre roi, et de nous mettre à ses ordres.
Henry serra la main de son ami.
--Alors, monsieur le marquis ne voit pas qu'il ait autre chose à faire?
reprit Aubin.
--Non.
--Il ira, mon maître, il ira, le héros de la Pénissière, de
Château-Thibaut et de Vieillevigne, se condamner à une vie oiseuse et
inutile?
--Aubin!
--Ah! monsieur le marquis m'a fait l'honneur de me donner mon
franc-parler. J'en use! Non, mon maître ne fera pas cela. Tant qu'il lui
restera une once de sang dans les veines, le marquis de Kardigân ne
désertera pas son drapeau, ce drapeau sous lequel ont servi et sont
morts ses aïeux, sous lequel il a grandi lui-même la gloire qu'il avait
reçue d'eux. Cette gloire n'est pas à lui. Elle est un héritage, un
dépôt, un patrimoine qu'il n'a pas le droit de jeter au vent; et, s'il
avait, après tant de grandes actions, une heure de faiblesse ou de
découragement, moi, Aubin Ploguen, son serviteur indigne, je saurais
bien le sauver de lui-même et l'empêcher de se déshonorer.
Pour la première fois, Aubin venait de parler ainsi. Jean-Nu-Pieds et
Henry restaient confondus...
Le chouan était admirable à voir, au milieu de cette nuit sombre, en
face de cette nature imposante, qui rendait plus imposantes encore, par
cela même, les paroles qu'il venait de prononcer.
Il se mit à genoux sur le rocher. Jean-Nu-Pieds se tenait assis dans une
attitude de désespoir.
Le chouan l'entoura de ses deux bras.
--Mon maître, murmura-t-il, pardonnez-moi si je viens de vous manquer de
respect; pardonnez-moi si, pour la première fois, depuis que votre père
mourant vous a confié à moi, je me suis permis de parler comme il
l'aurait fait. J'ai oublié la distance qui nous séparait, et que je
devais...
--Tu devais parler comme tu as parlé, Aubin! s'écria Jean.
Puis, se laissant aller dans les bras de son serviteur, il éclata en
sanglots.
--Ah! je suis trop malheureux! dit-il.
Le chouan se redressa.
--Pensez, mon maître, qu'il est de plus grandes douleurs que les
vôtres... Regardez ce vaisseau qui croise insoucieusement en vue de ces
côtes... Il contient une martyre: elle a vu crouler l'édifice si
péniblement construit; ne pensez-vous pas qu'elle souffre plus que vous?
Et si telle est la volonté de Dieu, de nous imposer cette souffrance,
croyez-vous donc avoir le droit de vous révolter? Haut la tête, haut le
coeur, mon maître! Je ne suis qu'un paysan, mais j'ai appris à ne pas
douter de Dieu, parce que je sais que sa miséricorde est infinie, comme
sa justice.
Jean se leva à son tour:
--Tu as raison, Aubin! Je te remercie de m'avoir rappelé à moi-même.
J'ai encore deux devoirs à remplir: dire adieu à la régente de France,
et...
--Et la venger ensuite! s'écria Henry.
Ces trois hommes se regardèrent. Ils s'étaient compris.
Dire adieu à la régente de France!
Il fallait que ce fût eux, pour qu'une pareille idée parût naturelle.
Quant à la venger...
Une pensée commune réunit leurs mains dans une triple étreinte.
--Je jure, dit Jean-Nu-Pieds d'une voix grave et solennelle, que le
misérable qui a vendu la mère de notre roi, sera châtié par nous, et je
fais ce serment en votre nom comme au mien, certain que vous ne le
désapprouverez pus! Je jure que quelle que soit la partie du globe où il
ira poser sa tête maudite, nous irons! Quel que soit le danger qui nous
menacerait dans l'accomplissement de ce devoir, nous le braverons!
Quelles que soient les prières par lesquelles il tenterait d'adoucir
notre justice, nous le tuerons! Et que la colère du ciel tombe sur celui
d'entre nous qui manquerait à ce serment, prêté en face de ce vaisseau
qui emporte notre espoir suprême, en présence de Dieu qui nous entend,
nous bénit et nous approuve.
Il y eut un silence qui ne fut troublé que par la plainte éternelle du
vent et de la vague.
Jean ajouta:
--Maintenant, allons saluer la reine de France!
Quel souverain devait jamais recevoir un salut plus noble que celui-là?
Une barque de pêcheur, ancrée au bas du rocher, attendait son maître
descendu à terre pour y passer la nuit. Aubin Ploguen arracha l'ancre à
son lit de sable, et la remit dans la barque. Puis ils prirent les rames
à eux trois, et piquèrent droit sur la _Capricieuse_.
La mer se soulevait tumultueusement en vagues gigantesques. Il était
impossible aux trois chouans de tendre la voile, car la barque n'eût pas
tardé à capoter. Elle avançait: Jean, Henry et Aubin ramaient
vigoureusement, malgré les sauts énormes que faisait leur esquif soulevé
à des hauteurs inouïes par la lame.
Cependant la _Capricieuse_ grossissait à l'oeil. En deux heures ils
franchirent une distance de cinq kilomètres; une demi-lieue les séparait
encore de la frégate.
Mais là n'était pas la difficulté. Comment pourraient-ils accoster assez
près?
Quand ils ne furent plus qu'à cinq cents mètres de la frégate, la barque
s'arrêta.
--Maître, dit Aubin, nous ne pourrons jamais approcher assez près de la
_Capricieuse_, pour être vus par Son Altesse, sans être vus en même
temps par les hommes de l'équipage.
--Que faire, alors?
--Il y a deux partis à prendre: le premier, ni vous, ni M. de Puiseux,
ni moi, ne consentirons à l'accepter, ce serait de retourner en arrière.
--Non! dit Henry.
--Non, dit Jean.
Le second, c'est d'ancrer la barque à la place même où nous sommes, de
nous jeter à la nage et de nous approcher de la frégate le plus près
possible.
Les deux jeunes gens ne répondirent même pas. Ils s'étaient levés en
même temps et commençaient à ôter leurs habits, de manière à ce que
l'entournure des bras ne pût être gênée par l'étoffe.
Et pourtant, se jeter à la mer par une pareille nuit, c'était risquer
volontairement la mort. Le ciel était noir et sombre.
Pas une étoile! La mer reflétait le ciel: elle paraissait couverte d'un
immense linceul noir. «O terrible Océan! qui couvrez tant de morts,»
s'écrie le poëte indou.
Les vagues mugissaient, et montaient les unes sur les autres, avec des
fracas successifs, ainsi que des montagnes qui s'amoncelleraient sur des
montagnes.
Ils n'hésitèrent pas cependant.
Ce fut Aubin qui plongea le premier. Jean et Henry le suivirent. L'eau
devait être glacée, au mois de novembre, sur les côtes de Bretagne!
Ils nageaient sur le même rang tous les trois. Quand une vague se
présentait trop haute, ils passaient au travers. Comment l'équipage de
la _Capricieuse_ se serait-il méfié? Comment eût-il pu croire qu'un
homme dans son bon sens, se serait risqué en pleine mer, au mois de
novembre, à la nage au milieu de la nuit?
Ils arrivèrent bientôt bord à bord avec la frégate. Les bordées avaient
cessé; elle revenait dans la direction de terre, probablement pour
demander un asile aux eaux plus tranquilles de la baie.
Sur le pont du navire, une femme était assise, regardant du côté de la
côte.
Cette femme c'était Madame.
Pauvre reine! Elle restait, plongée dans son rêve intérieur, l'oeil fixé
sur cette terre de France, qu'elle aimait tant et qu'elle allait voir
disparaître. Blaye, ce n'était plus la France, mais la prison.
Il se passa une chose extraordinaire.
Aubin Ploguen se dressa hors de l'eau jusqu'à la moitié du corps:
--Vive le Roi! cria-t-il.
Le cri suprême arriva-t-il jusqu'à la prisonnière? ou bien se perdit-il
dans les plaintes de la vague, dans les mugissements du vent?
La _Capricieuse_ avait passé, laissant derrière elle un sillon blanc,
seul point lumineux qui existât dans cette nuit sombre.
Les trois nageurs regagnèrent leur barque, qui tantôt s'enfonçait dans
des profondeurs inouïes, tantôt semblait monter jusqu'au ciel.
Il était temps, car l'eau avait commencé à geler leurs membres. Mais le
travail des rames ne tarda pas à faire de nouveau circuler le sang de
leurs veines. Quelle nuit! Il leur fallut quatre heures pour regagner la
côte, le double du temps qui avait été nécessaire pour venir. Enfin ils
abordèrent.
Aubin tira la barque à sec et planta l'ancre dans le sable, pendant que
Jean-Nu-Pieds prenait cinq louis d'or dans sa bourse et les déposait
sous l'un des bancs de la barque.
Que dut penser le pêcheur quand il trouva cette aubaine inespérée le
lendemain? Il ignora toujours sans doute que sa barque avait servi à
aider trois hommes dignes des temps de la chevalerie, à aller saluer une
vaincue, une captive, une reine.
Le jour commençait à paraître, quand ils entrèrent à Saint-Nazaire. Ils
se dirigèrent vers une auberge où un grand feu de bois, un repas solide
et un lit blanc, les reposèrent des fatigues de cette nuit aventureuse.
Ils ne s'éveillèrent que tard le lendemain.
Leur départ pour Paris fut arrêté séance tenante. Aubin fut chargé de
trouver une voiture et deux chevaux pour regagner Nantes. Mais
Saint-Nazaire n'était pas, en 1832, la grande ville d'aujourd'hui. Nos
héros durent prendre un bateau et remonter le cours de la Loire.
Trois jours plus tard, ils entraient dans Paris. A leur grande surprise,
aucun empêchement ne les avait gênés dans leur voyage. Nul gendarme
indiscret n'avait glissé sa tête à la portière de leur voiture, afin
d'examiner leurs visages de son air méfiant.
Ils eurent, en arrivant à Paris, l'explication de ce mystère. Un numéro
du _Moniteur Universel_ renfermait la radiation d'un certain nombre de
légitimistes condamnés au bannissement pour participation à
l'insurrection vendéenne; or, les noms du marquis de Kardigân et d'Henry
de Puiseux se trouvaient des premiers parmi ceux des radiés.
Ils pouvaient donc reprendre leur existence à ciel ouvert; c'était une
facilité de plus qui leur était donnée pour l'accomplissement de leurs
projets. Car, sans qu'ils en eussent reparlé entre eux, ils n'avaient
pas cessé un seul instant de penser à cet homme qui, par son infâme
trahison, avait perdu la cause royaliste.
Qu'était-il devenu? On parlait beaucoup de lui, car son nom était connu.
M. Victor Hugo venait de publier dans le _Globe_ une admirable pièce de
vers intitulée:
_A l'homme qui a vendu une femme_.
Pièce de vers que chacun récitait par coeur.
On racontait que «_ce nommé Deutz_», ainsi qu'on disait, avait été
chassé du ministère au milieu des huées.
Eux ne s'occupèrent pas des racontars qui émouvaient l'opinion publique.
Ils se mirent à l'oeuvre pour joindre le traître, le prendre et le
châtier...
Ils ignoraient que ce châtiment avait déjà commencé, et que Dieu avait
fait tomber sur son front l'irrémédiable poids de l'infamie...