Les lignes qu'on va lire se pourraient détacher de ce livre, ne tenant
pas à notre action. On a vu que l'arrestation de Berryer, n'était pour
Deutz qu'un moyen d'arriver à ses fins.
Mais nous voulons faire connaître toutes les particularités de cette
grande guerre vendéenne de 1832, trop longtemps méconnue. Au surplus, ce
nous sera un moyen de dénoncer encore une fois les procédés politiques
infâmes dont se servait le gouvernement du roi Louis-Philippe.
A peine arrêté, Berryer fut conduit à Nantes. On l'enferma, non dans la
prison de la ville, où nous avons vu déjà Jean de Kardigân et Henri de
Puiseux, mais dans une chambre basse de la Préfecture.
L'agitation de la cité était à son comble. Les uns, comme nos amis,
étaient consternés; les autres blâmaient le gouvernement d'avoir osé
commettre une pareille vilenie.
Le soir même de l'arrivée de Berryer, M. Maurice Duval envoya une troupe
d'hommes hurler sous les fenêtres de la préfecture des vociférations où
dominaient ces deux mots: «A mort!» Mais, ainsi qu'on va voir, la police
avait trop bien pris ses précautions pour se contenter de garder en
prison le grand orateur. Il lui fallait plus. Berryer fut prévenu qu'on
allait le déférer au jury de Loir-et-Cher, où son procès était instruit
d'avance.
Quelques heures avant son départ, deux domestiques entrèrent dans la
chambre de l'illustre captif, en apportant une table couverte du
déjeuner. C'était le lendemain matin. L'un des deux domestiques sortit
bientôt. Son compagnon resta seul. Celui-ci continua pendant un instant
à préparer le repas, puis quand il se fut assuré que personne ne pouvait
le voir, il s'approcha de Berryer, et lui dit tout bas:
--Me reconnaissez-vous?
Berryer crut à un piège et ne répondit rien. Le domestique ne put rien
obtenir de lui. Heureusement, car ce domestique était un espion.
Berryer monta dans un carrosse, fermé à clef, à glaces dépolies, vers
midi. Le carrosse était escorté d'un demi-escadron de gendarmes. La
ville fut traversée ventre à terre. Aux portes, une partie de l'escorte
se détacha. Dix gendarmes restèrent seuls et galopèrent autour. Ancenis,
Angers, Saumur, furent bientôt dépassés. A Tours, il y eut à peine un
arrêt d'une demi-heure. L'arrivée à Blois ne fut signalée par aucun
incident.
On ne laissa pas à Berryer le temps de se reposer. Le procureur du roi
se présenta aussitôt dans la cellule, où le premier orateur des temps
modernes attendait que l'on décidât de son sort.
--Monsieur, lui dit-il, on a opéré une perquisition chez vous. On a
trouvé dans votre secrétaire les papiers les plus compromettants.
--C'est impossible.
--Je vais vous les mettre sous les yeux.
Le procureur du roi tira de son portefeuille un certain nombre de
pièces, et les fit passer sous les yeux du prévenu. Mais à peine Berryer
y eut-il jeté un regard, qu'il rougit d'indignation et s'écria avec cet
accent que lui seul possédait:
--Ces pièces sont fausses!
--Vous espérez en imposer à la justice, mais je vous préviens qu'elle
est instruite.
--Vous voulez me faire condamner? mais il faudrait au moins avoir
d'autres preuves que celles-là. Quoi! vous voulez prouver que j'ai payé
un assassin pour tuer le roi des Français! Vous pouvez le dire,
monsieur, personne ne daignera vous croire. Vous avez encore falsifié ce
papier pour m'accuser d'avoir voulu corrompre la conscience d'un
colonel. Dites-le encore, personne ne vous croira, cette fois encore,
monsieur.
Malgré son impudence, le procureur du roi dut être un peu décontenancé
par cette parole pleine de dignité. En effet, ainsi que cela fut
démontré plus tard, ces pièces étaient entièrement fausses.
Le magistrat se retira.
Plusieurs jours se passèrent pendant lesquels on grossit à dessein, dans
les journaux officieux, les interrogatoires du prévenu. On alla même
jusqu'à ajouter des mensonges à ces interrogatoires. C'est ainsi que la
France apprit un matin, le 27 octobre, que Berryer venait d'avouer tout.
Avouer quoi? On ne le disait point. Seulement ces feuilles honnêtes
ajoutaient avec hypocrisie:
--Demain commencent les débats. Le prévenu renouvellera sans doute ses
dénégations premières.
Le lendemain commencèrent, en effet, les débats. Une foule énorme
remplissait le prétoire. Le majorité, hâtons-nous de le dire, était
favorable à l'homme illustre qu'une criminelle politique forçait à
s'asseoir sur le banc des assassins.
D'ailleurs, un mouvement s'était produit dans l'opinion publique, qui ne
laissait pas d'inquiéter beaucoup le gouvernement.
La cour de cassation avait blâmé l'arrestation illégale du député; le
barreau de Paris, par l'entremise de son bâtonnier, M. Mauguin, avait,
de son côté, adressé une lettre très-énergique à leur glorieux confrère.
Enfin, de toutes parts, on condamnait le ministère et on acclamait le
prisonnier.
Ce fut en de pareilles dispositions que les débats commencèrent. Il n'y
a qu'un témoin: un sieur Chartier, qui prétend que Berryer l'a chargé de
corrompre des officiers de l'armée.
Les regards se tournent vers le banc des accusés. Mais Berryer reste
calme; il ne répond rien. Alors le sieur Chartier continue sa
déposition, chargeant toujours de plus en plus. C'était à lui encore que
Berryer avait proposé vingt mille francs pour assassiner Louis-Philippe.
Le témoin, malgré les murmures que ne pouvait retenir l'auditoire,
prétendit que la pièce dont Berryer niait la vérité en était la preuve.
Mais de tels échafaudages ne peuvent pas subsister bien longtemps. Le
ministère public fit courageusement son métier. Il accabla de mépris le
sieur Chartier, et abandonna l'accusation. Nous regrettons d'ignorer le
nom de ce magistrat intègre. Si nous le connaissions, il nous serait
facile de prouver que de ce jour-là la carrière de cet homme acheva
d'être perdue.
Naturellement Berryer devait se défendre lui-même. Il prononça une seule
phrase. Mais cette phrase suffit à faire l'un des plus beaux discours
qu'il ait peut-être jamais prononcés.
«--Messieurs, dit-il, on m'accuse d'avoir été un suborneur de
consciences et un soudoyeur d'assassinats. C'est à vous de déclarer si
cela est vrai... J'attends!»
Après une délibération de cinq minutes, le jury rapporta un verdict de
non-culpabilité sur toutes les questions.
Aussitôt le président ordonna la mise en liberté immédiate du
prisonnier.
Les applaudissements furent tels, que, pendant cinq minutes, ils
ébranlèrent les voûtes du Palais de Justice.
Le gouvernement semblait battu. Et pourtant il venait de gagner sa plus
belle partie. La trahison de Deutz devenait possible. Nous savons que
c'était lui qui avait préparé toute cette aventure, qui se terminait
glorieusement pour Berryer. Nous allons voir pourquoi.
V