JOLI APPARTEMENT MEUBLÉ

Fraîchement décoré,

_A louer de suite_.

Ce qui constituait à la fois un mensonge, attendu que ledit «joli

appartement meublé» ne devait pas être fraîchement décoré, et une faute

de français, vu qu'on ne dit pas «_louer de suite_» mais «_louer tout de

suite_.» Mais il était probable que le propriétaire ne s'était guère

occupé de ce détail.

Ce propriétaire, d'ailleurs, était double. Il y avait de cela un mois et

demi, deux frères répondant aux noms retentissants d'Ulysse et de Nestor

Mirliflor, avaient acheté ladite maison pour la transformer en

appartements meublés.

Leurs papiers étant parfaitement en règle, Ulysse et Nestor Mirliflor

avaient vite obtenu la permission de patente. Ulysse, l'aîné, portait

une belle barbe grise; il était toujours triste, et en arrivant, avait

dit à ses voisins:

--Nous finirons nos jours ici.

Nestor qui, comme cadet, portait une belle barbe noire et se montrait

toujours gai, avait ajouté:

--Eh! eh! vous allez faire quelques fredaines!

Il est vrai que ces fredaines se réduisaient à d'interminables parties

de jacquet qu'ils faisaient ensemble au café de la Comédie.

Les deux frères se levaient à six heures du matin, allaient se promener

et allaient déjeuner, allaient au café, rentraient dîner, retournaient

au café, et enfin se couchaient à dix heures du soir.

La maison était tenue par un Bas-Breton pur sang, parfaitement idiot, de

taille ordinaire, mais qui ne parlait jamais qu'en bêlant comme les

moutons, et qui, lorsqu'on lui adressait la parole, répondait en fixant

sur son interlocuteur un regard stupide.

Dans le quartier, on disait que les frères Mirliflor étaient fort

attachés au gouvernement. Ulysse ne parlait jamais politique, mais

Nestor, lui, ne se gênait pas pour faire étalage de ses opinions

orléanistes.

Quelquefois, en rentrant, Nestor s'arrêtait chez M. Vaugros le

chapelier, ou chez la belle madame Ravine l'épicière. On l'accusait même

tout bas de faire la cour à l'épicière.

--J'aime le roi des Français, disait-il, parce qu'il n'est pas fier. Moi

qui vous parle, il m'a serré la main, comme ça, que j'en étais

embarrassé, et que j'aurais voulu vous voir à ma place, madame Ravine,

car, bien sûr, notre souverain eût admiré votre beauté.

Madame Ravine se rengorgeait, rougissait, faisait la roue; alors Nestor

s'inclinait respectueusement, prenait un peu de tabac dans sa tabatière,

le déposait sur le haut de sa main et l'aspirait.

--Bon tabac! disait-il... Moi qui vous parle, il m'a serré la main!

Puis il s'éloignait, et madame Ravine ajoutait avec dignité:

--Un homme bien aimable, M. Mirliflor jeune! Oh! bien aimable!

On comprend que l'autorité avait la plus grande confiance dans les deux

frères. Au reste, leur vie était au grand jour. Les rares étrangers qui

demeuraient chez eux étaient de bons et braves rentiers. Le livre de

police ne contenait jamais aucune irrégularité fâcheuse.

Or, le soir même du jour où M. Maurice Duval avait reçu une si aimable

sérénade de ses administrés, les deux frères Mirliflor rentraient chez

eux pour dîner.

--Est-il venu du monde, Damoiseau? demanda Ulysse au Bas-Breton qui leur

servait de domestique.

--Non, monsieur... Bée! non.

--Le dîner est-il servi?

--Bée! bée!... oui, monsieur.

Les frères Mirliflor s'étaient réservé pour eux le rez-de-chaussée et

les caves. Quant au Bas-Breton Damoiseau,--Damoiseau!--il couchait dans

le couloir. Ulysse et Nestor montèrent au premier, à la salle à manger.

A peine étaient-ils à table qu'un coup de sonnette retentit. Une voiture

s'était arrêtée à la porte; le cocher avait une malle à côté de lui.

--C'est un voyageur sans doute, prononça Ulysse de sa voix grave. Allez

voir, Damoiseau.

--Bée!... bien, monsieur.

En effet, c'était un voyageur, et ce voyageur était Berryer.

On se rappelle qu'un chouan s'était approché de lui, pendant qu'il

regardait le charivari offert à M. Maurice Duval, et lui avait dit tout

bas:

--Madame vous attend.

Arrivés à quelque distance de la rue, le chouan avait glissé un papier

dans la main du grand orateur, et s'était éloigné sans ajouter un mot.

Le papier contenait ceci:

«Quittez l'hôtel de France; allez rue Haute-du-Château, n° 6, la maison

garnie des frères Mirliflor, et attendez.»

Berryer avait obéi à l'ordre secret qui lui était parvenu, et après

avoir pris ses bagages à l'hôtel de France, il s'était rendu rue

Haute-du-Château.

Les frères Mirliflor dînaient, ainsi qu'on l'a vu. Ils proposèrent à

Berryer de lui faire servir à manger dans sa chambre, ou bien de

s'asseoir à leur table. Berryer, philosophe et observateur à ses heures,

résolut d'étudier, pour passer le temps, les trois types d'idiots en

face desquels il se trouvait.

Un Émile Augier aurait, en effet, trouvé une ample comédie dans ces deux

frères Mirliflor, et dans le Bas-Breton Damoiseau, qui bêlait en

parlant. Qui sait si ce n'est point dans une de ces maisons garnies de

province qu'Auguste Maquet a vu ce merveilleux type du père Preval, du

_Chevalier d'Harmental_?

--Monsieur arrive de la capitale, sans doute? dit Nestor en minaudant à

son client.

--Oui, monsieur.

--Et monsieur a-t-il eu le bonheur de voir le roi des Français?

--Non, monsieur.

Nestor avait mis du tabac sur sa main:

--Bon tabac!... J'ose espérer que la santé de notre auguste souverain

est bonne également, monsieur...

--Oui, monsieur.

Vraiment, Berryer ne s'ennuyait pas. Il avait sous les yeux un trio

admirable.

--Et la capitale est-elle tranquille, monsieur? ajouta Mirliflor aîné.

--Nestor! gronda doucement Mirliflor junior, vous empêchez monsieur de

dîner.

--Bée!... monsieur, voulez-vous du poulet? demanda Damoiseau.

--Moi qui vous parle, continua Nestor, j'ai eu le bonheur insigne de

voir sa Majesté le roi des Français... et même de lui serrer la main...,

ainsi que je le racontais aujourd'hui à la belle madame Ravine. Vous ne

connaissez pas la belle madame Ravine, monsieur? Ah! il n'y a pas des

beautés que dans la capitale!...

--Nestor! répéta Ulysse.

--Bon tabac!... Si vous vouliez être bien aimable, monsieur...

Mais un coup d'oeil énergique de Mirliflor aîné calma l'indiscrétion de

Mirliflor jeune.

Quand le dîner fut achevé, Berryer gagna l'appartement qui lui était

destiné, et attendit. Sept heures, huit heures, neuf heures du soir

sonnèrent. L'impatience commençait à le prendre. Il entendit les

quelques locataires qui habitaient la maison.

A neuf heures et demie, impatienté de plus en plus, il sonna, et

Damoiseau parut.

--Il n'est venu personne pour moi?

--Bée!... je ne peux pas savoir... monsieur... vous n'avez pas encore

dit votre nom... bée!...

En effet, le grand orateur se rappela qu'on ne lui avait pas présenté

encore le livre de police.

Il attendit de nouveau.

A dix heures, les deux Mirliflor rentrèrent. Ils frappèrent presque

aussitôt à la porte de leur locataire, et parurent, suivis de Damoiseau.

Celui-ci tenait à la main le livre de police.

Rêvait-il? Berryer avait bien encore devant lui les figures idiotes des

trois grotesques, mais il lui sembla que l'expression de ces figures

n'était plus la même. Il témoigna sa surprise de façon si comique, que

Mirliflor jeune éclata de rire, et lui tendant la main:

--Voulez-vous avoir la bonté d'écrire là-dessus vos nom, prénoms, et

qualités, cher monsieur Berryer? dit-il.

Le grand orateur recula stupéfait.

--On vous avait dit d'attendre, continua le prétendu Nestor... Bon

tabac! moi qui vous parle, j'ai eu l'honneur insigne de serrer la main

de Sa Majesté le roi des Français!...

Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832 · 第 84 / 112 题