LE PONT DU NAVIRE

Deux jours plus tard, Henry de Puiseux et Jean de Kardigân arrivaient au

Havre. Le _Wellington_, corvette anglaise, allait les transporter au

pays de Galles. C'était le soir. Une brume légère couvrait la rive. Le

ciel, étincelant et constellé, rayonnait. Les deux Vendéens jetaient un

regard navré à ce sol de la France qui bientôt allait s'enfuir à leurs

yeux.

Patrie! patrie! au coeur sublime, que rien ne remplace! ni la tendresse

de l'épouse, ni la tendresse du père! Patrie! éternelle affection, qui

inspire le dévouement sans bornes, le renoncement sans ambition!

Henry et Jean, appuyés l'un sur l'autre, se tenaient debout, au milieu

du pont, le regard fixe, et comme rivés à la jetée du Havre.

La jetée était couverte. Beaucoup étaient venus là pour assister au

départ des deux fameux chouans. On apercevait çà et là les têtes des

agents de police qui venaient mettre ordre à la sympathie intempestive

que le public aurait pu éprouver pour les bannis.

Le capitaine et les matelots du _Wellington_ ne laissaient pas de

témoigner une vive déférence aux deux jeunes gens. Mais eux ne voyaient

rien que le sol de la France, sur lequel ils n'étaient déjà plus;

n'entendaient rien que le bruit sourd de la vague, qui venait se briser

contre la jetée.

Cependant, le moment du départ arriva.

Le _Wellington_ leva l'ancre et, poussé par un vent d'est assez fort,

malgré la chaleur de la température, commença à sortir du port. Alors

les spectateurs restés sur la rive retirèrent leurs chapeaux.

Ils voulaient saluer une dernière fois ceux qui étaient proscrits pour

avoir été fidèles.

Jean-Nu-Pieds se rappela, sans doute, qu'une fois déjà, deux ans

auparavant, il avait assisté au départ d'un banni. Mais ce banni portait

une couronne au front... Aujourd'hui, c'était lui-même qui partait,

chassé pour avoir servi le petit-fils de ce roi...

Le _Wellington_ filait rapidement toutes voiles dehors. Le capitaine

s'approcha de Jean-Nu-Pieds, et, après avoir salué poliment le chef

vendéen, engagea la conversation avec lui. Une déférence évidente

perçait dans les moindres paroles de l'Anglais. Le rude marin ne pouvait

qu'admirer le dévouement des deux jeunes gens, lui qui n'était pas

détourné de sa conscience par de vaines et stériles questions de parti.

--Quand arriverons-nous à Brighton, capitaine? demanda Jean.

--Demain matin, monsieur le marquis. Une nuit est bientôt passée à bord,

surtout une nuit étoilée comme celle-ci.

--Avez-vous beaucoup de passagers?

--Une dizaine. J'ai entre autres une de vos compatriotes qui m'intrigue

beaucoup.

--Vraiment?

--C'est une jeune femme, autant que j'ai pu en juger à travers le voile

épais qui couvrait son visage. Elle est venue me trouver au quai

d'embarquement, et a retenu son passage pour Brighton. Mais ce n'est pas

là l'extraordinaire. Un de mes officiers qui l'a remarquée, m'a dit

qu'elle ne s'était décidée à arrêter une cabine sur le _Wellington_ que

lorsqu'elle avait su que vous et M. de Puiseux feriez le voyage avec

moi.

--Ah! dit Jean étonné.

--Voilà pourquoi j'ai cru devoir vous prévenir. Vous comprenez que, dans

votre position... il faut...

--Quoi, capitaine?

--Je serai franc. J'ai pensé que la police avait peut-être intérêt à

vous faire espionner, et j'ai voulu que vous puissiez savoir à quoi vous

en tenir.

Cette même idée était venue aussitôt au chouan. Il serra avec force la

main du marin anglais, pour le remercier de cette preuve de sympathie

qu'il lui donnait.

Le marquis de Kardigân comptait, ainsi que nous le savons, séjourner le

moins possible en Angleterre. Il voulait quitter Londres en cachette,

afin d'être perdu dans le tumulte de la grande cité et revenir se mettre

aux ordres de Madame, cachée dans Nantes. Henry devant l'accompagner, il

importait que les deux Vendéens se concertassent sur leur plan de

conduite.

Il voulut immédiatement lui faire part de cette découverte due à

l'obligeance du capitaine du _Wellington_.

De Puiseux, appuyé à un mât, suivait la manoeuvre avec intérêt.

--Viens dans notre cabine, dit tout bas le marquis à son ami.

--Dans la cabine, jamais!

--Pourquoi?

--Parce que... dame! tu me demandes là une explication... Enfin, peu

importe! Eh bien, mon cher, je crains par-dessus tout le mal de mer;

j'ai ouï dire que le seul moyen d'y échapper, c'était de rester à l'air.

Malgré sa tristesse, Jean-Nu-Pieds ne put s'empêcher de sourire. Quel

charmant compagnon c'était que ce jeune homme! Sa gaieté trouvait à

s'épancher en toute occasion et à distraire son ami des navrements de

l'heure présente.

--Soit, reprit le marquis; alors, écoute...

Et, baissant la voix, il lui expliqua en deux mots ce que le capitaine

du _Wellington_ supposait. Henry éclata de rire.

--Une espionne à nos trousses?

--Pourquoi pas?

--Alors tant mieux.

--Vraiment?

--Parbleu! Nous sommes jeunes... nous sommes... je passe! Si elle est

jolie, nous la séduirons. Ce ne sera qu'une aimable plaisanterie faite à

la police française qui nous en veut tant. Rappelle-toi la fameuse

baronne de Sergaz!

Une ombre couvrit le front du marquis.

--Ah! ne me parle pas de cette femme!

--Bah!

--C'est elle qui a joué un rôle maudit dans ma vie.

--Qu'en sais-tu?

--Rien.

--Alors?...

--Je n'en sais rien, te dis-je, mais j'en suis sûr; Fernande a dû être

éclairée sur elle, bien qu'elle ait toujours gardé le silence. Songe

qu'elle a disparu tout à coup!

--Ah! ah!

--Enfin, il y a des choses qu'on ne raisonne pas. Son souvenir

m'effraye. Je la vois encore, pâle, droite, avec son regard sombre qui

s'attachait sur moi.

--Comment, tu ne savais pas?...

--Quoi?

--Dame!... elle... comment dirais-je?... elle t'aimait.

--Jacqueline m'aimait!

--Je m'en suis aperçu une certaine nuit, dans les bois de Machecoul,

alors que la pauvre Fernande était venue vers toi sous le déguisement de

Pinson. J'ai surpris son regard, mon ami, et son regard m'a fait peur.

--Alors... alors... j'ai raison de l'avouer. J'ai été aveugle, je n'ai

rien vu. Si ce que tu dis est vrai, c'est d'elle que vient tout le

mal...

La nuit était venue peu à peu. Depuis longtemps déjà le _Wellington_

voguait en pleine Manche. La cloche du bord sonna le souper. Les

passagers descendirent dans l'entrepont où le repas était servi. Ils

étaient peu nombreux. Le mal de mer faisait ses ravages. Ceux qui

vinrent s'asseoir à la table étaient au nombre de cinq, parmi lesquels

une femme, très-voilée, dont on n'apercevait pas le visage. Dès qu'elle

vit entrer les deux Vendéens, elle se leva de table et remonta sur le

pont. Mais le capitaine avait dit à Jean:

--C'est elle...

Le souper était achevé quand le marquis et Henry regagnèrent la dunette;

l'inconnue avait disparu.

La nuit s'avançait radieuse. A peine une brise légère ridait la surface

de la mer, semblable à un lac endormi.

Vers onze heures, Jean-Nu-Pieds n'avait pu encore se décider à

s'arracher à ce spectacle merveilleux; la mer, cet infini de la nature,

est ce qui rapproche le plus de Dieu, cet infini de la pensée.

Le marquis regardait la vague phosphorescente qui se brisait à

l'arrière, quand une main s'appuya sur son épaule. Il se retourna.

C'était l'inconnue. Elle releva lentement son voile.

--Jacqueline! s'écria-t-il.

--Oui, Jacqueline. Je suis ici parce que je vous aime, répliqua-t-elle

amèrement.

--Vous m'aimez?

--Écoutez-moi. J'ai tout quitté pour vous, mon fils, ma patrie... Est-ce

que je n'ai pas une patrie, moi aussi? Je viens pour partager votre

exil, pour unir ma vie à la vôtre...

--Mais...

--Laissez-moi finir. C'est une parole suprême que j'attends de vous. La

parole qui me fera vivre ou mourir. J'ai choisi cette heure pour mon

aveu, parce que j'ai voulu que vous puissiez commencer à sentir le poids

de la solitude autour de vous.

Je vous aime! Dès la première heure où je vous ai vu, cette passion a

germé en moi. Je n'ai pas même essayé de la combattre. Aujourd'hui, vous

êtes seul. Votre cause est vaincue, vos biens sont confisqués, votre

fiancée est morte pour vous... vous avez tout perdu... et je viens vous

dire: Jean, je vous aime; Jean, voilà un an que je vis pour vous;

m'aimerez-vous enfin, et n'aurez-vous pas pitié de moi?

Elle tenait le bras du jeune homme, et, succombant sous le poids de son

émotion, elle s'était presque agenouillée devant lui.

--Écoutez encore, continua-t-elle. Vous savez combien j'aimais mon fils?

Je l'ai à jamais abandonné pour vous suivre, pour qu'il n'y eût rien

entre nous. Je vous aime! Toute ma vie vous sera consacrée...

--Je ne vous aime pas, répondit doucement le marquis de Kardigân. Mon

coeur est à une autre, et il est de ceux qu'un amour suffit à remplir.

--Elle est perdue pour vous!

--J'ai sa parole: cela me suffit.

--Vous me repoussez?

--Je ne vous repousse pas. Si vous m'aimez réellement, je vous plains.

Mais je ne comprends pas que vous veniez ainsi à moi maintenant, vous

offrant comme une femme perdue!

--Vous ne savez pas les combats qui se sont livrés en moi! Dès que j'ai

senti que je vous aimais, j'ai senti également que vous ne pourriez

jamais m'aimer. L'irrémédiable obstacle était entre nous. Peut-être

serais-je morte, si je n'avais voulu... M'aimez-vous? Non? Eh bien!

apprenez tout! Votre mariage avec Fernande, c'est moi qui l'ai empêché!

--Vous!

--Je savais que vous ne seriez jamais à moi, je viens de vous le dire!

Mais je ne voulais pas que vous fussiez à une autre. C'est moi qui ai

conçu le plan infernal qui vous a séparé d'elle! Vous avez cru et elle a

cru, elle aussi, que la vie de son père avait été menacée! Allons donc!

c'était une comédie arrangée à l'avance! Dieu! que j'ai été heureuse,

quand j'ai appris que j'avais réussi, que vous ne pourriez plus

l'épouser!

C'est le seul jour de bonheur que j'aie eu depuis que je suis née. Vous

ne m'aimez pas? je le sais et je le savais quand vous étiez là-bas, ne

pensant qu'à elle! Je le savais, quand j'ai fait tout cela! Si je vous

ai fait mon aveu, c'est que je voulais vous désespérer avant de

mourir... car je vais mourir! Croyez-vous donc que je vous aurais dit

tout cela, si j'avais dû vivre?...

--Malheureuse!

Il lui saisit les deux poignets avec violence, tant la révélation

l'exaspérait.

--Ah! vous pourrez me faire mal! vous ne m'en ferez jamais autant que je

vous en ai fait! Je suis heureuse! Je lis dans vos yeux le désespoir de

l'amour perdu, la pensée que votre bonheur s'est effondré par suite

d'une comédie.

Eh bien oui, souffrez! souffrez! vous m'avez fait tant de mal que je ne

sais plus si je vous aime ou si je vous hais!

La passion criminelle qui dévorait Jacqueline laissait son empreinte

infâme sur son visage. Les âmes viles sont abaissées par l'amour: il ne

purifie que les âmes élevées.

Jean la jeta presque à ses pieds.

--Ah! sois maudite! sois...

Mais elle se releva, et se précipita vers le bastingage.

--Adieu! dit-elle.

Il vit qu'elle voulait se jeter à la mer. Déjà le mouvement instinctif à

toute créature humaine qui veut en sauver une autre, l'entraînait à la

retenir...

Mais Henry de Puiseux, dans l'ombre, avait tout entendu.

--Cette femme a mérité la mort. Laisse-la mourir! dit-il.

Jacqueline était tombée à la mer.

Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832 · 第 75 / 112 题