R. Oui.
Robert Français avait fait ces trois réponses d'un ton calme, mais
admirablement ferme. Le public était heureux: à la tournure que
prenaient les choses, il en aurait évidemment pour sa peine.
M, Desroys passa ensuite à Henry de Puiseux et lui adressa les mêmes
questions, auxquelles le chouan répliqua par les mêmes réponses.
Tout cela simplifiait de beaucoup le procès. Il était inutile de faire
intervenir des témoins à charge, puisque les prévenus ne niaient rien de
ce dont ils étaient accusés.
Cependant, M. Dervioud, le collègue de M. Jumelle, aurait été désolé de
ne pas jeter sur les héros vendéens un certain reflet odieux. Les ordres
du ministre de la justice étaient formels. Quoi! les serviteurs du vrai
Roi de France auraient une auréole au front? Non, voilà ce qu'on ne
supporterait point.
En conséquence, le capitaine-rapporteur ordonna la comparution d'un
témoin à charge, un nommé Isidore Planchut.
Un mouvement se fit dans l'auditoire. Isidore Planchut s'avança. A ne
voir que son uniforme, on aurait cru qu'il était en effet ce qu'il
paraissait être. Scribe aurait pu lui chanter:
En vous voyant sous l'habit militaire,
J'ai reconnu que vous étiez soldat!
Le témoin portait l'uniforme et les galons de caporal de l'armée
française.
Il fit sa déposition en ces termes:
--J'ai été fait prisonnier au combat de Vieillevigne. Monsieur
commandait les brigands. (Il désigna Robert Français.)
--Vous me reconnaissez? demanda celui-ci.
--Je vous reconnais.
Un amer sourire plissa les lèvres du jeune homme. Le témoin continua:
--Il n'est sorte de mauvais traitements qu'on ne m'ait fait subir, à moi
et aux camarades arrêtés avec moi. Le soir on nous battait à coups de
crosse de fusil, et on nous refusa du pain.
Pendant ce temps-là, les brigands faisaient ripaille avec des femmes,
buvaient à même du vin dans des tonneaux.
Comme un des nôtres se plaignait que nous n'avions pas à manger, ce
monsieur (il désigna encore Robert Français) ordonna qu'on le mît contre
un arbre, et il fut fusillé...
Un murmure courut dans la salle.
Robert Français se leva. Il était aussi tranquille qu'au commencement.
Henry de Puiseux jouait négligemment avec sa chaîne de montre, et
promenait son regard assuré sur l'assistance. Il semblait ne pas avoir
entendu les horreurs qui se débitaient.
--Monsieur le président, dit Robert, m'est-il permis d'adresser une
question au témoin?
--Parfaitement.
--Monsieur, reprit le jeune homme en se tournant vers Isidore Planchut,
c'est sous serment que vous portez un pareil témoignage?
Le témoin ne se déconcerta pas.
--Oui.
--Sous serment, c'est-à-dire que vous avez juré sur le Christ de dire la
vérité, rien que la vérité, toute la vérité?
--Oui.
--Voilà tout ce que je voulais savoir.
Robert Français se rassit.
Isidore Planchut acheva sa déposition en noircissant encore le tableau
déjà esquissé en quelques lignes. Il accusa les Vendéens, et surtout le
marquis de Kardigân, d'avoir commis toutes les atrocités possibles. A
l'en croire, après Vieillevigne, ledit marquis de Kardigân, aidé de son
lieutenant M. de Puiseux, avait fait fusiller onze prisonniers dont les
corps furent ensuite livrés à des outrages sans nom.
Les royalistes qui étaient dans la salle, révoltés de ces infâmes
mensonges, voulurent protester, mais leurs voix furent étouffées par les
murmures d'horreur de la plupart.
Les foules sont essentiellement mobiles. Ceux qui étaient venus au
conseil de guerre avec l'intention d'être impartiaux, devaient croire à
la véracité d'une accusation portée si hautement et avec tant
d'assurance par un soldat, en plein conseil, en face d'un tribunal
composé d'officiers loyaux.
Est-ce que le crucifix sur lequel Jésus saigne éternellement ne pendait
pas au fond de ce prétoire? Est-ce que ce témoin ne portait pas
l'uniforme de l'armée française? Est-ce qu'il n'avait pas pris la parole
en jurant devant Dieu qu'il dirait la vérité, rien que la vérité, toute
la vérité?
Le colonel Desroys imposa énergiquement silence aux manifestations de la
foule, quel que fût le sens dans lequel elles se produisissent. Mais il
ne put empêcher les têtes de se presser avidement pour voir quelle
contenance gardaient les prisonniers. On devait les croire écrasés sous
cette accusation formidable.
--Qu'avez-vous à répondre, monsieur de Kardigân? dit le colonel à
Robert.
--Rien, monsieur le président, car se défendre d'avoir commis de tels
actes, c'est avouer qu'on pourrait les commettre!
Il serait difficile de rendre l'effet que produisit cette phrase si
simple et si digne.
Les ennemis quand même y voulurent voir une preuve de plus du système
adopté par les prévenus.
Ils renonçaient à se défendre, selon eux, et ne voulaient rien dire,
comme s'ils se fussent considérés au-dessus de toute accusation.
--Et vous, M. de Puiseux? répéta le colonel.
--Oh! moi, monsieur le président, je ne suis pas si endurci dans le
crime que mon ami, M. de Kardigân, répliqua Henry avec insouciance, et
je vais tout avouer. Ce n'est pas onze prisonniers que nous avons fait
fusiller, c'est cinq cents... De plus, après l'exécution, nous les avons
mangés.
Malgré sa sympathie pour les prévenus, le colonel dut blâmer Henry:
--Vous manquez de respect à la justice, monsieur! dit-il.
--Oh! c'est impossible, monsieur le président. Il y a longtemps que la
justice s'est manqué de respect à elle-même, en citant comme témoins de
pareils gredins!
Et il étendait le bras vers Isidore Planchut.
--La parole est à monsieur le commissaire du gouvernement, dit le
colonel, qui voulait interrompre cette scène.
Mais Robert Français se leva de nouveau.
--Pardon, monsieur le président, je désirerais que cet homme répétât
formellement son accusation. Il jure devant Dieu, qui est au fond de
cette salle et qui nous regarde, il jure que nous avons commis les
atrocités qu'il prétend?
--Je le jure, dit Isidore Planchut.
--Il est certain de me reconnaître?
--Je jure que c'est vous le marquis de Kardigân, qui avez ordonné les
massacres que j'ai racontés. Je vous ai vu!
Au même instant une voix forte partit du fond de la salle:
--Cet homme a menti.
--Qui ose parler ainsi? dit le colonel.
Un jeune homme s'avança.
--Moi, le marquis de Kardigân!
Une stupeur générale fut la suite de cette révélation.
Déjà Jean-Nu-Pieds s'était tourné vers Robert, et lui disait, en
l'embrassant:
--Merci, mon frère!
Il y a dans la vie des coups de théâtre aussi puissants que ceux que
savent créer les maîtres du drame. Tout le public jeta un grand cri. La
situation se corsait. Qu'est-ce que cela voulait dire? Il y avait donc
deux marquis de Kardigân?
La plupart ne comprenaient pas. Aussi le murmure des voix s'apaisa
aussitôt, dès que l'on comprit que le nouveau venu allait prendre la
parole.
--Monsieur le président, dit Jean-Nu-Pieds à voix haute, et en tenant la
main placée sur l'épaule de son frère, vous m'avez entendu tout à
l'heure. J'ai dit que ce témoin en avait menti: je le prouve! le marquis
de Kardigân, ce n'est pas lui, c'est moi. Et vous l'avez tous entendu!
Cet homme a juré devant Dieu qu'il reconnaissait mon frère!
Le prétendu Isidore Planchut, qui n'était nullement un caporal de
l'armée, mais remplissait les fonctions de mouchard, faisait une mine
impossible. Il sentait que s'il n'avait rien à craindre de l'autorité,
qui était pour lui, la foule, toujours honnête et loyale, quand on la
laisse livrée à elle-même, pourrait bien lui faire un mauvais parti.
--Monsieur le président, reprit Jean de sa voix ferme et grave,
permettez-moi de vous expliquer ce qui s'est passé. Comment mon frère
a-t-il pu être arrêté, lui qui ne combat point dans les mêmes rangs que
moi? C'est ce que j'ignore. Son dévouement sublime m'était inconnu. Mais
ce que je sais, je vais vous le dire. J'ai été fait prisonnier le 10
Juillet. La nuit même, j'ai pu m'évader. Voici les passeports qui m'ont
servi, sous un nom supposé, à traverser la France. Vous me demanderez
peut-être pourquoi, pouvant gagner la frontière, je ne l'ai pas fait?
C'est que je voulais sauver... l'un des miens d'un péril imminent. Puis
c'eût été déserter!
Laisser mes amis dans le danger, et m'enfuir sain et sauf, j'aurais été
un lâche! A Dijon, un journal m'est tombé sous les yeux. J'y ai lu que
le marquis de Kardigân était arrêté. J'ai compris alors que l'un de mes
amis s'était dévoué pour détourner les poursuites du gouvernement, et je
suis revenu à franc-étrier pour dire à la justice qui me réclame: Me
voilà!
Pas un souffle ne troubla le religieux silence qui s'était établi
soudain. Tous ceux qui assistaient à cette scène émouvante et imprévue,
demeuraient suspendus aux lèvres de Jean-Nu-Pieds.
Les membres du conseil de guerre se regardaient, visiblement
impressionnés. Ils commençaient à comprendre quel rôle honteux la police
avait voulu leur faire jouer dans toute cette affaire, et un violent
dégoût soulevait ces âmes loyales.
Le colonel Desroys dit avec une déférence évidente:
--Veuillez expliquer, monsieur, comment et pourquoi vous vous êtes
décidé à tromper la justice?
--Je n'ai trompé personne, monsieur le président, répliqua Robert
Français. Je n'ai pas menti une seule fois! On m'a demandé qui j'étais;
j'ai répondu: le marquis de Kardigân. C'est vrai: je suis le frère aîné.
Ne me demandez point par suite de quelles circonstances j'ai abandonné
mon droit d'aînesse; ce sont là de ces secrets de famille entre un mort
et nous. Peut-être vous l'expliquerez-vous si je vous dis que je suis
républicain, moi. Mes dieux ne sont pas ceux du marquis de Kardigân, du
héros de la Pénissière... Mais, bien que je haïsse les rois qu'il sert,
jamais, eussé-je dû mourir, je n'aurais déshonoré mon parti, en voulant
le défendre par le mensonge, la calomnie et la bassesse!
--Je ne puis supporter de pareilles paroles, monsieur, dit le colonel
sévèrement. Veuillez ne répondre qu'aux questions que je vous adresse.
Votre devoir est d'éclairer l'esprit des juges.
--Monsieur le président, reprit le jeune homme, mon frère avait disparu.
Cet agent de police dont je m'étais emparé, m'avait annoncé que des
recherches actives étaient dirigées contre lui. Quand je me suis vu
arrêté, j'ai résolu de me livrer sous son nom. J'entravais les
poursuites, et mon frère était sauvé.
--Vous risquiez la mort, ne put s'empêcher de dire le colonel.
--Oui, mais le marquis de Kardigân était libre!
Cette noble phrase fit courir un frisson dans le public. Tout entier,
maintenant, il désirait l'acquittement des accusés.
--Gendarmes! dit le colonel, mettez le prisonnier en liberté.
Alors il se passa ce fait étrange. Robert Français quitta le banc des
prévenus, et vint se mettre debout à la barre; Jean-Nu-Pieds, au
contraire, alla s'asseoir sur ce banc.
--La parole est à M. le commissaire du gouvernement, dit le colonel.
Mais des cris s'élevèrent de toutes parts.
--Qu'on chasse le faux témoin! qu'on chasse le faux témoin!
--Si le silence ne se rétablit pas immédiatement, dit sévèrement le
président, je vais faire évacuer la salle.
Tout le monde se tut. Évacuer la salle!
Jamais! le public _s'amusait_ trop!
Pourtant, comme le colonel Desroys sentait que l'instinct de la foule
était juste, il appela le lieutenant de gendarmerie, et lui donna tout
bas l'ordre d'emmener Isidore Planchut.
Puis il répéta une seconde fois:
--La parole est à M. le commissaire du gouvernement.
Le rôle du chef de bataillon chargé de remplir les fonctions de
procureur royal était des plus délicats. Le gouvernement venait de
trahir ses intentions perfides.
Abandonner l'accusation? les faits matériels étaient là. C'était
impossible. Exagérer la dureté, c'était se heurter à l'opinion publique,
qui, par un revirement naturel, était devenue soudainement favorable aux
Vendéens.
Il parla sans violence, froidement même, mais comme il devait le faire
étant donnée la situation. Il réclama purement et simplement
l'application de la loi, c'est-à-dire la peine de mort.
Son réquisitoire dura à peine une demi-heure; on devinait, à l'entendre,
que ce soldat était gêné de son rôle.
Aucun avocat n'était assis au banc de la défense. Le conseil n'avait pu
en nommer un d'office, les prisonniers ayant annoncé leur intention de
se défendre eux-mêmes. En conséquence, Jean-Nu-Pieds se leva:
--Messieurs du conseil, dit-il, je dois remercier d'abord M. le
commissaire du gouvernement de sa modération. Il a requis la peine de
mort contre nous. C'était son droit: plus même, c'était son devoir. La
loi est formelle. A ses yeux, nous sommes coupables, ayant porté les
armes contre l'autorité établie. Aux nôtres, c'est différent! Il y a
deux codes, messieurs! Le code que fait Dieu, celui que rédige l'homme!
C'est au code de Dieu que nous obéissons. Nos pères ont juré fidélité à
un principe: ce principe, pour nous, ne peut pas mourir. Il est toujours
vivant! Parce qu'une poignée de révolutionnaires déchire l'histoire de
France, cette histoire n'en existe pas moins.
On nous accuse de haute trahison? Nous aurions été traîtres, en effet,
si nous n'avions pas agi comme nous avons fait! Le roi est le roi! Je ne
défendrai ni M. de Puiseux, ni nos compagnons d'armes, ni moi-même, des
insultes de ce misérable que vous avez entendu. Vous en avez fait
justice!
Je n'ai plus qu'une chose à ajouter. Mourir fusillé, ou mourir sur le
champ de bataille, ce n'en sera pas moins pour nous une fin glorieuse.
Et en tombant, je me sentirai digne de ma devise: Fidèle!
M. le commissaire du gouvernement avait raison: nous méritons la mort,
messieurs du conseil... car nous sommes Bretons! nous sommes fidèles!
Jean-Nu-Pieds se rassit au milieu d'une émotion indescriptible. Si le
public avait osé, il aurait éclaté en applaudissements. Ce ne sont point
les Démosthènes et les Mirabeau qui font les plus éloquents discours: ce
sont les hommes de coeur qui parlent avec leur coeur!
Le colonel Desroys fit un signe, et le conseil se retira dans la salle
des délibérations. Le prétoire resta vide, car aussitôt les accusés
furent emmenés. Quant à l'enceinte, on eût dit d'une fourmilière. Les
têtes s'y pressaient, s'y confondaient. Robert Français, lui, avait déjà
suivi Jean-Nu-Pieds et Henry de Puiseux.
La délibération ne fut pas longue. Elle dura à peine dix minutes. Enfin,
le conseil reparut, et le silence se rétablit comme par enchantement. Le
colonel Desroys et les officiers qui l'assistaient se découvrirent, et
il lut, debout, à voix haute:
«AU NOM DE SA MAJESTÉ LE ROI DES FRANÇAIS,
L'avis des juges étant pris, et commençant par le grade le moins élevé,
le conseil de guerre décide à l'unanimité:
1° Les sieurs marquis de Kardigân et Henry de Puiseux sont reconnus
coupables de rébellion à main armée, d'excitation à la haine et au
mépris du gouvernement, et de tentative ayant pour but de renverser
l'autorité établie;
2° Admet de nombreuses circonstances atténuantes.
En conséquence, les sieurs marquis de Kardigân et Henry de Puiseux sont
condamnés à la peine du bannissement perpétuel.»
C'en était trop pour les nerfs du public.
Il applaudit à outrance... Déjà Robert Français avait rejoint son frère,
et le serrait ardemment dans ses bras.
A la même heure, presque à la même minute, une chaise de poste,
contenant une jeune fille, entrait dans Nantes, au galop de quatre
vigoureux chevaux. Cette jeune fille était Fernande.