CE QUI S'ÉTAIT PASSÉ

Le premier sentiment de l'honorable M. Jumelle, en apprenant que

Jean-Nu-Pieds s'était échappé, avait été la colère. Il commença par

corriger à coups de pied le malheureux la Licorne. Bien qu'homme libre,

le mouchard ne trouva rien à redire à cette façon de prouver son

mécontentement. Aujourd'hui la Licorne serait électeur: ô progrès des

temps! Mais, passons.

M. Jumelle était trop intelligent pour ne pas comprendre que cela

avançait fort peu ses affaires. Le marquis de Kardigân ne reviendrait

pas se mettre benoîtement entre ses mains, parce qu'il criblait de coups

de pied un agent maladroit. Il fallait aviser promptement. De deux

choses l'une: ou Jean-Nu-Pieds avait quitté la Bretagne pour aller

délivrer Fernande, ou il s'était réfugié dans une de ces retraites

inaccessibles qui servaient de campement aux Vendéens vaincus.

Dans les deux cas, il était difficile, sinon impossible, de le

reprendre. Dans l'hypothèse d'une fuite, M. Jumelle se décida à expédier

un courrier séance tenante à M. Grégoire, afin de l'avertir que le lion

était déchaîné. Nous avons vu que le courrier était arrivé à temps,

puisque Fernande n'était plus au château de Quiévrain, quand

Jean-Nu-Pieds s'y présenta.

Sur ces entrefaites, éclatèrent les terribles journées révolutionnaires

qui mirent une fois de plus le trône de Louis-Philippe à deux doigts de

l'écroulement. Le sous-chef de la police politique fut rappelé en toute

hâte à Paris.

L'agent supérieur de la rue de Jérusalem, qui le remplaçait, ne

connaissait que de nom les acteurs du grand drame vendéen.

Le marquis de Kardigân, le baron de Charette, le marquis de Coislin,

tels étaient les trois chefs redoutés auxquels la police devait faire la

chasse la plus active.

Or, le jour même du départ de M. Jumelle, Philippe de Kardigân et Jérôme

Hébrard entraient à Nantes, ignorant ce qu'était devenue Fernande, et

ayant vainement partout cherché ses traces. Ils croyaient, de même, que

Jean-Nu-Pieds tenait encore la campagne; mais ils ne devaient pas tarder

à être cruellement détrompés.

Comme ils passaient dans une rue peu fréquentée de la ville, ils virent

à quelques pas devant eux un homme de haute taille, mais qui marchait

courbé, comme sous une peine profonde.

--Nous ne sommes pas les seuls à souffrir, pensa Robert Français.

Est-ce qu'en effet Dieu ne nous a pas donné la souffrance en cette vie,

pour mériter le bonheur dans une autre?

Les deux jeunes gens allaient continuer leur chemin sans faire plus

attention à cet homme, quand celui-ci se retourna, les regarda un

instant et laissa échapper un geste de surprise.

Robert Français le reconnut aussitôt. C'était Aubin Ploguen.

Le fidèle serviteur de Kardigân vint droit à celui qui ne portait plus

le nom des Kardigân.

--Savez-vous où il est? demanda-t-il d'une voix brisée.

--Qui?

--Monsieur le marquis.

--Mon frère! Qu'est-il arrivé?

Aubin Ploguen leur raconta que Jean-Nu-Pieds avait été fait prisonnier,

ainsi que Henry de Puiseux; que ce dernier avait été transféré à la

prison de Nantes, mais que le marquis n'avait point reparu. Fallait-il

donc croire qu'il avait été fusillé, c'est-à-dire assassiné obscurément,

la nuit, entre les quatre murs d'un cachot?

Robert Français se sentit en proie à un désespoir sans bornes; mais le

sang fier de sa famille coulait dans ses veines.

--Ah! malheur à eux, s'écria-t-il, s'ils ont osé toucher au dernier des

Kardigân! malheur à eux!

C'était beau d'entendre ainsi parler l'aîné d'une famille, quand il en

avait été chassé comme indigne! Quand, obéissant par delà le tombeau à

son père mort, il appelait lui-même le dernier des Kardigân, celui qui

sortait avec lui-même de la souche commune!

--Écoute, Aubin, reprit-il, nous sommes trois, et trois hommes résolus,

décidés tels que nous, peuvent tout et feront tout! Tu vas nous conduire

à cette maison dont on avait fait une souricière et où il a été arrêté.

Mais les trois amis ne devaient même pas être obligés d'aller jusqu'au

bout.

Comme ils tournaient l'angle de la rue Jean-Jacques-Rousseau, Jérôme

Hébrard, serrant doucement le bras de Robert Français, montra à son

compagnon un groupe d'individus qui, assis en dehors d'un café,

causaient bruyamment en fumant et en buvant.

Parmi ces individus se trouvait une de nos anciennes connaissances,

Trébuchet. Si le lecteur se rappelle la soirée où l'agent de police jeta

si prestement Jérôme Hébrard à l'eau, il doit comprendre que l'ouvrier

devait conserver fort mauvais souvenir du camarade de la Licorne.

Heureusement Trébuchet ne vit point les deux jeunes gens. Ceux-ci purent

tourner l'angle de la rue et se cacher derrière une maison, sans perdre

de vue le café.

--Aubin, dit Robert Français, tu vois cet homme qui est là, derrière

cette colonne? Il ne te connaît pas. Tu vas donc le suivre jusqu'à la

nuit. Dès qu'il sera entré dans une maison, tu viendras nous prévenir.

Jérôme et moi serons à l'hôtel d'Angleterre.

Le chouan fit signe qu'il avait compris. Il avait vieilli de dix ans,

depuis que son bien-aimé maître avait disparu. On eût dit qu'il ne

voulait plus parler.

Jérôme et Robert s'éloignèrent. Aubin Ploguen resta, se promenant sur la

place de long en large, et les yeux fixés sur le mouchard.

Celui-ci semblait fort peu pressé, se levait, chantait, riait et fumait

avec un entrain particulier. Sans doute le gouvernement avait récompensé

richement les policiers, afin que leur zèle ne se ralentît pas.

Pendant une heure, Trébuchet ne quitta pas le café. Quand il se décida à

s'en aller, Aubin Ploguen marchait tranquillement à quelques pas

derrière lui. Le policier traversa une partie de la ville et entra dans

la maison de la rue Montdésir, qu'avait louée autrefois M. Grégoire;

puis il revint sur ses pas et se dirigea vers la rue Vieille. Il sonna

au numéro 9. On se rappelle que c'était précisément la maison qui avait

servi de souricière à M. Jumelle, et qu'Aubin Ploguen la connaissait,

puisqu'après avoir suivi son maître jusque-là, il était revenu avertir

M. de Charette de ce qui se passait. Le chouan eut l'idée de prévenir

aussitôt ses amis.

Il avisa un commissionnaire qui attendait des clients, assis sur une

borne. Courant à lui, il lui mit dans la main une pièce de vingt sous,

et lui ordonna d'aller dire à M. Jérôme Hébrard, à l'hôtel d'Angleterre,

que son cousin l'attendait rue Vieille.

Pendant une demi-heure, Aubin Ploguen resta immobile, ayant l'air de se

chauffer au soleil et les yeux fixés sur le numéro 9. Enfin Jérôme

Hébrard arriva. Le jeune ouvrier avait laissé Robert Français à l'entrée

de la rue. De cette façon, Aubin étant à l'autre extrémité, personne n'y

passerait sans qu'ils pussent surveiller.

Il pouvait être environ trois heures du soir. Les trois amis attendirent

jusqu'à six heures. Trébuchet ne reparut pas. Cette longue station

devenait inquiétante. Ils ne savaient trop que croire, les uns et les

autres, quand Aubin eut enfin une idée pratique:

--La maison a une issue par derrière, dit-il.

On voit que le fils de Cibot Ploguen ne se trompait pas, puisque c'était

par cette seconde issue que M. Jumelle avait fait partir Jean-Nu-Pieds.

Jérôme et Robert étaient entrés dans une boutique de marchand de vins,

d'où il était possible de surveiller toute la rue. Ils y gagnaient de ne

pas être remarqués. Aubin les y laissa et fit le tour du pâté de

maisons. Il ne tarda pas à revenir, en disant qu'en effet la maison

avait un jardin fermé par un mur assez haut, mais qu'une petite porte

s'ouvrait dans ce mur, donnant passage sur une route extérieure qui

était déjà presque la campagne.

Sept heures du soir venaient de sonner. Robert comprit qu'une plus

longue station dans la rue Vieille serait inutile. Étant données les

traditions de la police, les mouchards qui avaient affaire dans la

maison devaient entrer par la rue et sortir par le jardin. En tous cas,

mieux valait surveiller l'issue cachée que l'issue apparente.

Ils partirent l'un après l'autre et tournèrent successivement le pâté de

maisons. Ce jour-là était un lundi. Le lendemain du dimanche est

généralement fêté par les ouvriers paresseux. On ne devait donc pas trop

s'étonner de voir ces trois hommes, couchés dans les herbes, dans les

poses les plus abandonnées et simulant un profond sommeil.

Huit heures, puis neuf heures du soir sonnèrent au loin. Il faisait

encore jour, ce jour crépusculaire qui ressemble à un dernier combat

entre l'ombre et le soleil, son éternel ennemi. Heureusement que

personne ne parut, car les trois amis n'auraient pu profiter de

l'obscurité avec cette demi-clarté douteuse.

Un peu après dix heures, ils entendirent crier le sable du jardin.

Un silence profond régnait autour d'eux, leur permettant de distinguer

tous les bruits qui se produisaient: à peine, de temps en temps, le

gémissement plaintif d'une chouette passait-il à travers les branches

des hauts peupliers.

La petite porte creusée dans le mur s'ouvrit, et la silhouette d'un

homme se dessina sur les pierres. Pas un d'eux ne bougea. Il fallait

laisser à cet homme le temps de s'engager dans la campagne. Dès qu'il

eut fait vingt pas, Aubin se leva silencieusement. Ses deux compagnons

l'imitèrent.

Trébuchet,--car c'était lui,--continua d'avancer avec insouciance, ne se

doutant guère de la redoutable escorte que lui donnait sa mauvaise

étoile.

Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832 · 第 60 / 112 题