Rien n'a un aspect populeux et mêlé comme un marché dans une ville de
premier ordre. Les marchés de Nantes, entre autres, ont un cachet
particulier. On y voit les paysans des environs mêlés à ceux de quelques
lieues à la ronde. Les gars du bourg de Batz, avec leurs costumes
éclatants et bigarrés, se mêlent souvent aux métayers de Pornic et de
Beauvoir, qui n'hésitent pas à faire quinze lieues pour vendre un boeuf
ou acheter un cheval.
Les royalistes, nous l'avons vu, comptaient sur cette foule pressée aux
entrées de la ville pour y pénétrer facilement sans être reconnus.
Jean-Nu-Pieds avait pris le commandement de la première bande. Bien que
ce fût celle qui devait courir le moindre danger, tout d'abord, M. de
Charette avait exigé de lui ce sacrifice. Ce dernier, commandant en
chef, s'était naturellement réservé le poste le plus périlleux de
l'arrière-garde. En effet, si les soupçons venaient aux autorités, ils
ne leur viendraient qu'après l'arrivée successive de soixante-quinze ou
de cent hommes. La dernière bande serait par conséquent la plus exposée.
La grande route était couverte de paysans. Les uns conduisaient un
troupeau; les autres, montés dans ces petites voitures sautantes
appelées vulgairement d'un nom que «la pudeur nous empêche de nommer,»
marchaient grand train dans la direction de la cité.
Les conversations s'échangeaient en plein air, et malgré l'étouffante
chaleur, les groupes étaient fort animés.
On se donnait les dernières nouvelles de la guerre. Presque tous
royalistes, au fond du coeur, les paysans ne voulaient pas croire que les
chouans eussent pour toujours abandonné la campagne. La disparition même
de Madame, disparition mystérieuse, ajoutait encore à la vraisemblance
de cette opinion.
Quand le sanglier est acculé dans sa bauge, il se retourne, après s'être
reposé un instant, et fond, tête baissée, sur la meute imprudente qui le
serre de trop près.
Ainsi devaient faire les Vendéens. Quelques-uns connaissaient les
terriers du lac de Grandlieu et hochaient la tête en se disant qu'ils
pouvaient bien servir d'asile aux anciens chevaliers de la royauté
française.
Cependant, les vingt-cinq chouans commandés par Jean-Nu-Pieds, suivis à
une distance d'un kilomètre par vingt-cinq autres, approchaient de la
ville. Le marquis de Kardigân était accompagné de ses deux amis. Henry
de Puiseux, comme Aubin Ploguen, était entièrement remis de la blessure
qu'il avait reçue au château de la Pénissière. Le vaillant jeune homme
n'en était que plus ardent et plus gai.
Au moment où ils allaient passer les premières maisons de la ville, il
ne put retenir un énorme éclat de rire:
--Eh! qu'as-tu donc? demanda Jean.
--Ne fais pas attention!
--Mais encore?
--Mon cher, j'aimerais voir la figure des généraux de M. Philippe, quand
ils s'apercevront demain matin au réveil, que leur bonne ville de Nantes
a changé de propriétaire. Vois-tu ça?
--Si nous réussissons!
--Et pourquoi ne réussirions-nous pas? Non, c'est du dernier comique! Ce
pauvre M. d'Erlon! Quand on lui apportera son café au lait demain matin,
son aide de camp lui dira tout à coup:
--Nantes est à Madame!
--Tu es trop gai, cela porte malheur, Puiseux, dit gravement Jean.
--C'est possible, répliqua Henry, mais, par contre, toi, tu es trop
triste. Cela fait balance!
De Puiseux n'avait pas l'âme à la gaieté, mais il voulait chasser de
l'esprit de son ami le noir qui l'envahissait. Il souffrait de voir
cette forte et loyale nature du marquis de Kardigân, rongée par un
chagrin secret qui la tuait.
Aubin Ploguen se taisait.
Il savait que son maître n'aurait ni paix ni trêve, tant que Fernande ne
serait pas retrouvée. La souffrance morale est plus terrible encore pour
les âmes supérieures que la souffrance physique.
La légende du Prométhée, cloué sur son rocher, pendant qu'un vautour
déchire éternellement son flanc saignant, ne serait-elle pas l'image de
la vie humaine déchirée éternellement ainsi par l'angoisse?
Les vingt-cinq hommes de Jean-Nu-Pieds avaient l'air de ne pas se
connaître. Ils marchaient éloignés les uns des autres, par groupes de
cinq ou six. Mais ils avaient un lien commun, la pensée commune! Au
milieu de Nantes s'élevait, en 1832, une auberge très-grande qui était
le rendez-vous de tous les paysans. Aujourd'hui que la rapidité et la
facilité des moyens de transport ont doublé, ces énormes hôtelleries
n'existent plus. Mais à cette époque, ceux qui venaient de trop loin et
ne pouvaient pas rentrer le soir chez eux, trouvaient un asile dans
cette auberge. Elle s'appelait le _Cygne du Roi_. Encore une enseigne
qui, très-répandue il y a trente ans, se fait plus que rare aujourd'hui.
Le _Cygne du Roi_ s'étalait au-dessus d'une large porte par laquelle
pouvaient passer deux charrettes de front. Elle contenait, cette
hôtellerie légendaire, de véritables dortoirs et des écuries spacieuses,
bien que vulgaires. Les métayers couchaient tous ensemble dans les
dortoirs, les valets de ferme couchaient tous ensemble dans les écuries.
Moyennant la somme d'un franc cinquante centimes, on avait, pour un, le
souper et le coucher. Quand on était deux, le prix se soldait avec une
pièce de cinquante sous.
C'était là que les deux cents hommes de M. Charette et du marquis de
Kardigân avaient pris rendez-vous. Le patron du _Cygne du Roi_,
véritable hercule et ancien Vendéen, était du complot et leur avait
promis une hospitalité que ne soupçonneraient jamais les espions de la
police.
À neuf heures du matin, Jean-Nu-Pieds et ses hommes arrivèrent; à onze,
M. de Charette et les siens faisaient leur entrée. Il s'agissait de
passer la journée sans que l'oisiveté de ces prétendus paysans donnât
l'éveil.
L'aubergiste, Poulardet, les employait aux mille besognes très-visibles,
qui font dire aux spectateurs:--Oh! oh! voilà de solides gaillards. On
arriva ainsi jusqu'à cinq heures de l'après-midi. À ce moment M. de
Charette ramena le marquis de Kardigân dans une salle basse. Ils
devaient conférer sur le moyen de faire avoir à leurs soldats les fusils
cachés dans la ville.
Là, au reste, n'était pas la seule difficulté. La tentative qui,
primitivement, ne devait avoir lieu que le lendemain, ayant été avancée
d'un jour, il fallait prévenir le gardien de ces armes.
--Rien de plus facile, dit Jean-Nu-Pieds. Je vais aller le trouver, il
me connaît.
--Si nous envoyions Poulardet? observa M. de Charette. On le connaît à
Nantes. On trouvera tout naturel...
M. de Charette sentait que Jean-Nu-Pieds pouvait courir des dangers en
sortant; et si, lui, était toujours prêt à s'exposer à un péril
personnel, il trouvait inutile d'y exposer M. de Kardigân. Mais celui-ci
tenait à son idée et n'était pas facile à convaincre.
--Non, non, dit-il, il vaut mieux que ce soit moi qui aille là-bas;
demain, notre ami nous aurait attendu; aujourd'hui, il sera surpris, il
faut que je puisse l'aider à tout préparer.
Quant à Poulardet, il nous sera bien plus utile ici que dans une
mission. Qui mieux que lui pourrait répondre à un agent de la police
secrète si par hasard il s'en présentait un?
--Soit, reprit M. de Charette. Alors j'irai moi-même.
--Non, mon cher baron, voici qui est encore plus impossible.
--Impossible? Pourquoi?
--Parce que vous êtes le chef.
--Et alors? cette raison ne vous empêche pas de vouloir partir
cependant.
--Moi, je suis dans une position différente. Vous êtes le général en
chef; moi je suis votre second... Rappelez-vous ce que vous disiez à
Madame, quand à Vieillevigne elle s'opposait à ce que vous la
sauvassiez; si Maurice de Saxe avait voulu faire comme M. de Lowendall,
la bataille de Fontenoy eût été perdue!
--Soit... allez!
Jean-Nu-Pieds serra la main de M. de Charette.
--Il est maintenant cinq heures et demie, dit-il; à sept heures et
demie, je serai de retour.
Avant de partir, le marquis alla trouver Aubin.
--Je te défends de bouger d'ici, lui ordonna-t-il.
Aubin se tut. Jean crut que l'ordre donné par lui suffisait. Il embrassa
ses deux amis, et sortit sans s'apercevoir que le fidèle Breton nouait
sa ceinture autour de sa taille, précaution qu'il prenait toujours avant
de commencer une expédition. En effet, il n'y avait pas trois minutes
que M. de Kardigân était sorti, qu'Aubin Ploguen sortait à son tour.
Les chouans savaient que l'heure approchait.
Jean avait été préparer les armes qu'ils devaient recevoir. L'heure
passait trop lente à leur gré. Combien de minutes les séparaient encore
de l'instant décisif!
Cependant, six heures et demie, sept heures et demie sonnèrent, et
Jean-Nu-Pieds ne revenait pas. Aubin Ploguen ne paraissait également
point. À neuf heures, M. de Charette commença à s'inquiéter. À neuf
heures et demie, le signal convenu retentit à la porte de la rue.
--C'est lui, sans doute, pensa le chef vendéen.
Ce n'était pas lui, mais Aubin Ploguen, pâle et défait.
--Est-il ici? demanda-t-il d'une voix étranglée.
--Non...
--Oh! mon Dieu!
--Que s'est-il passé? s'écria M. de Charette, qui était survenu au
bruit.
--Je le suivais à vingt pas. Il arriva à la maison convenue et y entra.
Comme il m'avait défendu de le suivre, je m'étais caché derrière une
borne. Il avait pénétré dans la maison à six heures moins un quart. À
huit heures, ne le voyant pas revenir, je me hâtai d'aller frapper à la
porte. Seulement, au lieu de faire le signal, je sonnai naturellement.
Un domestique vint m'ouvrir et me demanda ce que je voulais. Je répondis
que mon maître, M. Dubois, m'avait donné rendez-vous là. Il me fut
répondu que M. Dubois était inconnu, et qu'au reste personne n'était
venu de la journée...
M. de Charette restait confondu. Qu'est-ce que cela voulait dire? Henry
de Puiseux s'offrit pour aller à la recherche de son ami; et il était
impossible, en effet, de rien risquer sans armes.
Il permit à Henry de Puiseux de partir. Il était vers dix heures du
soir.
À minuit et demi il n'était pas encore de retour. Alors M. de Charette,
désespéré, comprit qu'une trahison ou une fatalité avait livré leur
plan. Il n'y avait plus qu'à battre en retraite si c'était encore
possible.