À peu près à la même heure, un homme se présentait au bourg et demandait
mademoiselle Grégoire. Fernande était connue et aimée parmi les chouans.
Ils n'oubliaient pas que, pendant le danger, au milieu des balles, elle
avait toujours été la première à risquer sa vie pour aller secourir les
blessés et les panser.
L'homme fut conduit auprès de la jeune fille, et demanda à être laissé
seul avec elle. Un peu surprise d'abord, Fernande crut qu'un grave
événement était survenu.
--Parlez, dit-elle à cet homme, quand elle eut éloigné deux Vendéens qui
étaient là. L'individu avait un extérieur bizarre. Son crâne était
dégarni, et son regard clignotant avait une expression ignoble.
--Je suis chargé de vous remettre cette lettre, dit-il.
--Une lettre?...
--Oui.
--Pourquoi ce mystère? De qui vient-elle que vous n'ayez pu me la donner
en public?
--Lisez.
Fernande prit un papier que lui tendait l'inconnu; dès qu'elle y eut
jeté les yeux, elle pâlit.
--De mon père?
--Oui, mademoiselle.
L'âme connaît le pressentiment. La jeune fille hésitait à rompre le
cachet. Il lui semblait que sa destinée entière était écrite dans ces
lignes qu'elle allait lire.
--J'ai peur, pensa-t-elle.
--Allons! il le faut, reprit la jeune fille après un silence.
Elle brisa le cachet et ouvrit le papier. À mesure qu'elle lisait, sa
pâleur augmentait. À la fin, elle chancela et faillit se trouver mal.
--O mon Dieu! dit-elle.
Voici ce que contenait la lettre:
«L'enfant qui a déserté ma maison ne devrait plus être ma fille. Mais
votre père va mourir, et vous seule pouvez sauver sa vie. Venez.»
--Qu'est-ce que cela veut dire?
--Mademoiselle...
--Mon père va mourir?
--Oui, mademoiselle.
--Où? Comment?
--Fusillé par les chouans.
--Mais je rêve!
--Vous seule pouvez le sauver. Ceux qui ont pris votre père veulent le
passer par les armes, parce qu'il est un régicide. Les Vendéens vous
aiment, vous. Si ceux-là savent que vous êtes la fille de leur
prisonnier, ils n'oseront pas toucher à un cheveu de sa tête...
Fernande avait la force de comprendre et non pas de raisonner. Elle ne
pouvait pas sentir, dans l'égarement de ses sens, l'invraisemblance
d'une pareille aventure. Elle ne voyait qu'une chose: que son père était
prisonnier des chouans, qu'ils allaient le fusiller comme régicide et
qu'elle seule pouvait le sauver.
--Venez, dit-elle à l'homme. Où faut-il aller?
--Dans les bois de Clisson.
--Si loin! Arriverons-nous à temps?
--Vite! Hâtons-nous.
* * * * *
Quand Jean-Nu-Pieds revint auprès de ses amis, au sortir du conseil de
guerre, il fut fort étonné de ne pas trouver Fernande.
--Savez-vous où elle est, Jacqueline? demanda-t-il à la Pâlotte qui
n'avait bougé de place.
La jeune femme était assise, les yeux fixes, immobile, sombre.
--Non! répondit-elle durement.
--Jacqueline...
Jean-Nu-Pieds était stupéfait du ton amer, presque désespéré, dont
Jacqueline avait parlé.
--Est-ce que vous êtes souffrante? dit-il avec intérêt.
--Oui. Laissez-moi, je vous prie, monsieur le marquis.
La Pâlotte prononça cette phrase avec un tel accent que Jean commença à
deviner que dans tout cela se cachait quelque chose ignoré par lui.
--Savez-vous, mon ami, où est mademoiselle Grégoire? demanda-t-il à un
infirmier.
--Elle était auprès des blessés, monsieur le marquis, quand un homme est
venu lui parler.
--Un homme?
--Oui, monsieur le marquis,
--Que lui voulait-il?
--Il lui apportait une lettre,
--Et où est-elle maintenant?
--Elle est partie.
--Partie! Fernande...
Jean-Nu-Pieds devenait sérieusement inquiet. Qu'était cet homme? et que
pouvait contenir cette lettre pour que la jeune fille fût précipitamment
partie? Peut-être aurait-il eu l'explication de cette mystérieuse
aventure, s'il avait vu le regard de Jacqueline qui le suivait
obstinément. Elle se leva, et venant à lui:
--Je puis vous expliquer ce que vous ne comprenez pas, Monsieur,
dit-elle d'un ton sec. Veuillez me suivre.
--Vous suivre, Jacqueline?
--On ne doit pas nous entendre.
Cette conversation s'échangeait dans la salle même où le messager avait
trouvé Fernande.
À côté, dans la plus grande chambre d'une chaumière, on avait fait une
sorte d'hôpital où étaient couchés les blessés.
Jean-Nu-Pieds et Jacqueline sortirent. Ils marchaient à côté l'un de
l'autre. La jeune femme gardait la tête baissée et semblait émue. Jean
sentait croître son inquiétude. Il avait ce même pressentiment de
malheur qui avait atteint Fernande, quand elle était sur le point de
lire la lettre de son père.
Ils parvinrent ainsi à une espèce de clairière formée, au milieu du
petit bois, par plusieurs routes qui s'y entrecroisaient, s'y
réunissaient et en partaient pour rejoindre les grandes routes de Nantes
et de Clisson.
--Que voulez-vous me dire, Jacqueline?
Elle le regarda fixement; puis, se croisant les bras et avec une sorte
de joie sauvage:
--Fernande est perdue pour vous! prononça-t-elle d'une voix vibrante.
Jean-Nu-Pieds eut un éblouissement.
--Perdue... pour... moi!...
--L'homme qui est venu lui apporter une lettre était un messager de son
père; la lettre, était une lettre de son père.
--Oh! mon Dieu!
--Vous savez maintenant ce que vous vouliez savoir. Adieu.
Et elle disparut sous bois, laissant à la fois stupéfait et désespéré le
jeune homme.
--Pourquoi sait-elle cela? dit-il. Pourquoi a-t-elle parlé ainsi?
Fernande... que peut-elle être devenue?... Fernande...
Deux ombres qui marchaient rapidement à travers les branches arrivèrent
auprès de lui.
--Arrivons-nous trop tard? dit une voix. Est-ce qu'elle est partie?...
Jean-Nu-Pieds crut rêver en reconnaissant son frère Philippe et Jérôme
Hébrard.
* * * * *
L'individu qui était venu chercher Fernande était Trébuchet. Il avait
fait la route dans ce même cabriolet où la Pâlotte était montée pour se
rendre à Nantes avec lui. En proie à son trouble, Fernande ne s'aperçut
même pas de la route que prit la voiture. Au lieu de tourner à droite,
vers Clisson, elle prit à gauche, vers Machecoul. Son compagnon ne lui
parlait pas. En vérité, elle avait peur, par instants, quand elle se
considérait, seule, en pleine nuit, avec cet individu, dont la mine
patibulaire avait certes de quoi épouvanter. Le cabriolet courait
rapidement.
La jeune fille pensait à son fiancé et au trouble qui l'envahirait quand
il apprendrait sa disparition.
--Il faut que j'aie été égarée, murmura-t-elle, pour ne lui avoir même
pas écrit quelques lignes... Pauvre Jean!
Depuis cinq minutes, ils avaient quitté la grande route pour entrer sous
bois. Un chemin qui allait se rétrécissant, gagnait à travers les
hauteurs. La lande n'apparaissait même plus que par éclaircies.
Si Fernande avait eu sa raison présente, elle aurait reconnu ces bois où
ils passaient. C'était là que les Vendéens avaient campé dès le début
des hostilités; c'était là que Pinson était arrivé à la suite de cette
petite et valeureuse armée... Un rossignol chantait au sommet d'un
hêtre. Malgré elle, le chant du poëte ailé lui rappelait sa mélodie
préférée:
Mon ami vient de s'en aller,
J'en ai le coeur tout en peine.
Vint un gars sous le grand chêne,
Qui voulut me consoler;
Mais je lui dis: «Celui que j'aime,
Beau gars, ce n'est pas toi...
Hélas! il est bien loin de moi,
Celui que j'aime!»
Je ne peux pas me consoler;
Mon ami vient de s'en aller.
Pauvre Fernande! où allait-elle ainsi? vers quelle destinée inconnue?
vers quelles souffrances nouvelles?
Ils avaient fait environ une demi-lieue dans la forêt en suivant ce
chemin qu'ils avaient pris au sortir de la route. À quelque distance
paraissaient des ombres à moitié dissimulées entre les arbres. Puis dans
cette espèce de décor que produisaient, la nuit, des lumières entre les
feuilles, on voyait courir et se presser des hommes vêtus de
souquenilles en lambeaux et d'uniformes en loques.
Fernande regardait avec angoisse, car il lui semblait que des paroles de
colère venaient jusqu'à elle.
--Est-ce là? dit-elle,
--C'est là.
Le cabriolet se rapprochait du campement.
Au moment où la vue de la jeune fille put embrasser tout le tableau,
elle jeta un cri d'épouvante et d'horreur.
Un homme était attaché à un arbre par les pieds et par les épaules; ses
mains, liées derrière son dos, l'empêchaient de faire un seul mouvement.
À ses côtés veillaient deux sentinelles, armées de fusil et à mine
farouche.
Celui qui paraissait être le chef ne vit pas la jeune fille qui, muette,
tant l'angoisse l'étreignait à la gorge, ne pouvait ni crier, ni parler.
Il se tourna vers ses hommes.
--Le peloton, dit-il.
Dix de ces bandits s'avancèrent, le fusil à l'épaule, et s'apprêtèrent à
fusiller celui qui y était attaché.
Alors seulement Fernande put retrouver ses forces, et s'élança au
secours de son père.
Car c'était lui qu'on allait ainsi passer par les armes...