CELUI QUI GUETTAIT

Jacqueline était partie en effet. Que lui était-il arrivé?

Si l'amour est une passion douce, la jalousie est une passion violente.

La jeune femme s'était endormie après Fernande: elle s'éveilla avant

elle. Elle ouvrit la fenêtre et songea. Comme la destinée secouait sa

vie, quel présent différent de son passé! Ainsi que le rêveur musulman

qui se demandait toujours s'il ne prenait pas la réalité pour le rêve,

elle se disait que ce ne devait plus être la même femme; par quels jeux

du hasard l'ouvrière de Lille, l'espionne de la police de M. Jumelle

était-elle devenue la Vendéenne de l'heure présente?

Un des hommes les plus spirituels de France--le plus spirituel

peut-être--qui oublie trop pour la prose qu'il fut un des plus charmants

poëtes de ce temps-ci, a écrit ce beau vers digne de Lamartine, et que

Musset eût signé:

«...La Providence?

C'est ce que le vulgaire appelle le hasard!»

Alphonse Karr, en parlant ainsi, semble penser à ces âmes qui,

reconnaissant la destinée, refusent de s'incliner devant elle.

Jacqueline souffrait. Elle aimait Jean-Nu-Pieds, et cependant elle se

disait qu'elle ne s'était pas abusée en le préférant mort qu'heureux

avec sa rivale.

Le soleil n'était pas levé; il faisait ce demi-jour, connu des

travailleurs, qui éclaire chaque objet d'une teinte pâle, comme s'il ne

les colorait qu'à regret.

Tout à coup elle crut voir remuer doucement le feuillage à quelques pas

d'elle. La fenêtre était peu éclairée. Le regard de Jacqueline plongeait

dans les massifs de verdure.

Elle regarda plus distinctement, et aperçut nettement la silhouette d'un

homme, qui se détachait en gris sur le fond du massif. Alors la même

idée qui lui était déjà venue passa de nouveau dans son esprit.

Elle se rappela cet homme inconnu qui, dans la lande de Château-Thibaut,

avait voulu enlever la jeune fille; elle se rappela cette apparition

entrevue dans la ferme de Rassé, quand Madame était venue apprendre le

sanglant dénoûment du combat de la Pénissière.

Les philosophes ont discuté toujours, et en tout temps, sur la

spontanéité du bien et du mal dans les esprits. Ils auraient dû

reconnaître que le mal y germe plus aisément que le bien. La première

pensée de Jacqueline fut une pensée juste, à son point de vue. Elle

voulut trouver un allié, peut-être un vengeur, dans ce guetteur

mystérieux qui espionnait Fernande.

Doucement, sans bruit, elle descendit l'escalier qui menait de la grande

cuisine aux chambres de la ferme, et tourna la porte de bois sur ses

gonds. Devant elle s'étendait le jardin. Elle y entra. Elle marcha droit

au taillis. Il lui sembla qu'un frôlement de branches décelait que sa

présence y était connue. Mais elle souleva les branches et se glissa

sous les arbustes.

Elle ne s'était pas trompée. Un homme était là; il fit un mouvement de

retraite quand il aperçut Jacqueline. Mais celle-ci lui prit le bras et

dit avec fermeté:

--Je viens pour vous!

L'homme la regardait de l'air contrarié d'un espion qui se voit

découvert.

--Je viens pour vous, répéta la jeune femme; vous n'avez rien à craindra

de moi. Je suis peut-être votre amie.

À coup sur, cet individu n'était pas un habitant du pays, bien qu'il

portât le costume de paysan. Ses mains n'étaient pas rudes comme celles

des gars bretons.

--Écoutez-moi bien, continua la Pâlotte, je vous connais; je sais ce que

vous voulez. Ne vous ai-je pas surpris deux fois déjà guettant et

espionnant? Vous surveillez mademoiselle Grégoire. Eh bien! je vous

propose de vous la livrer.

Jacqueline parlait là un peu au hasard. Elle ne pouvait rien savoir,

mais ses pressentiments, accrus par la jalousie, lui disaient qu'elle ne

se trompait pas.

L'homme ne la quittait pas des yeux. Il paraissait vouloir creuser

jusqu'au fond de l'âme de celle qui lui parlait, pour savoir s'il

pouvait se fier à elle. Jacqueline ne baissa pas son regard sous le

sien, et le soutint avec tranquillité.

L'homme se pencha en dehors du taillis pour voir si personne ne venait,

et lui dit:

--C'est bien. Suivez-moi!

Quelques instants après, ils débouchaient ensemble sur la route.

Pas une nouvelle parole ne fut échangée entre eux. Ils se comprenaient:

l'un demandait qu'on trahît, l'autre voulait trahir; il n'était pas

besoin qu'ils s'expliquassent davantage.

L'individu marchait si rapidement que la Pâlotte avait peine à le

suivre. Il s'arrêta devant un des petits bois qui entouraient la ferme

et siffla.

Un sifflement aussi léger que le sien lui répondit. Il resta immobile,

muet toujours. Quant à Jacqueline, elle ne cherchait même pas à avoir

une explication sur les choses étranges qu'elle voyait.

Depuis les jours passés en Bretagne, elle avait pris l'habitude du

mystère. Presque aussitôt, les feuilles s'agitèrent, et un autre homme,

également vêtu en paysan, parut tirant par la bride un cheval attelé à

un cabriolet.

Le cabriolet entra sur la route. Le second individu s'installa sur le

siège, pendant que le premier dit à Jacqueline:

--Montez!

Et venait ensuite se mettre auprès d'elle dans le fond de la voiture.

Puis ils partirent rapidement.

* * * * *

La Pâlotte n'avait même pas songé à demander où on la conduisait. Peu

lui importait, au reste. Elle n'avait qu'un but, se venger de Fernande.

Que lui avait donc fait la chaste jeune fille, sinon d'être aimée? Mais

la haine ne raisonne pas. Elle se disait que, dans la barque trouée, sur

le lac de Grandlieu, elle avait tenu entre ses mains la vie de sa

rivale. Elle aurait pu la noyer, s'en débarrasser à jamais: elle n'avait

pas voulu.

Elle avait cédé à un stupide sentiment de pitié. Comme elle s'en

voulait! Le cabriolet courait rapidement. Où la menait-on? Il traversa

les sentiers qui avoisinent Clisson et prit la grande route royale de

Nantes. À une heure de l'après-midi, les voyageurs entrèrent dans la

capitale de la Loire-Inférieure.

Les ponts de Cé étaient couverts de promeneurs, ou, pour mieux dire, de

badauds.

Les uns regardaient en l'air, les autres regardaient en bas. Évidemment,

il avait dû se passer quelque événement extraordinaire.

Seulement, comme tous les badauds du monde, ceux-ci n'étaient pas

d'accord sur la nature de cet événement.

Les voyageurs ne prêtèrent qu'une médiocre attention à cette foule

curieuse. En partant, quelques phrases engageantes arrivèrent jusqu'à

leurs oreilles.

--C'est un homme.

--Non, c'est une femme.

--Moi, je té dis que c'est un homme.

--Moi, je té dis que c'est une femme!

Naturellement les deux gaillards qui avançaient ainsi une opinion aussi

opposée sur le sexe du héros de l'événement se donnaient un coup de

poing, argument _ad hominem_, qui aurait raison de tous les

dialecticiens entêtés.

Une commère se chargeait de les mettre d'accord, et disait:

--C'est un enfant.

Alors la discussion reprenait:

--C'est un homme!

--C'est une femme!

--Je té dis que c'est un homme.

--Je té dis que c'est une femme.

Et la commère ajoutait:

--Je té dis que c'est un enfant.

Nous saurons tout à l'heure à quoi nous en tenir. Pour l'instant,

suivons Jacqueline et son guide. Le cabriolet s'arrêta rue

Jean-Jacques-Rousseau, près de la place où est maintenant le

Grand-Théâtre, croyons-nous, devant un hôtel garni de modeste apparence.

--Veuillez entrer, madame, dit l'espion à Jacqueline, en lui montrant ce

réduit à peine meublé, qui sert de salon de conversation aux voyageurs

dans les hôtels de province.

Puis, sans ajouter un mot de plus, il se glissa dans l'escalier et

disparut.

Jacqueline était obligée de s'avouer que l'aventure prenait une

mystérieuse et bizarre tournure. Son guide ne lui avait pas dit un seul

mot pendant toute la durée du trajet, et, arrivé à Nantes, il la

laissait tout à coup dans un salon d'hôtel, sans s'expliquer davantage.

Un grand bruit qui se fit dans la rue l'arracha pour quelques minutes à

sa préoccupation. Elle leva les yeux et vit passer une troupe d'hommes

qui portaient sur une civière un individu couché dont elle ne voyait pas

le visage, caché qu'il était par une serviette.

Le cortège passa, et enfin s'éloigna sans qu'elle songeât même à

demander quel était cet homme. Pouvait-elle donc croire qu'un simple

accident eût de l'influence sur ce qu'elle voulait tenter? Son guide

d'ailleurs reparut.

--Veuillez monter, madame, dit-il du même ton qu'il avait prononcé déjà:

«Veuillez entrer.»

Il la conduisit au premier étage, et s'enfonça, toujours suivi d'elle,

dans un de ces corridors de maisons meublées où chaque chambre a un

palier communiquant avec les autres. Il s'arrêta devant celle portant le

numéro 17 et ouvrit la porte. Jacqueline pénétra dans une pièce obscure,

malgré le grand et chaud soleil qui inondait la rue de ses rayons. Un

bon bourgeois, d'apparence calme et honnête, était assis à une table et

écrivait. Il ne retourna pas la tête, mais dit tranquillement:

--Elle est là!

--Oui, monsieur.

--Bien! Va-t'en, mon garçon.

L'homme se leva. Quand celui-ci eut disparu, il regarda Jacqueline. Un

mouvement aussitôt réprimé indiqua sa surprise. Lui voyait son visage,

parce qu'il était éclairé par le faible jour qui perçait à travers les

rideaux de la fenêtre.

--Bonjour, chère baronne, dit-il. Je ne m'attendais certes pas à avoir

le plaisir de vous retrouver ici!

Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832 · 第 22 / 112 题