Il y eut quelques instants d'un émouvant silence. Les soldats
écoutaient, allongeant leurs têtes, et tâchant de percevoir ce bruit
dont leur avait parlé le lieutenant.
Oh! l'angoisse qui serrait en ce moment le coeur de Fernande! Elle crut
mourir. La faible, mais héroïque jeune fille était de ces femmes que la
vie ordinaire trouve craintives, mais que le coeur grandit.
Enfin le lieutenant s'écria:
--Je me serai trompé... en route!
Un des soldats entonna la chanson avec laquelle les troupiers d'alors
aidaient à leur marche: les notes cadençaient le pas.
Ah! tu sortiras, Biquette, Biquette,
Ah! tu sortiras de ces choux-là!
Le refrain banal et vulgaire de cette ronde éclatait comme un étonnant
contraste au milieu du drame. Il détonnait.
On les vit s'enfoncer un à un dans l'ombre de la route, répétant en
choeur:
Ah! tu sortiras, Biquette, Biquette,
Ah! tu sortiras de ces choux-là!
A peine se furent-ils éloignés, que derrière chaque ruine les gars se
dressèrent.
--Ah! que Dieu les sauve! s'écria Fernande.
Le gémissement qui avait frappé l'oreille du lieutenant était le dernier
qui se fût fait entendre. On ne distinguait plus rien. La sueur au
front, exaspérés et terrifiés en même temps, chacun de ceux qui étaient
là creusait avec un acharnement nouveau.
--Entendez-vous l'appel? dit Fernande.
--Non!
Le trou s'agrandissait toujours. Un homme aurait disparu deux fois dans
l'excavation formée. La jeune fille répétait:
--Entendez-vous?
Et toujours un des gars lui répondait ce même mot fatal qui navrait:
--Non.
Enfin, le terme de cette émouvante besogne arriva. Le dernier moellon
fut arraché. Le souterrain apparut dans sa largeur, et au milieu,
étendus dans toutes les positions, entremêlés pour ainsi dire les uns
aux autres, les six hommes couchés. Quel horrible tableau! Ils
paraissaient morts. Leurs visages pâles étaient tachés de marbrures
rouges, produites par les étincelles de l'incendie. Les cheveux à moitié
brûlés couvraient le front. L'un d'eux avait une blessure à la tempe qui
sillonnait la figure et descendait au menton. Les mains se crispaient
désespérément sur les crosses de leurs fusils.
--Morts! morts! s'écria Fernande.
Les gars descendirent et transportèrent chacun des six Vendéens. Le
souterrain avait-il donc été leur tombe? Peut être eût-il mieux valu
pour eux mourir d'une balle comme Grandlieu et Girardin?
Quand le souterrain fut vide, on put comprendre comment ce drame s'était
passé. Le sous-sol, où les Vendéens s'étaient réfugiés, n'était en
quelque sorte qu'une excavation au-dessus des fondations mêmes du
château. Quand elle s'écroula, ils tombèrent dans ces fondations; les
moellons amassés, les décombres de toute espèce en avaient muré les
extrémités. Ils étaient dans un sépulcre...
On essayait de les rappeler à la vie.
Penchée sur Jean-Nu-Pieds, Fernande lavait à grande eau le visage de son
fiancé. Mais le marquis restait immobile et rigide.
Henry de Puiseux semblait raidi déjà par la mort. Son visage et celui de
Jean n'avaient subi que quelques blessures sans importance. Mais on
voyait à l'épaule un caillot de sang. La jambe gauche était cassée.
Aubin Ploguen était horrible à voir. Un de ses yeux était crevé. Sa
figure n'était qu'une plaie. Un faible soupir soulevait sa poitrine.
Quant aux trois autres, ils étaient morts, sans qu'on pût même espérer
se tromper. Louis de Semeuse a la poitrine trouée d'une balle; Darvenat,
ce sublime clairon, avait le crâne fendu en deux. Sans doute que dans
leur chute une pierre sera venue le fracasser contre les parois. Albert
Devismes est celui dont la tempe est sanglante. Hélas! lui aussi est
mort.
--Il respire! murmura Fernande.
--Oh! mon Dieu, dit-elle d'une voix haletante. Oh! mon Dieu, soyez béni.
Vous avez eu pitié de lui et de moi!
Henry de Puiseux et Aubin Ploguen, les deux seuls survivants avec
Jean-Nu-Pieds de cette effroyable aventure, paraissaient perdus. Un des
gars fut expédié à la ferme, pendant qu'on recommençait à laver les
blessures des trois chouans. Il revint au bout d'une demi-heure,
conduisant une charrette remplie de paille et traînée par un attelage de
boeufs. Pendant cette absence, Henry avait ouvert les yeux. Un faible
sourire éclaira sa figure, quand il aperçut autour de lui la campagne
parsemée de genêts et de bruyères, quand ses poumons purent respirer le
grand air de la délivrance. Aubin, lui, râlait. On le transporta dans la
charrette le premier.
Jean était le moins dangereusement atteint.
A part les brûlures de l'incendie, il n'avait aucune blessure. Sans
doute, le manque d'air seulement l'avait terrassé; l'atmosphère
étouffante du souterrain succédant à l'air vicié, respiré au milieu des
flammes, suffisait à le tuer.
Mais Dieu avait écouté les prières de la jeune fille et il vivait!
Les paysans entourèrent la charrette et reprirent le chemin de la ferme,
où l'on transportait les blessés. Fernande, appuyée d'une main au rebord
du bois, ne perdait pas des yeux celui dont elle s'était crue séparée
pour toujours. Jacqueline, elle, restait silencieuse et sombre. Fernande
ne se rappelait plus ce que la Pâlotte lui avait dit:
--«Je l'aime mieux mort et couché dans la tombe, que vivant et ton
époux!»
Si elle se fût rappelé ce blasphème, elle aurait compris la lueur fauve
allumée dans les yeux de la jeune femme.
Il était près de minuit quand on arriva à la ferme. Le gars qui était
venu y chercher les charrettes avait expliqué ce qui se passait. Trois
lits étaient préparés où l'on coucha les Vendéens, après qu'on eut
expédié à Clisson chercher un médecin.
Cette ferme était grande et spacieuse. Elle appartenait à de riches
paysans, absolument dévoués à la cause royaliste, et qui l'exploitaient
de père en fils depuis de longues années. Les blessés devaient donc y
trouver tous les secours nécessaires et toutes les assurances de sûreté.
Car il ne fallait pas les croire sauvés, pour avoir réussi à les sortir
de ce tombeau, fumant encore, de la Pénissière! L'autorité militaire
dormait les yeux ouverts, et le général Dermoncourt ne plaisantait pas.
Il fut donc décidé que l'excavation produite dans les décombres du
château serait comblée à nouveau avec les pierres calcinées qu'on en
avait retirées. Des soldats, comme pendant cette même soirée, pouvaient
passer par là et voir ces fouilles. De là à tout deviner il n'y avait
qu'un pas. Et si on les découvrait, les Vendéens mourraient fusillés.
Arrivée à la ferme, Fernande était tombée presque évanouie. Depuis
quarante-huit heures elle n'avait ni bu, ni mangé, ni dormi. Était-ce
donc du sommeil, ce délire qui pendant une demi-heure s'était emparé
d'elle, quand elle avait fermé les yeux sur les ruines?
Le paysan de Rassé dit deux mots tout bas à la femme du fermier, qui eut
les larmes aux yeux en connaissant l'indomptable force de cette enfant
qu'un rien semblait devoir briser.
Elle prit elle-même la jeune fille dans ses bras, soutenant sa marche
qui chancelait, et la conduisit dans une grande chambre où on la coucha.
Fernande s'endormit là d'un profond sommeil. Elle pouvait rêver! la joie
lui était rendue.
_To die, to sleep;--
To sleep!--per chance to dream!_
Le rêve désespéré de ses premières heures était fini. Il ne lui revenait
plus que comme un de ces monstrueux cauchemars que font évanouir les
premières lueurs de l'aube.
Pendant ce temps-là que faisait Jacqueline? La jalousie la tenait
éveillée, bien que la fatigue lourde fermât ses paupières malgré elle.
Dans la pièce qu'on lui avait donnée pour prendre aussi un repos
nécessaire, elle s'était jetée tout habillée sur son lit.
Jean-Nu-Pieds vivait!
Il vivait! c'est-à-dire qu'il était libre désormais, et qu'il épouserait
Fernande. A la seule pensée de ce bonheur permis qui attendait les
jeunes époux, un flot de sang plus chaud montait à son coeur. La colère
faisait le duo de sa jalousie. Jean-Nu-Pieds vivait!
Mais la nature féminine dut céder à l'épuisement. Elle s'était soulevée
à demi sur sa couche pour songer. Le sommeil la terrassa. Elle retomba
vaincue et s'endormit comme sa rivale.
Le voyageur qui, passant sur la route à cette heure avancée, aurait vu
la ferme se dresser dans la nuit, entourée de son rideau d'arbres
blanchis par la lune, eût cru que c'était là l'asile du calme et du
repos. La maison grise disparaissait presque, enfouie dans la verdure
assombrie. Pas un cri ne sortait de ces bâtiments, pas une lumière ne
brillait derrière les vitres.
Il aurait cru que là était le bonheur... et là s'agitaient pourtant les
trois plus grandes passions, bonnes ou mauvaises, de la vie humaine,
c'est-à-dire la haine, la jalousie et l'amour.
* * * * *
Le soleil était déjà haut dans le ciel que Jean-Nu-Pieds, Aubin Ploguen
et Henry de Puiseux dormaient encore. Le médecin de Clisson était venu
et avait interrogé leur sommeil. Aubin et Henry étaient gravement
atteints, surtout le paysan; mais il croyait pouvoir répondre de leur
vie. Quant au marquis de Kardigân, ses brûlures ne seraient pas longues
à disparaître. S'ils étaient restés une heure de plus sous les
décombres, disait-il, le manque d'air les aurait asphyxiés.
Dans la matinée arriva un express de Madame, prévenue aussitôt de
l'événement. Elle ordonnait que les cadavres de Louis de Semeuse, de
Darvenat et d'Albert Devismes fussent transportés à Rassé, où toute la
petite armée vendéenne leur rendrait les honneurs suprêmes.
Quand Fernande s'éveilla, elle apprit tout cela, et remercia Dieu du
fond du coeur. On lui dit que Jacqueline avait disparu: ce départ
l'étonna, mais elle n'y attacha aucune importance.
La jeune fille entra dans la chambre où reposait le marquis de Kardigân.
Jean-Nu-Pieds dormait encore. Elle s'assit au pied du lit de son fiancé
et le veilla.
Trois heures se passèrent, pendant lesquelles Fernande épia le retour de
la vie chez celui qu'elle aimait par-dessus tout.
Jean ouvrit faiblement les yeux. Lui aussi croyait sortir d'un affreux
cauchemar. Il aperçut la jeune fille près de lui.
--Fernande!... murmura-t-il.
Et il se laissa aller au bonheur de vivre et d'être aimé.