DEUX DOULEURS

La nouvelle de cet événement se répandit dans tout le pays avec la

rapidité de la foudre. Quelques heures après l'instant fatal où le

château de la Pénissière s'était abîmé, les moindres détails de ce fait,

illustre déjà, étaient devenus populaires. Ainsi qu'il arrive toujours,

la légende commençait, entourant d'une auréole le front des huit martyrs

vendéens.

La nouvelle parvint à Madame à six heures du soir. Elle pâlit, puis

écartant doucement de la main ceux qui se tenaient auprès d'elle, elle

s'agenouilla et pria.

Les principaux chouans qui se trouvaient dans la ferme se regardaient

consternés. Quoi! le marquis de Kardigân, le marquis de Grandlieu, M. de

Girardin, et tant d'autres étaient morts!

Une ombre douloureuse semblait planer au-dessus de leurs têtes. Le doute

entrait dans les âmes. Était-il possible que ce sang versé ne fécondât

point la terre bretonne et n'en fît pas jaillir des légions?

Fernande ne savait rien encore; à neuf heures du soir, seulement, la

Pâlotte entra chez elle.

Elle était affreusement changée.

La jeune fille se leva brusquement quand elle l'aperçut.

--Il y a un malheur? dit-elle.

La femme baissa la tête.

--Répondez-moi, mon amie; il y a un malheur... je le sens, j'en suis

sûre!

Jacqueline détourna les yeux. Elle ignorait encore que rien ne

s'opposait plus au mariage de Jean et de mademoiselle Grégoire.

Les fiancés avaient gardé leur secret: non qu'ils se méfiassent d'elle,

mais l'amour pur garde le silence, il ne s'expose pas aux regards

étrangers.

--Il est blessé? demanda Fernande en se retenant à la muraille.

--Oui... oui, blessé...

Mais on ne trompe pas la femme qui aime. Fernande jeta un grand cri.

--Dieu! il est mort! dit-elle.

Elle ne s'évanouit point. C'était une héroïne aussi, cette frêle enfant

qu'un rien semblait devoir briser. Ni sanglots, ni désespoir apparent.

Elle se laissa tomber assise, la tête entre ses mains, les yeux secs.

Son sein se soulevait avec force, comme agité par de violentes

convulsions.

--Mort! mort! mort! dit-elle lentement.

Elle prononça ces trois mots implacables avec un tel accent, que

Jacqueline détourna une seconde fois la tête.

Pendant cinq minutes elles gardèrent le silence toutes les deux. Quelles

paroles humaines auraient pu traduire leurs pensées? L'une, la jeune

fille, voyait de nouveau se briser son bonheur et sa vie, et par ce que

la destinée a d'irrémédiable. De nouveau elle était séparée de

Jean-Nu-Pieds. Une heure, elle s'était crue sauvée. Une grande princesse

leur donnait le bonheur. Et puis il fallait que tout cela fût anéanti!

L'autre, la jeune femme, n'avait ni cette résignation douloureuse, ni

cette profondeur de désespoir muet. Son amour n'était pas fait de

pureté. Sa passion charnelle souffrait et se révoltait. Elle maudissait

Dieu, elle maudissait le destin. Sa lèvre était prête à s'entr'ouvrir

pour le blasphème.

Elle contempla Fernande, puis un sourire de mépris hautain glissa sur sa

lèvre.

--Voilà donc comme vous l'aimiez! dit-elle. La terrible nouvelle vous

abat. Vous ne pensez même pas à le pleurer, à l'ensevelir!

Oh! amour de jeune fille, qui ne connaît pas les dévouements et les

désespoirs de la passion!

Elle se tut! puis, avec une rage sourde:

--Je l'aimais, moi, à me perdre pour lui dans ce monde et dans

l'autre... Je l'aimais, à incendier une ville, s'il l'eût désiré;

j'étais prête à tout, parce que je l'aimais et que mon amour ne

ressemble pas au vôtre! Enfant! enfant! tu courbes le front: moi je

relève le mien. Tu penses à mourir? Je pense à le venger. Quoi! ces

bandits l'ont tué, et ils vivent! Tu es lâche!

La fureur contenue de Jacqueline se faisait jour. Ses yeux lançaient des

éclairs.

--Dieu défend la vengeance, dit doucement Fernande. Je pardonne à ceux

qui l'ont tué, comme, en mourant, il a dû leur pardonner lui-même.

--Faiblesse! lâcheté!

--Pourquoi maudirais-je le ciel? reprit la jeune fille avec un sourire

navrant. Dieu fait bien ce qu'il fait. Vous avez raison de vouloir

l'ensevelir, je veux le conduire moi-même à sa dernière demeure. Puis...

Oh! alors je ne penserai pas comme vous à haïr et à me venger. Je me

coucherai le long de sa tombe, et Dieu me prendra à lui pour nous unir

dans la mort, puisqu'il n'a pas voulu que nous fussions unis dans la

vie.

Jacqueline comprit-elle le déchirement de cette âme?

Elle se promena dans la chambre, furieuse, pâle, emportée.

--Vingt contre un! murmura-t-elle... voilà comme ils combattent!

Elle s'arrêta de nouveau devant Fernande qui restait écrasée:

--Faites comme vous le voudrez, moi je vais partir. Je ne veux pas qu'il

dorme sous ces pierres calcinées, bien qu'elles soient un tombeau digne

de lui.

Elle se dirigea vers la porte.

--Attendez, dit Fernande, en se levant péniblement: je vous accompagne.

N'étais-je pas sa femme?

Mais la pauvre enfant retomba, épuisée. La douleur muette la tuait. Les

larmes intérieures l'étouffaient. Elle voulut encore marcher, mais elle

chancela de nouveau.

En ce moment la porte s'ouvrit et un petit paysan entra.

Jacqueline recula de deux pas en arrière en le reconnaissant: c'était

Madame.

La vue de la princesse fit ce que la douleur furieuse de la Pâlotte

n'avait pu faire.

Fernande oublia tout, l'étiquette, le respect, et se jeta en sanglotant

dans les bras de Madame.

Celle-ci pleurait.

--Pleure, ma pauvre enfant, pleure, dit-elle tout bas. Tu perds ton

fiancé, le Roi perd un des meilleurs d'entre les siens, la France perd

le plus noble de ses enfants...

Fernande était prise de convulsions déchirantes. Le désespoir accumulé

dans son âme se faisait jour. Elle pouvait pleurer!

Ah! si dans la douleur il y a une place pour la consolation, si Dieu a

voulu compenser sa créature des souffrances de la vie, c'est en lui

donnant les larmes, ce sang du coeur, cette rosée de l'âme...

La princesse tenait la tête de Fernande sur ses genoux. La jeune fille

était agenouillée devant elle.

--Tu es pour moi la marquise de Kardigân, continua-t-elle. Le jour où je

vous ai fiancés, je faisais selon ma conscience et selon mon droit. Mon

enfant, prie et implore Dieu. Je ne t'apporte pas de consolations pour

ce qui est inconsolable, mais élève ton âme au ciel, offre à Celui qui

nous voit et nous juge, offre-lui ton déchirement, tes angoisses, comme

un sacrifice digne de lui. Pleure, car tu souffriras moins... Et si,

moi, je demande pour toi quelque chose à Dieu, c'est de te rappeler au

Paradis, car la mort te sera douce autant que la vie te serait

cruelle...

La Pâlotte écoutait avec stupeur les paroles de la princesse. Sa passion

était trop violente pour qu'elle pût être impressionnée par ce qu'elles

avaient d'éloquent. Elle ne voyait et ne devinait qu'une chose, c'est

que la Duchesse avait fiancé Jean et Fernande.

Et elle ne le savait pas! Elle croyait stupidement que le serment du

marquis le liait à jamais. Elle ne pouvait comprendre, elle qui n'était

pas née dans la croyance auguste en ce que la royauté a de divin, elle

ne pouvait comprendre que la Régente de France, au nom du roi de France,

pouvait délier la conscience du marquis de Kardigân du serment donné.

Madame prit elle-même la jeune fille par la main et la conduisit à son

lit, où Fernande se laissa tomber.

--Veillez sur elle, dit-elle en se retirant à la Pâlotte, qu'à son

costume de paysanne bretonne elle crut être la servante de la pauvre

veuve.

Quand Madame se fut éloignée, Jacqueline se précipita vers le lit.

--Ah! vous me trompiez donc? dit-elle.

Mais les sanglots avaient ébranlé la jeune fille, qui n'avait plus sa

connaissance.

--Elle me trompait! reprit la Pâlotte en se croisant les bras et en

regardant la jeune fille de son oeil sombre. Heureusement que ce mariage

n'est pas fait, autrement.

Elle alla ouvrir la fenêtre pour respirer, son sein était oppressé. Il

lui sembla apercevoir une ombre dissimulée dans un manteau, qui, assise

au pied d'un arbre, se leva en l'apercevant, et prit la fuite.

Un soupçon lui traversa l'esprit. Elle se rappela cet inconnu, ce

cavalier masqué, qui, dans la lande de Château-Thibaut, avait voulu

enlever Fernande.

Mais ce ne fut qu'un éclair. Il n'y avait au monde qu'une chose qui pût

l'intéresser: c'était son amour, sa rage, et cette sorte de jalousie

posthume qui la faisait souffrir, quand elle se disait que, s'il n'était

pas mort, le marquis de Kardigân aurait épousé Fernande.

Cependant la jeune fille revenait lentement à elle. La Pâlotte lui

mouilla les tempes et la paume des mains. Elle ouvrit les yeux. La

Jacqueline se pencha vers elle; ce ne fut point pour épier les progrès

de la vie qui revenait, ce fut pour éclaircir ce que, pour elle, les

paroles non expliquées de la princesse laissaient dans le doute.

--Vous alliez l'épouser, n'est-ce pas? dit-elle en adoucissant

l'expression amère de sa voix.

--Oui.

--Et c'était... c'était Madame qui l'avait relevé de son serment prêté

par lui à son père? C'était...

--Oui.

Jacqueline contint la colère qui grondait en elle.

--Alors, je n'irai pas sans vous, là-bas... Je vous y accompagnerai.

Fernande crut à la sincérité des paroles qu'elle entendait. Elle serra

doucement la main de la Pâlotte.

--Et quand devait avoir lieu le mariage?

--Dans huit jours...

Fernande sentait son coeur se briser à ces souvenirs, mais elle avait une

âpre joie à s'y rejeter. Elle ne vit point la Pâlotte se redresser, avec

une expression de colère superbe. Celle-ci repoussa Fernande:

--Ah! Dieu soit loué! s'écria-t-elle; j'aime mieux le voir mort et

couché dans la tombe, que vivant et ton époux!

Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832 · 第 16 / 112 题