A quelques pas de cette ferme où Madame et les siens s'étaient réfugiés,
s'élève l'église modeste du village de Rassé.
Il serait bien difficile d'établir quel architecte exotique a pu
dessiner le plan de ce monument ridicule. Mais la religion prête à ces
ogives grotesques je ne sais quel aspect artistique plus grand que les
pierres taillées de Donatello et de Brunelleschi.
Entrons dans l'église. Tout y est commun, vulgaire, et pourtant tout y
est charmant.
Le bois jaune-brun des bancs est troué par les mites d'une infinité de
trous; le petit banc pour les genoux est rugueux au toucher.
Il n'y a qu'une seule chose de prix dans l'église; il est vrai qu'elle
est d'un prix inestimable, et qu'elle enrichirait Notre-Dame et
Saint-Pierre.
C'est une tapisserie merveilleuse, faite au petit point, qui rappelle à
s'y méprendre, tant le travail est admirable de fini et d'art, les
ravissantes miniatures qu'expose madame Marie de Chevarier, dans son
atelier du boulevard Haussmann. Cette tapisserie représente plusieurs
sujets religieux du pape saint Pie V.
Pie V avait dans son oratoire un crucifix d'ivoire qu'il affectionnait
particulièrement.
Quand il priait, il avait coutume de baiser plusieurs fois les pieds du
Christ.
Or, un jour, ses ennemis versent du poison sur ces pieds d'ivoire, de
manière que le Saint-Père bût la mort, à son insu, en embrassant les
plaies du Sauveur.
Mais Dieu veillait sur son serviteur. Quand déjà Pie V avançait les
lèvres, le Christ, immobile sur sa croix d'ébène, recula, et ne voulut
pas donner la mort à celui qui lui demandait la vie.
Or, le soir même de la bataille de Vieillevigne, au moment où Madame
ordonnait à Jean-Nu-Pieds d'aller en reconnaissance du côté du château
de la Pénissière, une jeune femme priait au pied du maître autel de la
petite église. Cette jeune femme était Fernande, qui venait de quitter
pour toujours les vêtements de Pinson et avait repris ceux de
mademoiselle Grégoire.
Elle priait avec ferveur, ses yeux étaient inondés de larmes.
--O mon Dieu! dit-elle en regardant la tapisserie, vous qui avez fait un
miracle pour sauver votre glorieux serviteur, ô mon Dieu! faites qu'il
s'en accomplisse un aussi pour me sauver, moi si obscure, mais si
infortunée! J'ai souffert, mais j'ai lutté, mais j'ai triomphé... J'ai
étreint mon coeur dans ma poitrine, en lui refusant le droit de battre...
J'ai défendu à ma faiblesse de prendre le dessus sur ma force. O mon
Dieu! ayez pitié de moi.
La malheureuse enfant pleurait à chaudes larmes. Quelle que soit
l'énergie d'une créature humaine, elle décroît en face de Dieu, car
l'âme intelligente sait qu'il suffirait de la volonté de Celui qu'on
implore pour changer sa souffrance en joie.
Il régnait dans l'église une obscurité douce qui teintait en noir tous
les objets. Fernande ne s'aperçut pas qu'elle n'était plus seule.
Un paysan, de très-petite taille, le corps déguisé sous un manteau, et
la tête découverte, venait d'entrer, et, debout, comme perdu dans une
extase, se tenait immobile derrière la jeune fille.
Fernande, ne l'ayant pas entendu venir, ne pouvait pas l'apercevoir, car
ce fidèle attardé était enveloppé par l'ombre de l'église qui le cachait
entièrement.
Mais, s'il n'était pas vu, lui voyait.
Son attention fut attirée par les gémissements étouffés qu'il entendait
à côté de lui.
Fernande priait toujours.
--Seigneur! je suis lasse; Seigneur, prenez-moi dans vos bras, car j'ai
trop souffert, et je ne pourrais plus souffrir encore; mon Dieu, je suis
impie, peut-être, en vous implorant dans ce lieu pour les angoisses et
les douleurs d'un amour humain; mais votre souveraine justice est faite
de souveraine bonté... vous aurez pitié de moi!... Je ne me suis pas
rendue sans combat: j'ai voulu vaincre, et puis j'ai été vaincue. Je
vous implore; ayez pitié de votre enfant!
Les premières paroles de la jeune fille avaient touché le paysan. Il
écoutait plus attentivement.
Fernande reprit d'une voix plus basse:
--Mère, mère chérie, tu m'as dit en mourant de venir causer avec toi...
Hélas! je suis bien loin de ta tombe, je suis bien éloignée de la pierre
blanche où j'allais m'agenouiller... Mère, je t'ai interrogée quand j'ai
senti que je l'aimais, et ma conscience m'a répondu que j'avais raison.
Pourquoi m'abandonnes-tu maintenant? Toi qui es une sainte au ciel, tu
pourrais implorer Dieu pour moi, et Dieu ne te refuserait point.
Ses larmes la reprirent.
Triste chemin de croix de cette pauvre fille! Elle aimait, elle avait
cru que l'amour était fait de joies et d'espérances, et depuis le
premier jour, elle n'y avait rencontré que la douleur.
Le paysan s'était un peu reculé dans l'ombre comme si, malgré
l'obscurité de l'église, il eût craint d'être reconnu à sa tête
découverte.
Fernande se leva:
--Mon sort sera décidé dans une heure, pensa-t-elle.
Elle jeta un dernier regard à la croix de bois grossier qui pendait
au-dessus de l'autel. Puis, à pas lents, elle traversa l'église.
Le paysan, étouffant ses pas, la suivait.
Quand elle se retourna pour faire le signe de croix, elle le trouva à
côté d'elle.
Elle jeta un faible cri d'effroi, et recula; mais celui-ci trempa ses
doigts dans l'eau bénite, et les tendit à la jeune fille.
Elle ne pouvait distinguer les traits du visage de l'inconnu. Mais sa
taille n'avait rien d'effrayant; c'était celle d'un enfant, presque d'un
adolescent peut-être.
Ils sortirent ensemble; mais à peine hors l'église, le paysan couvrit sa
tête d'un épais chapeau qui cachait entièrement le visage.
Fernande s'approcha de lui:
--Mon ami, voudriez-vous me conduire à la ferme de Rassé? lui dit-elle.
--A la ferme?
--Ma demande vous étonne!
--Oui, madame...
Il semblait assez embarrassé. Il se pencha vers elle et lui murmura à
l'oreille un mot de passe auquel Fernande répondit sans hésiter.
--Alors, c'est différent!... si vous êtes des nôtres, je vais vous
conduire.
--Merci.
--Seulement je vous préviens que je suis forcé de prendre le plus long.
Nous avons des postes à côté de la route de Clisson: il faut que j'y
donne un coup d'oeil en passant.
--Comme vous voudrez...
Ils marchèrent à côté l'un de l'autre, en silence; en ce moment ils
traversaient un chemin creux.
--Et qu'est-ce que vous allez faire à Rassé, madame? continua le
paysan... Je vous fait cette question, parce que... si quelqu'un ne vous
y connaît pas, je doute qu'on vous laisse entrer dans la ferme...
--A cause de Madame?
--Ah! vous savez qu'elle y est.
--Oui.
--Tous vos amis ne le savent pas, cependant.
--Je serai franche avec vous, monsieur, reprit Fernande. J'ai besoin de
voir son Altesse Royale. Si vous pouvez avoir l'autorité de me faire
obtenir une audience de Madame, je vous en aurai une éternelle
reconnaissance.
Fernande parlait ainsi, car la voix claire de l'inconnu, sa finesse, sa
distinction, lui prouvaient qu'elle n'avait pas eu affaire à un paysan,
comme elle le croyait d'abord, mais à quelque jeune gentilhomme déguisé,
ainsi que cela était si commun en Vendée.
--Une audience de Madame? Oh! c'est difficile. Aujourd'hui surtout.
--Ah! mon Dieu!
--Vous ne savez donc pas qu'elle s'est battue toute la journée?
--Si, je la sais? Il faudrait, pour l'ignorer, ne pas avoir entendu les
récits enthousiastes qui ont été faits de sa conduite.
--Alors... vous comprenez... elle est fatiguée.
--Hélas!
--Cela vous contrarie?
--Cela ne me contrarie pas: cela m'afflige.
--Vraiment!
--Monsieur, à un gentilhomme je ne tairai rien de ce qui est mon secret
à moi. Madame a mon bonheur entre ses mains, plus que mon bonheur, elle
a ma vie. Un mot d'elle peut me rendre la plus heureuse ou la plus
infortunée des femmes.
--Je comprends, vous êtes impatiente.
--Ce n'est pas de l'impatience, c'est de l'angoisse.
L'inconnu paraissait vivement intéressé par les paroles de la jeune
fille. Quand Fernande dit que la princesse «avait entre les mains son
bonheur et sa vie,» il ne put retenir un mouvement de surprise.
--Eh bien, madame, je vous donne ma parole que vous verrez la princesse;
je ne sais pas comment je m'y prendrai, reprit-il en souriant, mais...
mais vous la verrez!
Cependant ils étaient arrivés à ces postes de la route de Clisson,
auxquels le paysan devait donner un coup d'oeil.
Quand il s'en approcha, un homme se détacha pour venir reconnaître les
nouveaux arrivants.
Il se contenta de demander le mot de passe. Mais le paysan entrouvrit
son manteau, et l'homme, s'inclinant profondément, se retira.
Fernande ne tarda à s'apercevoir du respect profond qu'on témoignait
partout à son compagnon, et s'applaudit encore plus de l'avoir
rencontré.
Grâce à lui, elle pourrait parvenir auprès de Madame. Qu'avait-elle donc
à lui dire?
Enfin parut derrière un bouquet de bois le toit de la ferme de Rassé.
L'inconnu entra sous bois, escorté de Fernande, que l'émotion commençait
à prendre.
Les chouans qu'ils rencontrèrent sur leur chemin témoignaient toujours
au jeune paysan ce même respect qui avait tant frappé mademoiselle
Grégoire.
En passant sous le berceau de feuillage qui se dresse au devant de la
ferme, un homme se précipita vers le paysan. Il allait sans doute lui
adresser des reproches, on le jugeait à l'expression de sa physionomie,
quand celui-ci montra d'un geste son compagnon.
Ils entrèrent dans la maison, et le paysan, marchant devant Fernande, la
guida dans une chambre à coucher très-simple, meublée d'un lit, d'un
secrétaire, d'une table, d'un fauteuil et de deux chaises. Mobilier
primitif!
--Je vous ai promis de vous faire obtenir une audience de Madame,
n'est-ce pas? Eh bien! je tiens ma parole.
Et il enleva son chapeau.
Fernande jeta un cri.
--On vous a parlé de Petit-Pierre, reprit-il gaiement. Petit-Pierre...
c'est moi, et Madame tient toujours les promesses de Petit-Pierre...
La princesse souriait. Fernande tomba à genoux, les mains jointes...