POUR LA DERNIÈRE ÉDITION DE CE LIVRE

1er Août 1913.

Les documents complémentaires qui précèdent avaient leur valeur il y a

quelque temps, lorsque je les ai publiés pour la première fois, car une

censure terrible chez les alliés et une conjuration de silence dans la

presse française étouffaient la vérité. Ils n'en ont plus, aujourd'hui

que les croisés eux-mêmes se sont mutuellement jeté leurs turpitudes au

visage et que l'opinion publique est enfin éclairée.

Longtemps, en effet, j'ai été presque seul, avec Claude Farrère, à

dénoncer les atroces barbaries des Balkaniques et à prophétiser que les

alliés, comme des hyènes à la curée, essaieraient de se dévorer entre

eux.

Maintenant que la vérité éclate partout, et plus hideuse encore que je

la montrais; maintenant que cette «croisade» est enfin démasquée, est-ce

qu'un peu de justice ne sera même pas accordée aux pauvres Turcs?

Les voici qui reviennent à Andrinople, non seulement pour reprendre

leurs vieux sanctuaires pillés et à moitié détruits, leurs sépultures

d'ancêtres ignoblement profanées, mais surtout pour délivrer, sauver de

la mort horrible et certaine ceux de leurs frères qui ont encore échappé

aux longs massacres chrétiens. Oui, ils voudraient reconquérir cette

Thrace, qu'il a été indigne de leur enlever, car elle n'est guère

peuplée que des leurs, et, tant au point de vue ethnographique qu'au

point de vue religieux, elle n'aura cessé de leur appartenir que le jour

où les Bulgares y auront brûlé le dernier village et éventré le dernier

musulman. Ils voudraient reprendre au moins cette petite bande de terre

qui est essentiellement turque,--et voici, la diplomatie européenne

entend les en empêcher, au profit du si attendrissant et loyal Ferdinand

de Cobourg; les en empêcher sous la menace éhontée de leur voler un peu

plus tôt l'Asie Mineure! L'Europe, paraît-il, ne leur avait promis de

les laisser provisoirement vivre que s'ils restaient bien sages derrière

la nouvelle petite frontière qui les étouffe.--Mais, d'ailleurs, quelle

confiance pourraient-ils bien avoir en les promesses de cette Europe,

qui les a trompés tout le temps et qui, la veille même de la guerre

balkanique, leur garantissait, de son air le plus grave, l'intégrité de

leur territoire?

Le principe, du reste très juste, du groupement des races, sur lequel

les puissances se sont appuyées pour consacrer le partage de la Turquie

occidentale, ce principe sans doute ne leur semble plus de mise

lorsqu'il s'agit des pauvres Turcs. Quelle raison, quel simulacre

d'excuse pourrait-on bien invoquer pour livrer toute une province

foncièrement turque et musulmane à des exarchistes massacreurs? Étant

donné ce que le monde entier sait aujourd'hui des Bulgares, est-ce que

le plus rudimentaire sentiment d'humanité ne devrait pas interdire de

leur confier une province non peuplée de leurs pareils? Dans cette

malheureuse Thrace, leur présence,--personne n'oserait plus le

contester,--ce sera l'extermination systématique, inlassable, atroce, de

tous les musulmans. Et il se trouve des journaux français pour annoncer

sans frémir: «Si les Turcs avaient la folie (_sic_) de songer encore à

Andrinople, l'Europe le leur ferait bien payer, par le dépeçage final.»

Mon Dieu, mais où est donc notre généreuse France de jadis? Mon Dieu,

mais, contre ces bas calculs de chancellerie, il n'y aura donc pas, chez

nous, un sursaut de la conscience publique; il n'y aura donc pas, dans

les coeurs français et anglais, pour culbuter de telles machinations des

diplomates, une belle levée de dégoût, un bel élan de justice et de

pitié!

Turquie agonisante · 第 98 / 101 题