_Traduction de la lettre d'un jeune sous-lieutenant turc, qui m'est
envoyée par sa soeur._
Tchataldja, mai 1913.
Ma jolie grande soeur,
Néjad vient de rentrer de son congé; il m'a apporté le livre que tu lui
avais donné, c'est-à-dire la _Turquie agonisante_ de Pierre Loti.
Accroupis hier, le soir, dans un coin de notre misérable campement, à la
lueur de la flamme mourante d'une bougie, nous commençâmes à le lire et
nous nous mîmes à pleurer. Nous attirâmes bientôt l'attention des
soldats. Ils s'approchèrent doucement un à un, comme s'ils craignaient
de troubler nos pleurs et notre isolement. Nous leur dîmes ce que nous
lisions; ils firent aussitôt un rond autour de nous, comme toujours
lorsque, pendant nos loisirs, nous leur faisons des lectures. J'ai tâché
de leur traduire quelques lettres des plus émouvantes que contenait le
livre et j'ai vu alors qu'ils pleuraient aussi. L'un d'eux nous dit:
«Allah! Allah! Pauvres Turcs! Y a-t-il donc des Chrétiens qui aiment les
Turcs? Et c'est un Français qui écrit cela? Bravo, Français, qui a su
comprendre que nous ne sommes pas des fanatiques barbares, féroces,
comme prétendent les chrétiens orthodoxes.» Un autre: «Au lieu de
prétendre que les Turcs sont barbares, il vaudrait mieux voir ces lâches
Bulgares et alliés qui ont commis tant de crimes.»
Un autre, dans son emportement, s'écria: «Ah! si j'attrape un Bulgare,
je le mangerai tout cru pour venger le sang de nos pauvres victimes.»
Mais tout à coup on entendit un cri: «Dour!» (Arrête), qui semblait
venir des profondeurs des ténèbres et se prolongea sinistre bien loin
dans la vallée. C'était la sentinelle en faction, devant les tranchées,
qui avait crié, et nous nous jetâmes sur nos fusils. L'officier de
veille alla en avant, accompagné de deux soldats. Après dix minutes
d'attente anxieuse, ils reparurent, accompagnés d'un autre homme. La
clarté pâle de la bougie nous montra son visage: c'était un soldat
bulgare. «Camarades, nous dit l'officier, je vous amène une visite.» Et
le Bulgare se baissa jusqu'à terre pour nous saluer. Nous lui rendîmes
son salut et puis on se rassit. Je ne sais quoi de lourd nous empêchait
de le questionner.
Nos soldats l'examinèrent de la tête aux pieds: c'était tout à fait un
type de sauvage, un homme maigre, âgé, très pâle, les cheveux et la
barbe très longs, les habits déguenillés. Enfin on le questionna. Depuis
quatre jours il n'avait rien mangé; leurs provisions n'étaient pas
arrivées et il priait qu'on lui donnât quelque chose. Un soldat turc
tira de son sac un gros morceau de pain, des olives, du fromage et les
donna à l'ennemi de sa race comme il eût fait à un frère. Le Bulgare,
après s'être rassasié, nous dit que leur nourriture manquait très
souvent. Les nôtres l'invitèrent à venir chaque soir prendre sa part de
pain qu'on lui garderait, et le Bulgare revenait, chaque soir à la même
heure, manger et retournait dans son camp. Au fur et à mesure la
sympathie vint. Nos soldats lui taillèrent les cheveux, le rasèrent, et
lui donnèrent de quoi coudre ses habits. Celui qui le soignait le plus
était justement celui qui sous l'impression du livre de Loti avait
annoncé qu'il mangerait tout cru le premier Bulgare qu'il attraperait.
Un jour, le Bulgare ne vint pas; on garda sa part pour lui remettre à
son arrivée. Il revint le lendemain, mais il nous dit que c'était la
dernière fois, car son officier s'étant aperçu qu'il venait au camp
turc, l'avait fait battre et lui avait défendu de venir chez nous
prendre son pain...