_Je reçois d'un groupe de Juifs de Salonique la protestation suivante,
qui est toute à l'honneur de la race israélite_:
Cher maître,
A la page 119[11] de votre livre, vous dites: «Pauvres Turcs, les voici
reniés même par les Juifs de Salonique.»
[11] Page 126 de cette nouvelle édition.
Au nom de tous mes coreligionnaires, je viens protester contre cette
affirmation. Non, les Juifs de Salonique n'ont pas renié leurs amis les
Turcs. La lettre à laquelle vous faites allusion pour l'attester, et que
le _Temps_ s'est empressé de reproduire, est l'oeuvre d'un Grec,
fonctionnaire au bureau de la presse d'ici, qui pour la circonstance a
cru politique de mettre un nez juif; elle a été publiée dans un petit
journal grec gouvernemental de langue française, fondé pour attirer les
Juifs, tous de culture française, à l'hellénisme.
Non, cher maître, les Juifs d'ici n'ont pas renié les Turcs; ils n'ont
pas oublié que, à l'époque où toute la chrétienté, liguée dans une
commune pensée de haine, traquait de toutes parts leurs ancêtres errants
à travers les mers en quête d'un gîte, le Turc leur ouvrit larges les
portes de l'hospitalité. Non, les Juifs de Salonique n'ont pas renié
leurs amis les Turcs. Ce petit fonctionnaire grec en a menti. L'attitude
des Juifs de Salonique a été héroïque lors de l'entrée des armées
grecques dans la ville. Risquant les pires représailles de la part des
soldats ivres de leurs victoires, les Juifs, malgré des injonctions
directes, refusèrent énergiquement de pavoiser aux couleurs helléniques.
Ils observèrent une réserve si digne et si sincèrement attristée qu'ils
s'attirèrent, durant plusieurs jours, les haines et la colère de la
populace et de la soldatesque. On viola leurs femmes, on pilla leurs
maisons, on les maltraita, on les emprisonna, et on fit peser sur eux,
pendant une semaine, la menace d'un massacre en masse.
Encore aujourd'hui, après trois mois d'occupation, malgré des avances
pressantes, des protestations de sympathie, de fervente amitié, les
Grecs n'ont pu obtenir que les Juifs renient les Turcs. La conversation
du Grand Rabbin avec le roi de Grèce, que tous les journaux ont publiée,
en est la preuve évidente. La mémoire de notre peuple est fidèle et
tenace: l'empreinte de la reconnaissance ne saurait s'en effacer.
* * * * *
Je ne donne pas le nom des signataires, par crainte de leur attirer de
cruels châtiments.