_KREUZZEITUNG, 5 février._
_En éditorial et sous la signature de Theodor Schiemann:_
Les bandes qui suivent les troupes bulgares et serbes, les comitadjis,
se rassemblent partout comme des hyènes, et malheur à quiconque tombe
entre leurs mains! A notre satisfaction, l'Italie a pris l'initiative de
réclamer une enquête au sujet des atrocités qui ont été commises par ces
bêtes fauves sur le sol albanais, macédonien et thrace. Sir Edw. Grey,
en présence d'une question posée à ce sujet à la Chambre des Communes,
s'est réfugié derrière un «_ignoramus_», bien que son devoir eût été de
savoir, et d'ailleurs l'Angleterre n'a pas l'habitude de se taire quand
il s'agit d'atteintes portées aux fondements de la morale humaine.
Le docteur Ernst Jaeckh a fait paraître un livre intitulé: _L'Allemagne
en Orient après la guerre balkanique_ (chez Martin Möricke, Munich
1913). Il a rendu ainsi le service de mettre en lumière, grâce aux
communications de témoins dignes de foi, les faits qui, à la honte de
l'humanité, se sont accomplis dans cette guerre épouvantable. Nous ne
pouvons nous empêcher d'en signaler quelques-uns empruntés aux récits de
témoins allemands: fonctionnaires, pasteurs, etc... Il existe d'ailleurs
des documents officiels et des photographies qui confirment notre
affirmation.
«La conduite des Bulgares, déclare une lettre allemande, dépasse au
décuple tout ce que les Turcs ont pu commettre, et on pourrait croire
revenus les temps des Huns ou les périodes les plus terribles de la
guerre de Trente Ans. C'est toujours la même histoire: les hommes
trouvés dans les villages et les villes sont massacrés sans pitié, les
femmes et les filles sont violées, les villages sont pillés et brûlés,
et ce que les balles ont épargné meurt de faim et de froid.»
Voici d'ailleurs un exemple:
«Dans le village de Pétropo, deux jeunes filles ont été violées devant
les yeux de leur mère; celle-ci, ne pouvant supporter ce spectacle,
saisit un fusil et tira. Ce fut le signal d'un véritable bain de sang.
On rassembla toutes les femmes et toutes les filles, on les enferma dans
le café du village et on y mit le feu. Toutes périrent dans les flammes
au milieu de cris déchirants.»
Ce cas est tout à fait typique. Dans certains endroits, on a eu le front
de donner aux victimes le baptême chrétien (!!!) avant de les massacrer.
Dans le village d'Esehkeli, près de Kilikich, on a enterré vivantes dix
jeunes filles.
Une dame autrichienne écrit de Cavalla à son frère:
«Des gens qui n'avaient pas commis d'autre crime que celui d'être
musulmans et pris parmi les notables de la ville, furent emprisonnés et
traités sans procédure de la façon la plus cruelle. A minuit, les
prisonniers furent éveillés, dépouillés de leurs vêtements, attachés
trois par trois, lardés de coups de baïonnette et assommés à coups de
crosse. La première nuit, trente-neuf furent exécutés, la seconde nuit,
quinze, etc... A Serrès, les Turcs se mirent en défense et abattirent
deux soldats. Aussitôt l'officier qui commandait ces derniers tira sa
montre et dit: «Il est maintenant quatre heures; jusqu'à demain quatre
heures, faites des Turcs ce que vous voudrez.» Ces bêtes fauves
massacrèrent pendant ces vingt-quatre heures 1.200 Turcs, d'après les
uns, 1.900 d'après les autres...»
Sans aucun doute, l'appel à la croisade du tsar Ferdinand est cause de
ces atrocités. Le colonel Veit raconte que les comitadjis ont brûlé
toutes les localités musulmanes entre Tchataldja et Andrinople.
«On ne voit plus aujourd'hui une seule maison, une seule cabane; tout a
disparu dans les flammes. Des milliers de familles ruinées ont émigré,
emportant leur petit avoir ainsi que leurs femmes et leurs enfants dans
des chars traînés par des buffles. Ils sont en ce moment devant les
portes de Constantinople où la faim les tourmente. Ils ne se plaignent
pas, ils ne mendient pas et se nourrissent misérablement de quelques
grains de maïs. A Büyük Kardistan, j'ai vu moi-même des douzaines de
blessés turcs que les troupes en déroute n'avaient pu emmener avec elles
et que les patrouilles bulgares ont horriblement mutilés. Nous autres
officiers, nous l'avons déjà répété à des correspondants de guerre:
c'est en caractères de feu qu'il faudrait répandre sur la terre la
nouvelle de toutes ces atrocités...»
Au contraire, tous les rapports sont à la louange des Turcs, tels sont
ceux du capitaine Rein, et du professeur Dühring. Ce dernier, en parlant
des Turcs, les qualifie de «peuple honnête et brave» et conclut par ces
mots: «Ils ne sont pas encore mûrs pour la civilisation européenne.
Espérons cependant qu'il sera permis à la Turquie de renaître en Asie
Mineure, car les Turcs le méritent pour leurs qualités: ils sont pieux,
fidèles, honnêtes, simples et braves.» Le capitaine Rein, lui, résume
son jugement dans le mot de Bismarck: «Le Turc est le seul gentilhomme
de l'Orient.»
Quand on songe à toutes les atrocités commises et dont nous ne citons
ici qu'une faible partie, on comprend le cri d'appel du docteur Jaeckh:
«Il n'y a donc en Europe aucune volonté, aucune main en faveur de
l'humanité, aucune voix en faveur de la civilisation? Et cependant, les
faits qui se sont passés sont établis par des documents sérieux, par des
photographies, etc...»
Il nous semble impossible que l'opinion ne s'agite pas et que
l'initiative prise par l'Italie reste sans écho. C'est en vain que la
Russie s'efforce de cacher les crimes de ses protégés bulgares et
serbes. C'est en vain que la presse française persiste à se taire. C'est
en vain que Sir Edw. Grey reste d'un flegme glacial et bouche ses
oreilles pour ne pas entendre et ses yeux pour ne pas voir.