_Lettre à moi adressée par deux Français hautement honorables, qui
s'étaient fixés à Salonique et vont être obligés d'en partir._
Salonique, 19 janvier 1913.
Un calme relatif existe en ce moment, avec la Cour martiale et la
censure préalable. Et combien encore de vilenies!
L'exode des familles musulmanes est presque général. Les Israélites à
leur tour songent à partir. Quant à nous, Français, beaucoup des nôtres
ont déjà perdu leur situation.
Grecs et Bulgares se disputent la ville.
Le Bulgare, plus brutal, fera sentir son joug plus inexorablement; le
Grec, avec plus d'hypocrisie. Quant à la France, l'admirable expansion
de sa langue, de son influence industrielle et morale, sera absolument
détruite. Déjà toutes les communications officielles, toutes les
enseignes, tous les avis de chemins de fer ou de trains qui se faisaient
en français ne se font plus qu'en grec.
Chaque jour nous apporte de nouveaux témoignages des atrocités bulgares.
Elles dépassent l'imagination. Des femmes enceintes ont été éventrées
et, de la population musulmane de cette partie de la Macédoine, il ne
reste que les fuyards.
Quant aux prisonniers turcs qui étaient à Salonique, _on ne les voit
plus_. Et les officiers bulgares, pressés de questions, commencent à
avouer qu'ils les ont méthodiquement exterminés.
X
_Lettre que m'adresse le colonel français Malfeyt, qui fut détaché
pendant sept ans dans la gendarmerie internationale de Macédoine._
J'ai vécu avec les Turcs pendant sept ans, à Salonique, Monastir, Uskub,
dans toutes les classes de la société et surtout parmi les soldats;
c'est vous dire combien je les connais et, dès lors, combien je les
aime.
Pendant mes années de service en Macédoine, je n'ai jamais constaté ni
entendu parler de crimes commis par des Turcs, et je crois qu'on ne
pourrait pas en signaler un seul, en _prouver_ un seul, tandis que je
puis citer par douzaines des crimes commis par les Balkaniques. Les
autorités ottomanes dépêchaient constamment des troupes pour mettre à la
raison les bandes grecques, serbes ou bulgares, qui s'entretuaient,
fomentaient des troubles et maintenaient le pays dans une anarchie
continuelle. Est-ce que ce sont ces répressions qu'on appelle des
massacres? Dans ce cas, moi aussi, j'ai contribué à pourchasser ces
bandes.
En Asie Mineure, n'y a-t-il pas une tranquillité parfaite? Pendant les
deux années que j'ai parcouru le pays, je n'ai jamais entendu parler de
meurtre ni de vol! On peut dormir portes ouvertes! Et cependant il y a
des Grecs et des étrangers en grand nombre; _mais ici aucune puissance
ne poursuit une politique annexioniste_.
Non, notre injustice envers les Turcs est révoltante. Ce peuple si bon,
si doux, si digne, ne mérite que notre estime.