VIII

_Lettre adressée à M. J. Odelin, qui, dans _l'OEuvre_, a si vaillamment

fait campagne pour le bon droit, par M. Lucien Maurouard, ministre

plénipotentiaire, qui fut vingt ans diplomate français en Orient._

Paris, le 2 janvier 1913.

Monsieur,

Par ce fait même que les Turcs sont plus adonnés à l'agriculture

qu'enclins aux initiatives industrielles et financières, l'Empire

ottoman est terre d'élection pour le développement des intérêts

économiques étrangers.

Voilà plusieurs siècles qu'à la faveur des Capitulations, nos comptoirs

commerciaux se sont installés dans les Échelles du Levant, y prospérant

avec sécurité, et, de nos jours, mines, ports, quais, phares, chemins de

fer, régies financières, banques, manufactures et exploitations diverses

se sont créés dans cet Empire sous la direction de notre personnel

technique français et avec le concours de nos capitaux.

Voilà bien longtemps aussi que nos missions, nos écoles (laïques ou

religieuses) propagent dans la plupart des villes notre enseignement et

notre influence, à l'abri, non seulement d'une parfaite tolérance, mais

même de réels privilèges.

En cas d'incidents dommageables aux personnes ou aux propriétés

étrangères, on sait combien la protection de ces intérêts et l'obtention

d'indemnités s'il y a lieu, sont facilitées aux autorités diplomatiques

et consulaires par le régime des Capitulations.

Voilà pour le passé; et voici pour l'avenir.

Assez différente est et sera sans doute la situation dans les

territoires détachés de l'Empire pour la formation et l'accroissement

des États balkaniques.

Ces peuples jeunes se montrent, comme c'est leur droit d'ailleurs,

animés d'un nationalisme ardent, à tendances plus ou moins

exclusivistes, et certainement moins propice que la mentalité et les

usages musulmans à la pénétration des intérêts étrangers.

Il est notoire que la Croix orthodoxe, qui préside religieusement et

politiquement aux destinées des États balkaniques, est nettement adverse

à la Croix catholique et qu'elle cherche à évincer celle-ci autant

qu'elle le peut.

J'ai pu l'observer pendant un séjour de quatorze années en Grèce.

Les réserves protocolaires, formulées par la France dans les traités

pour l'institution du Royaume de Grèce et l'annexion des Iles Ioniennes,

sont éludées par les autorités helléniques sur des points de réelle

importance: reconnaissance et situation de certains évêques latins;

statut des mariages mixtes.

En raison même de ce que leur excellente tenue leur assure une clientèle

nombreuse et distinguée, les écoles catholiques sont plus ou moins

jalousées, ce qui, combiné avec l'influence de l'antagonisme

confessionnel, les met parfois en butte à des attaques de presse et à

des tracasseries administratives sous de fallacieux prétextes.

Il me paraît aussi que nos intérêts commerciaux et industriels n'ont

qu'à perdre au passage de la domination turque à la domination

balkanique.

Ces données ont été généralement omises dans presque tout ce qui s'est

publié à l'occasion du conflit oriental.

Par contre, on a donné un large mais immérité regain aux légendes

tendancieuses et spécialement à celles qui sont relatives aux massacres

et pillages, mis indistinctement à la seule charge des Turcs, dans le

but, semble-t-il, de les discréditer devant l'opinion publique; or, il

est avéré que le Turc, naturellement placide, ne se livre à des

violences que provoqué par une rébellion: j'en ai été témoin moi-même en

Crète, où les violences ont toujours eu le caractère de réciprocité

entre chrétiens et musulmans.

De même en Macédoine, ce fut entre les alliés d'aujourd'hui, rivaux

quand même, ennemis d'hier, et peut-être aussi de demain, entre Bulgares

et Grecs, que se produisit un long échange d'actes de barbarie comme

moyen d'éviction et d'intimidation au service de la propagande

politique.

Turquie agonisante · 第 52 / 101 题