«... Les Turcs continuent à se livrer au pillage et à tous les excès,
tant en Macédoine qu'en Thrace et en Épire...»
(_Les Agences._)
Tous les deux à trois jours, cette information revient comme un
_leitmotiv_ dans les communiqués que les agences télégraphiques
d'Athènes, de Sofia et de Belgrade envoient sans se lasser à la presse
mondiale, qui les enregistre bénévolement. Je demande la permission de
donner aux lecteurs français connaissance des nouvelles lamentables qui
parviennent directement de Salonique, de Serrès, de Cavalla et d'autres
centres macédoniens, et qui montrent sous un jour diamétralement opposé
les prétendus excès turcs.
Tout le monde sait déjà ce qui s'est passé à Salonique, où l'armée
grecque s'est livrée à un sac en règle de la ville. Je n'insisterai donc
pas sur ces pénibles événements, me contentant d'ajouter que dans les
premiers jours de décembre, malgré les démentis arrachés par la force,
la tranquillité était encore bien loin d'être revenue. Les Saloniciens
n'osaient pas sortir de chez eux et ils se mettaient à plusieurs, en
plein jour, pour aller jusque chez le boulanger ou l'épicier.
A Serrès, au moment de l'entrée des Bulgares dans la ville, un Turc tira
deux coups de feu et abattit deux soldats. Ce fut pour les envahisseurs
le signal d'un carnage épouvantable, autorisé par les supérieurs. Durant
vingt-quatre heures, sous la conduite des orthodoxes indigènes, et sous
l'oeil indulgent de leurs chefs, les soldats bulgares pillèrent,
volèrent, violèrent, massacrèrent, s'enivrant de sang et de rapine. Plus
de _quinze cents_ musulmans tombèrent victimes de ce carnage inouï.
Naturellement, les juifs ne furent pas épargnés. Un des leurs, M. H.
Florentin, vit sa demeure envahie par une horde sanguinaire qui fit main
basse sur les objets de valeur, détruisant tout ce qui ne pouvait pas
être emporté.
A Cavalla, la tuerie ne fut pas aussi terrible, mais les actes de
sauvagerie ne furent pas moins atroces. Le nombre des notables musulmans
égorgés comme des moutons n'est pas inférieur à cent cinquante. Le
consul d'Autriche-Hongrie, M. Adolf Wix, n'a dû son salut qu'en se
réfugiant à bord d'un bateau du Lloyd. De connivence avec la police
bulgare, trois voïvodes se présentèrent, à minuit, chez les riches
négociants en tabacs israélites. Malgré les prières, les supplications,
les offres de toutes sortes des femmes éplorées, les comitadjis
enlevèrent six chefs de famille, dont un asthmatique, un rhumatisant, un
troisième atteint d'obésité, et les conduisirent par une pluie
torrentielle à Yeni-Keuy, situé à six heures de distance. Les malheureux
ne furent relâchés que le surlendemain, contre une rançon de 22.000
livres turques (500.000 francs). Les voïvodes auteurs de cet acte de
brigandage seraient les compagnons de Tchernopeïew, caïmacam actuel de
Cavalla.
A Drama, à Nousretli, dans la région de Xanthie, à Demir-Hissar, et un
peu partout, où les croisés ont pourchassé les adeptes du croissant, les
mêmes scènes se sont déroulées sous l'oeil bienveillant des officiers,
presque avec leur consentement, sous leurs ordres peut-être.
_Soixante-dix mille_ musulmans ont été ainsi massacrés par les
conquérants qui ont juré d'exterminer l'Islam, d'en extirper la racine.
Ce qu'il y a de plus révoltant, c'est l'attitude des orthodoxes sujets
ottomans qui servent d'espions aux vainqueurs.
N'est-il pas temps pour la presse, ce quatrième pouvoir, de demander un
peu de pitié, un peu de charité chrétienne, pour tant d'innocents, tant
de veuves, tant d'orphelins, dont le seul crime est d'être nés
musulmans?