A l'heure où j'écris, sait-on de quoi s'occupent les Pérotes? (On nomme
là-bas Pérotes les chrétiens, grecs ou autres, grecs surtout, qui
habitent Péra, le vaste faubourg levantin de Constantinople.) Donc,
sait-on de quoi ils s'occupent? De la Mi-Carême et de tout ce qui
s'ensuit, fêtes, bals, déguisements! Et c'est si déplacé, si honteux,
que la presse commence tout de même à murmurer. Est-ce que la plus
élémentaire éducation ne commanderait pas au moins de faire silence, en
ce moment, dans la grande ville tragique? Vraiment, l'attitude de ces
gens-là justifie une fois de plus le mot de Bismarck: «En Orient,
disait-il, il n'y a de _gentilshommes_ que les Turcs.»
Ils vont se déguiser et danser, les Pérotes! Et dans les rues, sous
leurs fenêtres, passent les hommes qui se rendent aux lignes de
Tchataldja, à la suprême tuerie. Et partout, dans des maisons trop
étroites bondées de petits lits misérables, des blessés manquent du
nécessaire, demandent un peu d'eau, un peu de pain, appellent pour qu'on
vienne laver leurs blessures qui pourrissent. Et la campagne, à perte de
vue, est pleine de morts qui se décomposent sous la neige. Et tout près,
de l'autre côté des ponts, dans l'immense Stamboul aux trois quarts
incendié (_mais seulement ses quartiers turcs, comme par hasard_) tout
ce qui n'est pas parti pour l'armée, des femmes, des enfants, des
vieillards, errent sans vêtements, la faim aux entrailles et le froid
jusqu'aux os. Ils ne se déguiseront pas pour la Mi-Carême, ceux-là, non;
mais ils vaudraient l'aumône de quelque couverture ou de quelque vieux
manteau, pauvres incendiés qui n'ont plus rien.
Les Pérotes vont s'offrir des bals! Mais, Dieu merci! les femmes de
toutes les ambassades d'Europe songent plutôt aux blessés. A leur tête
est notre admirable ambassadrice, qui ne quitte guère les ambulances, le
chevet des mourants. Pour donner aussi l'exemple, nous avons nos soeurs
de charité françaises que les Turcs bénissent, et l'une d'elles, l'une
des plus hautement vénérables, m'écrivait hier: «Nous prions Dieu chaque
jour pour qu'il nous laisse sous la domination musulmane; que
deviendrions-nous si les autres arrivaient ici?»
_Les autres_, c'est-à-dire les orthodoxes et surtout les exarchistes! Ce
n'est pas seulement pour les Turcs qu'ils sont intraitables, ces
_autres_-là; une fois de plus ils viennent de le prouver. On sait le
refus opposé par la Bulgarie aux prières réitérées de la France, qui
voulait, à Andrinople, une zone neutre où nos nationaux, nos religieuses
ne risqueraient pas à toute heure la mort. Et pas un journal n'a été
flétrir le fait suivant: l'Impératrice d'Allemagne, ayant écrit de sa
propre main à la Reine Éléonore pour lui demander de laisser entrer à
Andrinople des caisses de remèdes avec une délégation de la Croix-Rouge,
essuya un échec; sous la pression du vautour de Bulgarie, la plus
malheureuse des reines fut obligée de répondre par un refus. L'Empereur
allemand n'a pas dû, j'imagine, apprécier beaucoup ce procédé du petit
confrère. Qu'une place assiégée ne veuille laisser sortir personne, par
crainte de renseignements qui seraient donnés sur l'état de la garnison,
cela s'explique sans peine. Mais des assiégeants, refuser l'entrée à
quelques infirmiers avec leur matériel sanitaire, quelles raisons
stratégiques pourrait-on bien inventer comme excuse à cette
brutalité-là?
_Les autres_--les Bulgares--en toute tranquillité, sous les yeux fermés
de l'Europe complice, procèdent à l'extermination systématique des
Musulmans dans les provinces envahies. Je laisse de côté les rapports de
source turque: on pourrait les croire exagérés. Chez les Slaves, bien
entendu, c'est la conspiration du silence, plus encore que chez nous.
Mais il y a les nombreux officiers français détachés dans la gendarmerie
internationale de Macédoine[7], ceux qui n'ont pas accepté le mot
d'ordre diplomatique, et qui ne reculent pas; leurs rapports, publiés
quand même, sont terrifiants; il semble toutefois que personne en France
n'ait daigné les lire. Il y a les religieux des confréries latines
établies en Turquie. Et enfin, il y a, par légions, d'irrécusables
témoins autrichiens ou allemands, des fonctionnaires, des docteurs, des
pasteurs, des officiers qui, dans toute la presse étrangère non muselée
comme la nôtre, ont signé d'effroyables réquisitoires. Aux premiers
rangs de ceux-là, parmi tant d'autres, je citerai le docteur Ernst
Jaeckh, le général Baumann, le colonel Veit, le capitaine Rein, le
professeur Dühring, dont les rapports documentés, appuyés de
photographies hideuses, sont pour faire frémir: pillages, incendies,
viols sadiques, mutilations qui ne se peuvent écrire; massacres de non
combattants, préalablement liés en tas avec des cordes, puis lardés à
coups de baïonnettes et achevés à coups de triques; vieilles femmes
enfermées dans des granges auxquelles on mettait le feu; musulmans qu'on
inondait de pétrole avant de les empiler dans les mosquées pour les y
brûler vifs...
[7] Colonel Foulon, colonel Malfeyt, etc., etc.
Sur toute cette sauvagerie planait un fanatisme bas et bestial; on
brisait les stèles funéraires aux inscriptions coraniques et on
profanait les tombes; aux assassinats on mêlait le nom du Christ, et il
arrivait parfois que les meurtriers baptisaient de force avant de
massacrer! Plus enragés encore que les envahisseurs, et plus lâches, les
chrétiens ottomans sortaient à leur rencontre, les guidaient vers les
maisons turques, d'abord vers les plus riches, leur dénonçaient les
cachettes de l'argent ou des jeunes femmes, pillaient avec eux et
tuaient avec eux. Les Turcs, du reste, ne furent pas les seuls sur qui
se déchaîna cette frénésie rouge, que l'Europe encourage; les Juifs,
bien entendu, pâtirent presque autant qu'eux; les Roumains aussi
endurèrent la persécution de ces chrétiens exarchistes, leurs églises
furent profanées et leurs livres sacrés mis en pièces, au ruisseau.
Un détail naïf et d'une étrangeté touchante, au milieu de tant
d'horreurs. Des jeunes filles musulmanes auxquelles on avait arraché
leur voile--premier grand outrage--avant de les mener en pâture vers les
soldats, s'étaient couvert le visage des couches d'une boue épaisse
ramassée dans les ornières du chemin...
«Pour nous refouler en Asie, m'écrivait un derviche, tant de crimes
n'étaient même pas nécessaires; nous serions partis de nous-mêmes.
Nous aurions quitté, bien entendu, les provinces conquises, plutôt que
de rester sous le couteau bulgare, il n'y avait qu'à nous en laisser
le temps. N'a-t-on pas vu tous ceux d'entre nous, qui ont pu fuir
devant la grande boucherie, affluer sous les murs de Constantinople,
et attendre là, résignés, dignes bien que mourant de faim, attendre,
des jours et des nuits, qu'il y eût des bateaux pour les passer sur
cette rive asiatique d'où sont venus nos pères?»
Oui, mais ce n'était pas le déblaiement, c'était l'extermination féroce
qu'il fallait aux «libérateurs»! Et cela continue, et cela va continuer
encore, tant qu'il restera dans la province d'Andrinople un seul village
qui ne soit pas un amas de ruines calcinées avec des cadavres plein les
rues. _Et toutes les chancelleries le savent de la façon la plus
certaine_, et, toutes, elles gardent le silence, et partout la
conscience publique est volontairement trompée[8].
[8] Il se trouve encore chez nous, après tant de révélations
indiscutables, des petites feuilles de province pour écrire: «les
_prétendues_ atrocités des Bulgares». Les grands journaux cependant
n'oseraient plus.
En vain les Turcs ont-ils demandé avec instances qu'une commission
internationale fût envoyée dans les territoires envahis, suppliant même
qu'on l'envoyât tout de suite, pendant que des milliers de cadavres de
femmes ou d'enfants pourrissent encore sur la terre. L'Italie seule a
fait mine de vouloir entendre; mais, devant le flegmatique refus d'une
autre grande puissance, on en est resté là. Qu'importe à présent les
prières des Turcs! Ils sont vaincus, les chancelleries n'ont plus besoin
de leur présence, ayant réussi à découvrir pour l'«équilibre européen»
une autre formule, où toutes les rapacités vont trouver bien mieux leur
profit!
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