2 mars 1913.

A l'heure où j'écris, sait-on de quoi s'occupent les Pérotes? (On nomme

là-bas Pérotes les chrétiens, grecs ou autres, grecs surtout, qui

habitent Péra, le vaste faubourg levantin de Constantinople.) Donc,

sait-on de quoi ils s'occupent? De la Mi-Carême et de tout ce qui

s'ensuit, fêtes, bals, déguisements! Et c'est si déplacé, si honteux,

que la presse commence tout de même à murmurer. Est-ce que la plus

élémentaire éducation ne commanderait pas au moins de faire silence, en

ce moment, dans la grande ville tragique? Vraiment, l'attitude de ces

gens-là justifie une fois de plus le mot de Bismarck: «En Orient,

disait-il, il n'y a de _gentilshommes_ que les Turcs.»

Ils vont se déguiser et danser, les Pérotes! Et dans les rues, sous

leurs fenêtres, passent les hommes qui se rendent aux lignes de

Tchataldja, à la suprême tuerie. Et partout, dans des maisons trop

étroites bondées de petits lits misérables, des blessés manquent du

nécessaire, demandent un peu d'eau, un peu de pain, appellent pour qu'on

vienne laver leurs blessures qui pourrissent. Et la campagne, à perte de

vue, est pleine de morts qui se décomposent sous la neige. Et tout près,

de l'autre côté des ponts, dans l'immense Stamboul aux trois quarts

incendié (_mais seulement ses quartiers turcs, comme par hasard_) tout

ce qui n'est pas parti pour l'armée, des femmes, des enfants, des

vieillards, errent sans vêtements, la faim aux entrailles et le froid

jusqu'aux os. Ils ne se déguiseront pas pour la Mi-Carême, ceux-là, non;

mais ils vaudraient l'aumône de quelque couverture ou de quelque vieux

manteau, pauvres incendiés qui n'ont plus rien.

Les Pérotes vont s'offrir des bals! Mais, Dieu merci! les femmes de

toutes les ambassades d'Europe songent plutôt aux blessés. A leur tête

est notre admirable ambassadrice, qui ne quitte guère les ambulances, le

chevet des mourants. Pour donner aussi l'exemple, nous avons nos soeurs

de charité françaises que les Turcs bénissent, et l'une d'elles, l'une

des plus hautement vénérables, m'écrivait hier: «Nous prions Dieu chaque

jour pour qu'il nous laisse sous la domination musulmane; que

deviendrions-nous si les autres arrivaient ici?»

_Les autres_, c'est-à-dire les orthodoxes et surtout les exarchistes! Ce

n'est pas seulement pour les Turcs qu'ils sont intraitables, ces

_autres_-là; une fois de plus ils viennent de le prouver. On sait le

refus opposé par la Bulgarie aux prières réitérées de la France, qui

voulait, à Andrinople, une zone neutre où nos nationaux, nos religieuses

ne risqueraient pas à toute heure la mort. Et pas un journal n'a été

flétrir le fait suivant: l'Impératrice d'Allemagne, ayant écrit de sa

propre main à la Reine Éléonore pour lui demander de laisser entrer à

Andrinople des caisses de remèdes avec une délégation de la Croix-Rouge,

essuya un échec; sous la pression du vautour de Bulgarie, la plus

malheureuse des reines fut obligée de répondre par un refus. L'Empereur

allemand n'a pas dû, j'imagine, apprécier beaucoup ce procédé du petit

confrère. Qu'une place assiégée ne veuille laisser sortir personne, par

crainte de renseignements qui seraient donnés sur l'état de la garnison,

cela s'explique sans peine. Mais des assiégeants, refuser l'entrée à

quelques infirmiers avec leur matériel sanitaire, quelles raisons

stratégiques pourrait-on bien inventer comme excuse à cette

brutalité-là?

_Les autres_--les Bulgares--en toute tranquillité, sous les yeux fermés

de l'Europe complice, procèdent à l'extermination systématique des

Musulmans dans les provinces envahies. Je laisse de côté les rapports de

source turque: on pourrait les croire exagérés. Chez les Slaves, bien

entendu, c'est la conspiration du silence, plus encore que chez nous.

Mais il y a les nombreux officiers français détachés dans la gendarmerie

internationale de Macédoine[7], ceux qui n'ont pas accepté le mot

d'ordre diplomatique, et qui ne reculent pas; leurs rapports, publiés

quand même, sont terrifiants; il semble toutefois que personne en France

n'ait daigné les lire. Il y a les religieux des confréries latines

établies en Turquie. Et enfin, il y a, par légions, d'irrécusables

témoins autrichiens ou allemands, des fonctionnaires, des docteurs, des

pasteurs, des officiers qui, dans toute la presse étrangère non muselée

comme la nôtre, ont signé d'effroyables réquisitoires. Aux premiers

rangs de ceux-là, parmi tant d'autres, je citerai le docteur Ernst

Jaeckh, le général Baumann, le colonel Veit, le capitaine Rein, le

professeur Dühring, dont les rapports documentés, appuyés de

photographies hideuses, sont pour faire frémir: pillages, incendies,

viols sadiques, mutilations qui ne se peuvent écrire; massacres de non

combattants, préalablement liés en tas avec des cordes, puis lardés à

coups de baïonnettes et achevés à coups de triques; vieilles femmes

enfermées dans des granges auxquelles on mettait le feu; musulmans qu'on

inondait de pétrole avant de les empiler dans les mosquées pour les y

brûler vifs...

[7] Colonel Foulon, colonel Malfeyt, etc., etc.

Sur toute cette sauvagerie planait un fanatisme bas et bestial; on

brisait les stèles funéraires aux inscriptions coraniques et on

profanait les tombes; aux assassinats on mêlait le nom du Christ, et il

arrivait parfois que les meurtriers baptisaient de force avant de

massacrer! Plus enragés encore que les envahisseurs, et plus lâches, les

chrétiens ottomans sortaient à leur rencontre, les guidaient vers les

maisons turques, d'abord vers les plus riches, leur dénonçaient les

cachettes de l'argent ou des jeunes femmes, pillaient avec eux et

tuaient avec eux. Les Turcs, du reste, ne furent pas les seuls sur qui

se déchaîna cette frénésie rouge, que l'Europe encourage; les Juifs,

bien entendu, pâtirent presque autant qu'eux; les Roumains aussi

endurèrent la persécution de ces chrétiens exarchistes, leurs églises

furent profanées et leurs livres sacrés mis en pièces, au ruisseau.

Un détail naïf et d'une étrangeté touchante, au milieu de tant

d'horreurs. Des jeunes filles musulmanes auxquelles on avait arraché

leur voile--premier grand outrage--avant de les mener en pâture vers les

soldats, s'étaient couvert le visage des couches d'une boue épaisse

ramassée dans les ornières du chemin...

«Pour nous refouler en Asie, m'écrivait un derviche, tant de crimes

n'étaient même pas nécessaires; nous serions partis de nous-mêmes.

Nous aurions quitté, bien entendu, les provinces conquises, plutôt que

de rester sous le couteau bulgare, il n'y avait qu'à nous en laisser

le temps. N'a-t-on pas vu tous ceux d'entre nous, qui ont pu fuir

devant la grande boucherie, affluer sous les murs de Constantinople,

et attendre là, résignés, dignes bien que mourant de faim, attendre,

des jours et des nuits, qu'il y eût des bateaux pour les passer sur

cette rive asiatique d'où sont venus nos pères?»

Oui, mais ce n'était pas le déblaiement, c'était l'extermination féroce

qu'il fallait aux «libérateurs»! Et cela continue, et cela va continuer

encore, tant qu'il restera dans la province d'Andrinople un seul village

qui ne soit pas un amas de ruines calcinées avec des cadavres plein les

rues. _Et toutes les chancelleries le savent de la façon la plus

certaine_, et, toutes, elles gardent le silence, et partout la

conscience publique est volontairement trompée[8].

[8] Il se trouve encore chez nous, après tant de révélations

indiscutables, des petites feuilles de province pour écrire: «les

_prétendues_ atrocités des Bulgares». Les grands journaux cependant

n'oseraient plus.

En vain les Turcs ont-ils demandé avec instances qu'une commission

internationale fût envoyée dans les territoires envahis, suppliant même

qu'on l'envoyât tout de suite, pendant que des milliers de cadavres de

femmes ou d'enfants pourrissent encore sur la terre. L'Italie seule a

fait mine de vouloir entendre; mais, devant le flegmatique refus d'une

autre grande puissance, on en est resté là. Qu'importe à présent les

prières des Turcs! Ils sont vaincus, les chancelleries n'ont plus besoin

de leur présence, ayant réussi à découvrir pour l'«équilibre européen»

une autre formule, où toutes les rapacités vont trouver bien mieux leur

profit!

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Turquie agonisante · 第 33 / 101 题