Notre chère France où donc est-elle, notre généreuse France qui, jadis,
s'enthousiasmait pour toutes les justes causes, notre France qui, au
moment de l'inique partage de la Pologne, fut secouée d'un si beau
frisson de révolte? Elle qui, hier encore, plus que toute autre nation,
savait s'indigner et protester contre les crimes, la voici, hélas! au
premier rang de l'impitoyable meute!... Or, cette fois, il ne s'agit
plus seulement, comme pour la Pologne, de partager et d'asservir; non,
c'est la destruction même d'une race qui va se perpétrer
systématiquement, et nous, Français, nous sommes en tête de ceux qui
poussent à la curée; de tous les gouvernements européens, c'est le nôtre
qui paraît s'obstiner le plus, sans profit d'ailleurs autant que sans
raison, contre la victime, pour lui arracher l'impossible, l'outrageante
et dernière concession: Andrinople, avec les îles!
En vain, tous ceux d'entre nous qui ont habité l'Orient, diplomates,
religieux, soeurs de charité, ingénieurs, industriels, sans distinction
_tous ceux qui savent_, jettent un appel d'alarme; personne ne daigne
les entendre. Ils essaient de protester dans les journaux; partout on
refuse d'insérer leurs lettres. Alors, beaucoup d'entre eux m'écrivent,
comme si j'y pouvais quelque chose: «Parlez pour nous, me disent-ils; il
y a une conjuration de silence, on étouffe la vérité; la presse est
muselée.» Et en même temps, les pires calomnies s'impriment, se
rééditent librement contre ce peuple turc qui agonise.
Mon Dieu! que l'on fasse donc une sorte de referendum, de plébiscite, de
consultation suprême, où seront conviés tous les Français qui vécurent
en Orient, dans nos établissements d'éducation, dans nos usines, dans
nos exploitations de voies ferrées, etc. Mais tous viendront affirmer
qu'ils ont trouvé chez les Turcs bon vouloir, hospitalité, tolérance
sans borne et probité admirable; chez les Balkaniques, au contraire,
mauvais procédés, jalousies féroces, brutalités et fourberies. Tous
parleront comme je parle moi-même, et, parce qu'ils sont légion, on les
croira peut-être!
Ma plus grande stupeur est de voir l'aberration des catholiques
français, qui, leurrés par cette impudente bouffonnerie de Ferdinand de
Cobourg: «La croix contre le croissant», ont pris fait et cause pour
leurs pires ennemis, les orthodoxes et surtout les farouches
exarchistes. Mais qu'ils lisent donc un peu l'histoire contemporaine de
Macédoine, de Thrace et de Syrie! Qu'ils interrogent donc tous leurs
chefs de missions là-bas, évêques, supérieurs de couvents, abbés ou
abbesses, avec lesquels je suis en accord complet sur ce point et qui
diront avec moi: Le danger pour les chrétiens romains, c'est la croix
grecque et surtout la croix bulgare.
Cette conjuration du silence sur les atrocités balkaniques, la voici
quand même un peu déjouée; les faits sont là et la vérité commence
d'éclater partout. On connaît à présent l'horreur des mutilations
accomplies sur des prisonniers turcs, les tueries en masse de
vieillards, de femmes et d'enfants, «les mosquées ardentes» où
flambèrent des fidèles enduits de pétrole, les jeunes filles aux seins
tranchés. On sait à présent que, là où passèrent les «libérateurs», il
ne reste guère que des cadavres et des ruines calcinées.
Un grand journal parisien (qui cependant avait daigné insérer l'hommage
rendu par ses correspondants de guerre à la modération des soldats
turcs), constatant l'autre jour que les atrocités balkaniques étaient
désormais indiscutables, exprimait le «regret» (_sic_) qu'elles aient
créé un courant de pitié depuis Berlin jusqu'à Londres «où l'on est
toujours si disposé à s'émouvoir». Et ce même journal, pour excuser son
«regret» stupéfiant, déclarait que ces crimes n'étaient qu'une juste
réaction, après cinq siècles effroyables en Thrace et en
Macédoine.--Toujours la légende des Turcs féroces, la légende si
longuement préparée et si perfidement entretenue par les
Balkaniques!--Féroces contre qui, s'il vous plaît? Est-ce contre les
Juifs, auxquels ils ont donné la plus paisible hospitalité depuis quatre
siècles, alors qu'on les massacrait chez les chrétiens? Est-ce contre
nous, Français, qui depuis l'époque de la Renaissance avons été
accueillis par eux avec tant de bon vouloir et de cordialité? Était-ce
même, au début de leur domination, contre ces orthodoxes ou exarchistes,
auxquels Mahomet II avait laissé leurs églises, leurs écoles et leur
langage? Si, dans la suite, ils ont été durs pour ces mêmes sujets
chrétiens, c'est qu'ils avaient affaire à des races essentiellement
brutales et meurtrières, qui d'ailleurs ne cessaient de se massacrer
entre elles. En Macédoine, depuis des siècles, les tueries n'ont jamais
fait trêve entre chrétiens de confessions ennemies. Or, chaque fois que,
dans un village, la sanglante bataille éclatait entre Grecs et Bulgares,
les deux camps s'alliaient ensuite contre les malheureux policiers
musulmans accourus pour mettre la paix, et tout finissait par l'incendie
et le pillage des maisons turques d'alentour. Il suffit de lire les
rapports rédigés par nos compatriotes, les officiers français au service
de la gendarmerie internationale de Macédoine, pour être édifié sur ces
tragédies chroniques; tous s'accordent pour en faire tomber la
responsabilité sur les Bulgares; ils constatent même que, neuf fois sur
dix, elles étaient organisées par les _comitadjis_, et de préférence
dans les parages habités par les étrangers,--afin de frapper
l'imagination de l'Europe, de fomenter sa réprobation unanime contre une
Turquie aussi incapable d'assurer la paix intérieure, en un mot de
préparer de longue main ce _tolle_ qui accueille à présent la détresse
des vaincus. Aujourd'hui, du reste, que l'oeuvre de déconsidération est
accomplie à souhait, la Bulgarie s'occupe d'arrêter par centaines ses
comitadjis, dont elle n'a plus besoin et qui pourraient devenir
compromettants. Oui, la vie était effroyable dans ces farouches
contrées, je le reconnais; mais elle continuera de l'être, n'en doutons
pas, après l'extermination des derniers Turcs.
Grecs et Bulgares n'ont cessé de se haïr à mort; malgré leur alliance
temporaire, attendons l'heure où ils recommenceront de se massacrer
entre eux, tout en persécutant, bien entendu, les catholiques et surtout
les pauvres Uniates (orthodoxes ralliés au catholicisme).
Il faut que la bonne foi de ce même grand journal parisien ait été
surprise, je veux l'espérer, pour qu'il ait publié la lettre d'«un de
ses abonnés» sur l'apaisement à Salonique. A en croire ce personnage,
tout se serait passé là-bas le mieux du monde, à part quelques petits
désordres inévitables qui auraient amené, les premiers jours, «un peu de
mauvaise humeur» (_sic_). «Un peu de mauvaise humeur» est vraiment une
trouvaille sans prix! Après trois ou quatre jours de pillages, de viols
et de tueries, un peu de mauvaise humeur, on en aurait à moins. Quels
moyens ont employés les envahisseurs pour qu'une telle lettre fût
écrite, je n'ai pas à le rechercher; mais je crois qu'elle a peu de
chances de trouver crédit. Trop de témoins étaient là; beaucoup de
Français et de Françaises, beaucoup de consuls étrangers, les officiers
et les matelots de notre croiseur, tous ont vu et se sont épouvantés!
Cette même lettre contient une autre perle plus rare. Le signataire,
pour expliquer cette mauvaise humeur de la colonie européenne à
Salonique, écrit textuellement: «Et puis, ici, jusqu'à présent, la
Turquie était, au fond, _res nullius_; les étrangers y avaient une
situation prépondérante, qui ne saurait se maintenir intacte sous une
autre domination, quelle qu'elle soit.» Est-il possible de donner un
démenti aussi catégorique au journal précité, qui affirmait plus haut la
cruauté du joug musulman? Est-il possible de rendre un hommage, à la
fois plus complet et plus odieusement ingrat, à tout ce qu'il y a de
doux et de débonnaire dans la domination turque quand elle n'a pas à
s'exercer sur des races tout à fait intraitables!
Mais ce sont là choses de détail où je m'oublie, et ces incohérences ne
valaient pas d'être relevées.
A cette heure, la grande angoisse qui prime tout, c'est de se dire que
le canon recommence à faire ses profondes trouées saignantes. L'héroïque
Andrinople, à la fin, tombera, cela semble inévitable; alors, la ville
musulmane et toute la province musulmane alentour seront livrées aux
exterminateurs. Un crime va se commettre, avec la complicité de toutes
les nations chrétiennes, un des plus grands crimes que l'histoire ait
jamais enregistré. Et la France y aura contribué, hélas! pour une trop
large part.
Au moins, je veux dire ici aux vaincus, une fois encore, que, s'ils
n'ont pas les sympathies officielles de notre pays, des milliers de
coeurs français sont, quand même, avec eux...