A MONSIEUR LE DIRECTEUR DE _L'HUMANITÉ_

Mardi, 28 janvier.

Monsieur le Directeur,

Vous voulez bien me prier de vous donner mon impression sur la nouvelle

phase de la tragédie turco-bulgare. Comment le refuserais-je à votre

journal, quand il a eu jusqu'ici l'honneur trop rare de garder

l'impartialité et de ne pas injurier les vaincus? Mais votre demande

m'arrive tardivement, car tout ce que ma conscience, tout ce que mon

indignation m'obligeaient à dire, je l'ai déjà dit,--dans le _Gil Blas_,

le seul parmi les journaux auxquels je m'étais adressé qui ait eu le

courage de m'accueillir et de rompre ainsi la conjuration du silence sur

les atrocités des armées très chrétiennes.

Du reste, au sujet de ces «_pressions suprêmes_» (pour parler comme vous

par euphémisme) que l'Europe s'apprête à exercer sur la Turquie

agonisante, je ne saurai rien dire d'aussi juste, d'aussi beau ni

d'aussi irréfutable que Ahmed Riza et Halil bey, auxquels vous donniez

dimanche dernier l'hospitalité dans vos colonnes, et en outre j'aurai

peine à rester, autant qu'eux, résigné et parlementaire.

Par quelle iniquité l'Europe, désireuse d'assurer la paix dont elle a

tant besoin, adresse-t-elle toujours ses pressions et ses menaces à

cette malheureuse Turquie aux abois, qui a déjà tant cédé, et jamais aux

Bulgares qui au contraire n'ont rien cédé jamais, se sentant soutenus

par un colosse en armes derrière eux, et ne se sont pas départis un

instant de leur intransigeance ni de leur morgue? Comment ne pas

s'épouvanter de tout ce qu'il y a de lâche, de la part d'un ensemble de

nations dites civilisées, à pousser aux dernières limites du désespoir

un peuple auquel jadis elles avaient tout promis et qui aujourd'hui

s'adresse à leur justice et à leur pitié? Non seulement le bon droit, le

bon sens et le principe tant de fois invoqué du groupement des races

commandent de laisser à la Turquie cette ville héroïque et cette

province d'Andrinople, qui sont pleines de tombeaux et de souvenirs

d'Islam et ne sont guère peuplées que de musulmans. Mais il y a encore

et surtout ceci, qui affole les pauvres Turcs, qui suffirait à rendre

sublimes leurs entêtements les plus déraisonnables, leurs révoltes les

plus sanglantes: leurs frères, que l'on veut courber sous la haineuse et

féroce domination bulgare, que deviendront-ils? En dépit des fausses

promesses de Ferdinand de Cobourg, les milliers de musulmans, abandonnés

au delà des nouvelles frontières, qu'auront-ils à attendre, si ce n'est

la continuation de ces massacres froidement systématiques, de ces

tueries que l'armistice même n'a pu interrompre et qui auront bientôt

transformé les campagnes autour d'Andrinople en de vastes champs de la

mort?--(Je dis cela parce que je le sais, et, malgré la censure

minutieuse arrêtant les nouvelles, malgré les mensonges de certaine

presse salariée, le monde entier finira bien aussi par le savoir.)

Avec quelle stupeur douloureuse j'ai vu notre pays, par dévouement aux

Slaves, s'associer, et même d'une façon militante, à ces «_pressions_»

inqualifiables!... L'homme éminent qui nous dirige,--et avec tant

d'intégrité, de bon vouloir et de génie,--se ressaisira sans doute, je

veux l'espérer, se souviendra des généreuses traditions de la France,

avant d'aller plus loin dans cette voie qui semble n'être pas la nôtre.

Mener à outrance l'anéantissement de la Turquie par la cession forcée

d'Andrinople, ce serait infliger une souillure à notre histoire

nationale. Et puis ce serait nuire irrémédiablement à nos intérêts,

donner le coup de mort à notre influence séculaire en Orient, à nos

milliers de maisons d'éducation, à nos industries si multiples, alors

que, depuis François Ier, elles florissaient en toute liberté là-bas,

dans cette Turquie si foncièrement tolérante, qui nous aimait au point

d'être devenue presque un pays de langue française.

Turquie agonisante · 第 26 / 101 题